28 December 2013

Ça s'entend en grandissant


"Je savais pas qu'elle peignait."
   C'est ce que j'ai dit à Maman quand j'ai vu tes tableaux. Ça m'a foutu un coup. Je sais pas bien pourquoi, mais c'était comme un choc.

   J'en ai gardé un, que j'ai pas osé afficher dans ma chambre. Je l'ai posé par terre, devant le placard, et c'est pas très pratique quand j'ai besoin d'un truc. Je l'ai mis face cachée, par peur de l'abîmer. Une sorte de nature morte. Avec un violon, une partition et puis une coupe de fruits. J'ai toujours trouvé ça gavant, les natures mortes, je suis pas fan de la leçon vanitas vanitatum, y'a tout qui est vanité et on va tous crever. C'est bon, je le sais déjà que je crèverai un jour. Je m'en rappelle d'autant mieux que tu es déjà morte. Pas besoin de regarder pourrir des pommes dans un bol pour s'en souvenir. On a même passé un morceau de violon pendant ta cérémonie, tu vois je m'en souviens. Et j'aime pas trop le violon. Trop grinçant, trop pleurant, trop geignard. Mais toi tu aimais bien.
   Et moi j'aime bien ce tableau que tu as fait. J'aime l'harmonie des couleurs qui s'y emmêlent, le bleu et le doré, la douceur qui se dégage de tous ces beaux objets, tous sagement posés et alignés, comme si la vie c'était tout maîtrisé, comme une peinture dont on compose les lignes au fur et à mesure. Ça me rappelle ta rigueur, qui se fondait pourtant dans le chaud de ta voix et dans les plis au coin de ta bouche quand on te faisait rire.

   Je savais pas que tu peignais. J'ai envie de te dire que tu me l'as jamais dit et que je t'en veux un peu pour ça. Mais ça serait con.
   Qui est-ce qui serait venu dire à une gosse de huit ans "hé tu sais quoi, je peins", et c'était l'âge que j'avais quand tu es morte. Si tu me l'avais dit, j'en aurais rien eu à foutre très honnêtement. Je me serais méfiée, j'aurais tenu mes Barbies un peu plus éloignées  qu'est-ce qu'elle me veut celle-là, cette vieille dame que je vois pas souvent et qui veut faire copain-copain d'un coup, elle lorgne sur mes poupées, c'est sûr. Mais qu'est-ce que tu t'en foutais de mes blondes en plastique.

   Toi ce que tu voyais, c'était cette vie, cette volonté cachée en moi de faire naître quelque chose, de créer on ne savait pas trop quoi. Je gribouillais déjà, gamine, je montrais mes torchons dégueulasses à Papa et Maman, bourrés de fautes d'orthographe et jamais écrits droit et ils me disaient "c'est bien, c'est vraiment bien ce que tu fais" avant de retourner à leurs affaires d'adultes. Ils disent "c'est bien" parce que c'est leur devoir – ne surtout pas brimer, c'est primordial de laisser s'exprimer la créativité chez les enfants, c'est Dolto qui l'a dit. Ils disent ça parce qu'ils m'aiment et qu'ils voient bien comme ça compte fort pour moi. Mais ils n'ont pas ce besoin-là. De rendre sur papier ce qu'on a dans la tête, le cœur et dans le fond du ventre. Et maintenant que je regarde tes toiles, je me dis que toi tu savais. Que tu avais compris, bien longtemps avant moi. Qu'il y avait ce même truc-là chez moi, ce truc bizarre que tu sentais chez toi. Sauf que pour toi c'était le pinceau, la palette et la gouache. Et je le savais pas.

   Sans doute parce que ton homme te cachait un peu trop. Il a toujours tout fait et tout fait parfaitement. Tout à part la cuisine, le ménage, la lessive et tout ce qui va avec bien sûr, c'était ton job à toi tout ça, fallait pas déconner. La peinture, il te laissait y toucher, il daignait partager à condition que ce soient ses toiles à lui qu'on expose dans le salon. Les meilleures, bien sûr, et pas seulement parce que c'était les siennes, c'était juste l'évidence, voire même la providence. Ça sautait aux yeux que les siennes étaient mieux, pas d'argument possible. Faut dire qu'il n'avait pas besoin de ces petites réunions, cet atelier de bonnes femmes qui barbouillaient ensemble pendant l'après-midi entre deux cancaneries, avec des gourmandises et de la menthe maison. Lui c'était l'Homme, il pouvait peindre le monde et s'en gargariser, mais les femmes c'est moins fort, c'est comme ça, c'est nettement moins puissant quand ça vient à créer  pour ça qu'elles viennent de sa côte à Adam, Dieu l'a voulu ainsi sinon c'est pas ce qu'il aurait fait. Ça donne déjà la vie, conviendrait maintenant de rester à sa place plutôt que de toujours vouloir plus – vraiment jamais contentes celles-là.



   Et ce finale, ce cancer finalement... Est-ce que c'est parce que tu ne parlais pas, que tu ne disais rien de ce désir rentré ? Est-ce que tu te taisais par amour ? par peur de perdre le sien ? ou parce que son bonheur comptait plus que le tien ? par peur de rompre cet équilibre à deux qu'on décrit comme si beau, qui vous faisait vous sourire comme à personne d'autre dans le monde ? Et pourtant...
   Et pourtant je me souviens de ton regard, cette fois à l'hôpital. De tes yeux fatigués plantés dans les deux miens. Et pourtant quelque chose, un tout petit sourire dans le fond des pupilles. Une mise en garde ? Un regret ? Une prière silencieuse, encore une fois retenue parce que j'étais trop jeune ? Tes meilleurs vœux ?
   Tu en as les moyens. Tu peux le faire.

   J'avais que huit ans. J'en ai le double maintenant.
   Je crois que je commence à comprendre.




Qui désire sans agir                

Nourrit son cancer                 
             
William Blake     

25 December 2013

"Un an"

(Noël 2010)

Un an,

           C'est rien.

           Et pourtant...



Il y a un an,

Je n'étais pas née,

- Ou à peine.


Il y a un an,

Je ne te connaissais pas.

Il y a un an,

Je ne me doutais de rien

Il y a un an,

Je ne savais rien

Ni de toi, ni de moi.

Et ça m'allait comme ça

Je n'avais pas vraiment le choix.

Et c'était bien comme ça.

C'était.




Depuis un an,



Ma vie est un bouleversement permanent.




Par un soir de Noël tout blanc

Alors que personne ne t'attendait

- Et certainement pas moi -

Peut-être que toi aussi,

Tu réapparaîtras.

Comme un soleil qu'on croyait perdu

A jamais

En fait simplement caché,

En retrait

Derrière un nuage

- Une mauvaise brume.



… Ce serait beau, tu ne crois pas ?

Tout un symbole...

La nuit du messie...

Et puis,

La neige, le printemps,

Le bourgeon, la renaissance,

Et tout le tralala.



Pour ce que j'en sais,

- Après tout -

La vie pourrait très bien

Manger de ce pain-là.




En un an, on en fait des découvertes

En un an, tout peut changer

En un an, tout change.



Il suffit d'un instant

- Rien qu'un seul -

Pour tout faire basculer

Du bon comme du mauvais côté

- Et au fond, je crois que c'est le même.



La chute d'une feuille morte,

Vestige d'un ancien monde

A présent révolu,

Maintenant disparu

– Ou presque.



Des routes qui se croisent,

Un chemin

Qui en rejoint un autre.

Peut-être pas pour longtemps

- Mais comment savoir ?

Et pourquoi le vouloir ? -



Un ressenti

- Celui,

Difficile à voir

Comme à admettre,

Qu'il n'y a plus de marche arrière,

Qu'il n'y en a même jamais eu

Et pourquoi le souhaiter ? -



Une musique,

Des paroles,

Des notes,

Une voix

Qui résonnent

Au loin,

Là-bas.


Un regard,

Un déclic,

Un choix,

Un Mot.


Un espoirsurtout.

- Vraiment rien du tout.




J'espère...


 J'espère que ça ira

 Qu'on s'en remettra

 Toi comme moi.


Chacun son fantôme,

Chacun sa foi,

Chacun sa loi,

Chacun son moi,


 Et chacun chez soi.


Mais je n'espère pas, en fait :

 Je le sais

– même si c'est bête.



Un an,

Une année,

Une année-lumière,

Un nouvel espace-temps,

Bien différent du précédent,

Et une nouvelle histoire.


La tienne, peut-être,

La mienne, sûrement.




Alors, dans un an...


 Dans un an, qui sait ?

 On peut toujours jouer

 A essayer de deviner

 Même si ça ne sert à rien.

 A rien et à rien de s'inquiéter

 Car tout ira bien, à présent.


 Maintenant que rien

   N'est plus comme avant

 Maintenant que tout

   Est déjà différent.


 Dans un an, un tout nouveau monde

 - aujourd'hui en germe,

 Secrètement -

 Naîtra, peut-être.

 Avec un peu de bonne volonté,

 Avec un peu de chance, aussi

 Et des deux, j'en ai plein

 A mes côtés,

 Partout,

 En moi.



Dans un an, je serai      
loin.

23 December 2013

La juive errante (Assia à Ted)

Même inspiration que pour "Warren à Sylvia" - oui, oui, même trois semaines après...


Cette nuit je ne dors pas. Il y a ton corps tout près du mien mais je sens qu'il n'est déjà plus là. C'est la dernière fois que l'on partage un lit. Tu t'endors, bienheureux, auprès d'une autre femme pendant que gèle ma vie pétrifiée de douleur. Tu n'as jamais rien dit mais je le sais, j'ai su le lire entre les lignes, le déchiffrer sur ta peau que je connais par cœur. 

Je n’ai pas de pays. Je n’en ai jamais eu. Je suis une juive errante en quête de paradis, d’un endroit défini qui n’appartienne qu’à moi. Si j’avais ce lieu-là, peut-être l’oserais-je, peut-être te parlerais-je à présent, plus entière, plus assumée et tellement plus vivante que cet organe vide qui résonne dans le vide de son enveloppe creuse. Peut-être saurais-je ce que je suis vraiment. Mais je ne te dis rien. Je te sais en partance et n’ose te retenir. Et quand bien même oserais-je, quelle langue utiliser ? J’en parle plus de six, j’ai tellement voyagé. Erré plutôt, à la recherche d’ancrage, d’un noyau où germer, d’un lieu où exister.

J’ai cru que c’était toi le rivage de sagesse de ma mer déchaînée, l’inespéré pays de ma cabane fragile, pauvre château de cartes qu’on balayerait d’un souffle. Je suis une petite fille perdue dans les limbes embrumés d’une identité floue faute de racines plantées, cherchant la protection d’un monument de pierre qui apaiserait ses peurs. Je me suis crue amarrée, enracinée en toi, j’ai cru avoir enfin trouvé ce qui me manquait tant, avoir comblé la faille qui béait dans mon être. J’ai exploré ton âme comme on fouille une jungle, le reflet de la mienne. J’ai cru y voir ma terre, celle qu’on m’avait promise. J’ai traqué tes démons, les ai apprivoisés. J’ai perdu des combats, j’ai échoué parfois. Je le connais maintenant, cet âpre goût du sang de l’innocence meurtrie.

Mais j’ai tissé un fil. J’ai su laisser une trace. J’ai creusé mon sillon dans les creux de ton dos, de la pointe de mes ongles enfoncés dans ta nuque lorsque l’amour grondait et déferlait en moi comme un esprit sauvage. Avec toi je suis moi, l’énigme se rompt d’elle-même ; elle n’a même plus lieu d’être, sapée par l’évidence de notre sol commun. Je ne suis plus l’étrangère, la fille d’ambassadeur jamais tout à fait là, jamais vraiment des leurs et toujours en hauteur depuis la tour d’ivoire qu'elle s'est construite elle-même. Tu me prends dans tes bras et la frontière s’estompe, je fais partie du monde. Soudain je suis réelle, cette froide distance, cette limite infranchie que j’ai toujours sentie, bloquée de l’autre côté, condamnée à rester prisonnière de cette glace incassable qui me sépare des autres, de ce miroir brisé qui me reflète mal, morcelée, déformée, et le monde encore plus, toutes ces barrières-là, je les ai senties fondre dans la chaleur fugace de ton premier baiser. 
J’avais trouvé ma place.

Mais tu me le reprends ce pays retrouvé, tu le donnes à une autre. Me voilà arrachée, désolée à nouveau sans nulle part où aller. Je ne sais plus qui je suis si je ne suis pas en toi. Quel choix ai-je devant moi sinon reprendre la route et passer mon chemin – si tant est qu’il soit mien. Prisonnière du désert et de ses illusions, celle d'une oasis pure qui serait à la source, où la vie simplissime s’écoule lentement comme les sables du temps, sans enfer ni bon dieu si ce n’est le bleu des cieux, peut-être aboutirai-je un jour. Peut-être deviendrai-je moi, enfin, peut-être découvrirai-je en moi un endroit où rester.


8 December 2013

Retrouvailles

J’étais dans le métro. J’étais blasée. Je regardais mon reflet dans la vitre toute tagguée et je me disais, putain, qu’est-ce que j’ai l’air blasé. J’aime pas avoir l’air blasé comme ça. Et puis ce pauvre mec à droite qui me mâte quand même comme un gros dégueulasse. Je comprends pas les mecs, ils sont vraiment bizarres, heureusement il s’en va, j’aurais plus à éviter son regard tout baveux de traqueur affamé devant un bon gibier.
Je fixais mes chaussures. Elles sont toutes déchiquetées. Elles tiendront pas l’hiver. Fait chier. J’ai besoin de vraies bottes, des qui prendront pas l’eau mais ça va coûter cher et j’ai pas eu ma paye, merde, merde, c’est vraiment trop la merde, je déteste cette période, ce bordel pré-Noël où tu culpabilises devant les SDF en te frayant un chemin dans la foule en délire qui envahit les rues épinglées de loupiottes, à te racler la tête pour trouver des cadeaux, des babioles ridicules dont personne n’a besoin mais qu’on offre quand même en se souhaitant du bien, parce que c’est ça Noël, c’est être bien ensemble autour d’un bon dîner mais si tu ramènes rien, tu passes pour un radin qui en a rien à foutre et ça le fait pas vraiment. En plus ça me saoule, y’a de la place dans le métro et pourtant y’a cette fille qui est collée à moi, je sens qu’elle me fait face, qu’elle veut que je lève la tête, alors je lève la tête et je me dis sans blague, ça devrait la calmer ma sale gueule de bulldog, de cabot mal léché, mais elle, elle me sert un grand sourire façon Colgate, elle a l’air trop contente et ça me fout grave en rogne.

« Hé, salut ! Comment ça va ? »

Elle me veut quoi cette conne ? elle se joue façon fée qui veut dorer le monde, surtout les déprimés, d’un coup de baguette magique qui rendrait tout joli ? elle voit pas sur ma tronche que ça va pas du tout ? mais je peux répondre quoi à part :

« Ça va et toi ?
- Ben écoute ça va, ça va ! Du boulot mais bon ! Je fais mon M1 de psycho, t’es toujours en anglais toi ? »

Je marmonne une réponse. Je comprends vraiment pas. Je l’ai rencontrée où cette fille, mais d’où est-ce qu’on se connaît ? On serait en temps normal je culpabiliserais de pas la reconnaître mais aujourd’hui je grogne et j’ai envie de mordre mais elle me laisse pas le temps, elle me déverse dessus tout un fatras de niaiseries, comme quoi c’est le week-end et elle va à Paris avec son petit copain, elle a trop hâte, c’est vraiment super cool, en plus ça fera bientôt trois ans qu’ils se sont mis ensemble, elle le sait pas que le mien il remonte à un an et qu’il voulait rien dire, je m’en rends compte maintenant, et elle me fait chier avec ses grands yeux bleus qui accrochent ceux des autres et leur vissent des lumières bien au fond des prunelles, d’où est-ce que je la connais putain, peut-être si je le savais je pourrais l’interrompre, la rejeter au loin avec un bon crachat mais je la remets pas et ça me gonfle, sérieux, je pourrais pas m’en défaire de cette glue à paillettes. Et d’un coup y’a un mot dans le flot qu’elle émet Italie, italien, ouais c’est dans ce cours-là qu’on s’était rencontrées, avant que je laisse tomber, et pourtant j’aimais bien, j’aimais les sons chantants de cette langue maritime qui monte et qui descend, qui sonne comme une musique où le soleil s’infiltre avec toutes les couleurs d’un éternel été. Pourquoi j’ai arrêté alors que ça me berçait, qu’à chaque fois que j’y allais c’était comme un bain chaud, que je m’y laissais mûrir comme une tomate bien rouge au lieu de dépérir dans les consonances froides de cette langue germanique qui me mâchonne toute crue, qui m’entraîne sournoisement dans ses couches de brouillard. Je suis là toute momifiée, toute transie par la pluie, prostituée paumée toute rongée par le froid et j’attends qu’on m’achève comme on attend le glas, les douze coups de minuit au palais de Westminster pour pleurer le nouvel an. Le soleil m’exaspère comme cette fille me rend dingue, je la lui ferais bouffer sa bonne humeur qui paraît si facile, je la lui ferais vomir et j’aimerais que les humains puissent faire comme les oiseaux, puissent se nourrir aussi des aliments des autres, si ça se trouve prémâché ça se digère beaucoup mieux, un bonheur préconçu comme on en trouverait entre deux plats de lasagnes au rayon surgelé, mais je sais que ça marche pas, que la chaleur sur moi ça laisse que des plaques rouges parce que ma peau s’irrite, un peu comme les Anglais quand ils crament sur la plage. Je suis comme un vampire, je sais vivre que la nuit et je fais que survivre, et cette fille là en face, c’est le jour qui m’écrase, qui m’écrase de son lustre, un vrai combat céleste au milieu des enfers, dans l’underground sinistre de ce sous-terrain glauque et la lumière triomphe, comme elle triomphe toujours, l’ombre n’a aucune place si ce n’est celle qu’on lui laisse et elle me plante soudain, elle bondit au-dehors comme un joyeux cabri parce qu’elle descend ici, et moi je me rends compte que c’est chez moi aussi mais j’ai loupé l’arrêt alors j’attends le suivant. 

Et je me dis pour Noël, je vais demander qu'un truc, la méthode Assimil pour reprendre l'italien.


And a lovely Christmassy cover of "Happy Holidays, You Bastard" 
by Mark Hoppus from blink-182, just because it's funny and seemed strangely appropriate.


3 December 2013

Warren à Sylvia

Ce texte m'a été inspiré par la lecture du (fabuleux) roman de Claude Pujade-Renaud (que j'ai eu la chance de rencontrer la semaine dernière) : Les femmes du braconnier, qui raconte la vie de la poétesse américaine Sylvia Plath


Tu es partie Sylvia. Vers ce pays abrupt dont on ne revient pas. Cette fois je n’étais pas là pour te relever, je suis venu trop tard.

Mais je suis venu quand même, une dernière fois, ma petite sœur. Ma petite sœur plus âgée que moi, que je me suis toujours senti en devoir de protéger depuis ce fameux soir. On te disait fragile, frêle et fêlée dans cette force même, trop volcanique, trop énergique, trop tout. Surtout pour une jeune fille. Les gens « trop » dérangent Sylvia, tu le savais mieux que moi, toi qui étais trop, décidément trop. Trop belle, trop talentueuse, trop prolifique, trop voluptueuse. Trop poétesse. Tu ne t’arrêtais jamais. Une vraie tempête, une tornade de vie qui s’engouffrait en tout, nous foudroyait de son énergie folle et de ses mille projets. De son envie de vivre, de sa façon de croquer, de mordre dans tout ce qui se présente, vampirique amoureuse, mère trop féconde à jamais affamée. Tu nous transportes Sylvia, nous plaques au sol de ton trop plein. Trop intense pour ne pas cacher quelque chose. Une noirceur, une angoisse, un dessein bien enfouis. Maman le savait bien. Elle ne pouvait jamais être tranquille, elle s’inquiétait de cet enthousiasme qu’elle estimait suspect. Instinct maternel. Quand je l’ai appelée c’est la première chose qu’elle a dite, elle a compris tout de suite. Moi je ne comprenais pas, je ne voulais pas comprendre, je préférais croire à l'accident. Je ne voulais pas penser que j’aurais pu changer les choses, comme dans cette année sombre. Sans doute que je n’aurais rien pu faire. Mais ce n’est pas facile, ça me fait mal d’accepter. C’est moi, le grand petit frère. Je t’ai déjà sauvée une fois, pourquoi pas une seconde ?

J’ai failli à mon rôle. Peut-être que j’aurais dû te suivre dans ton exil british, dans la contrée brumeuse que tu as élue tienne. Mais tu es tellement toi Sylvia, tu rayonnes. Même sous ton voile de désespoir subsiste cet éclat d’or chez toi, dans la parure vermeille que tu arbores sans fard et qui te va si bien. C’est ton blason, ta passion ce rouge sang qui s’affole sous la lumière solaire, c’est toi cette pulsion qui bat dans la sourdine bleutée des veines qui grouillent sous ta peau laiteuse.

J’ai baissé ma garde. Emporté par mon propre bonheur et celui que je croyais le tien. Je savais que ce n’était pas sain de conserver ce masque de frère dévoué, de chevalier servant qui déjouait la mort quand elle venait frapper, envieuse de cette fureur de vivre qui t’habitait le ventre. Alors je l'ai laissé tomber, ce masque, pour ne plus être que moi. Je le croyais ton roc, Ted. Sans doute l’a-t-il été. Comme toi je voulais croire.

Ne m’en veux pas Sylvia si j’ai failli. Au fond tu le sais bien, c’est à moi que je demande pardon. Toi tu t’en fous, tu es déjà partie. Tu n’as même pas pensé que ce devoir de te protéger, de te sauver de toi-même m’incombait à moi, ton petit frère. Tu n’as pensé qu’à toi, à tes souffrances et à ses limites quand tu as décidé de faire gicler l’éclair de ce sang écarlate qui te fascinait tant. Tu as regardé en face, tu t’es posé la question qu’on préfère éviter et tu as répondu. Non. Non ça n’a pas de sens. Non je ne veux pas continuer. Non ça ne s’arrangera pas. Non je n’ai pas les forces pour faire en sorte que ça s’arrange. Non ça n’en vaut pas la peine.

Notre mère se bat pour vivre, elle combat comme elle peut ce cancer qui la ronge. Certains choisissent la vie, tu as choisi la mort. Par défi, diraient les autres – tu n’as jamais pu faire comme tout le monde. Une façon maladroite de te faire remarquer, de partir en éclats, de faire parler de toi. On pourrait dire de toi Sylvia, que tu avais toujours été un peu trop dense, un peu trop intense pour être tout à fait nette. Le décès de ce père qui t’avait laissée seule à l’intérieur de toi. Et maintenant ton mari, déserteur de foyer, tragique briseur de cœur. C’était la goutte de trop, il ne manquait que ça. Ça chuchote derrière le corbillard, ça murmure parmi les pierres tombales toutes sagement alignées. Je ne leur en veux pas. Ils ont besoin de sens pour expliquer ton geste. Ils cherchent à l’éloigner. Ils t’étiquettent poète pour se mettre à distance. Bien sûr, tu es poète. Sans doute y a-t-il un lien. On pourrait dire de toi Sylvia, que tu ne pouvais pas survivre à ça. Parce que les mots pour toi, ont une valeur sacrée, bien plus forte qu’une église, et un « je t’aime » brisé ça ne peut s’oublier et encore moins guérir. C’est ce mensonge blasphème qui eut raison de toi. C’est le propre des poètes, des femmes passionnelles, des orphelines de père que de choisir la mort quand on est dans la vie. C’est ce que disent les gens, quand ils parlent de toi. Mais moi je te comprends Sylvia. Me crois-tu si je te le dis ? M’entendras-tu seulement ? 
Tu n’es pas seule. Celui qui a fait avorter ta première tentative, le vainqueur de la mort qui s’était crue gagnante, ton petit frère chéri qui prenait soin de toi – lui aussi s’est posé cette question qu’on veut tous éviter. J’ai hésité par moments, tergiversé parfois. Pesé le pour et le contre. Mais je n’ai pas trouvé la même réponse que toi quand j’ai cherché en moi.

Tu m’as ouvert la voie, Sylvia ma sœur, mais sur ce chemin-là, je ne te suivrai pas. Je crois à ta douleur qui a trouvé la paix. Ça n’aurait rien changé, que je sois là ou pas. Al s’en veut de ne pas avoir su t’écouter lorsque tu lui lisais le dernier poème de ta composition. Il aurait dû comprendre, sans doute y avait-il un message, un appel à l’aide qu’il aurait dû saisir. Mais il était pressé, son esprit occupé, et il était parti. Mais moi je le sais bien que ses et si sans fin n’auraient pas eu d’effet. Je le sais Sylvia, que tu avais franchi le seuil où la douleur reste supportable. Tu n’as pensé qu’à toi et c’est très bien comme ça. Bien sûr, tu me manqueras mais je te sais au calme. Tu n’as plus mal maintenant et c’est ce qui m’importe. Je veillerai tes reliques, tes manuscrits en friche. Peut-être se créeront-ils une vie sur l’autre continent. 

Cette fois-ci je ne te suis pas, Sylvia ma sœur. Mes pieds moins stables dans l’empreinte que tes bottes de grande fille imprimaient sur le sable humide et granuleux de notre plage à nous. Dans le sillage que tu traçais déjà, de l’énergie de tes sept ans. Nous n’irons plus pêcher les crabes dans les creux des rochers. Mais je te rejoindrai un jour, là où on se retrouve tous, par mon propre chemin.