Les berges de la Garonne sous un
coucher de soleil. Le dôme turquoise de l’hôpital de la Grave contre le rose du
ciel. Un groupe de mecs aux cheveux longs en train de boire des bières. Celui à
la guitare commence à chantonner Redemption
Song. Plus cliché tu meurs.
Elle aussi faisait cliché. A
venir se planter face à sa vue préférée de Toulouse la veille de son départ. Sa
vue préférée de Toulouse et probablement celle de tous les Toulousains d'ailleurs, natifs
ou d’adoption. Elle était née ici et elle n’était pas foutue de
trouver plus original. Mais son cœur ne mentait pas. C’était là l’endroit
qu’elle aimait le plus au monde. Tant pis pour le cliché.
Accroupie au bord de l’eau, les baskets
poussiéreuses, les genoux rentrés sous son pull pour lutter contre la fraîcheur
du soir. Ça étire les mailles, sa mère l’engueulerait si elle la voyait faire.
Pas tellement efficace non plus, l’air froid s’infiltre encore plus facilement
entre les fils de laine écartés. Mais la position reste réconfortante. Comme un
souvenir d’enfance. Les genoux enlacés et le menton posé dessus. Une mèche de
cheveux échappée de sous sa casquette lui chatouille la joue.
Il se débrouille pas mal le
guitariste, il a une jolie voix. Fermer les yeux. Se laisser porter un instant.
Par la musique. Par la rivière. Par le vent. Ne penser à rien. Surtout pas à
demain. S’ancrer au contraire sur ce rivage connu, ce familier. Aux pierres
sous ses pieds.
La position est instable. Une
simple pichenette depuis l’arrière et l’équilibre s’écroule. Basculer, tomber à
l’eau. Une bourrasque plus forte que les autres la fit frémir. Elle resserra
l’étreinte de ses bras autour de ses jambes à demi-nues. Chaleur surestimée de fin septembre. Sur les rives il fait toujours moins chaud.
Elle avait marché tout
l’après-midi. Déambulé dans les ruelles du centre-ville où elle se perd
toujours. Flâné dans les magasins, les galeries d’Art. Etait même rentrée dans
la basilique Saint-Sernin. Impossible de dater la dernière fois
qu’elle en avait parcouru les allées. Longé le musée Saint-Raymond en sortant.
Celui-là elle était presque sûre de ne l’avoir jamais visité. Ou alors elle
n’en avait aucun souvenir. Ils organisaient pourtant des événements
intéressants… Elle irait un jour, c'était ce qu'elle se disait. Elle pensait
avoir tout le temps. Elle avait tout le temps. Et maintenant, elle s’apprêtait
à partir. Ni le musée, la ville ou la demeure familiale ne risquaient a priori
de disparaître dans les neuf mois à venir. Et pourtant, il y avait ce
pressentiment. Cette sorte de pincement étrange qui semblait dire que cette
période de sa vie touchait peut-être à sa fin. Et si elle ne revenait pas à
Toulouse après Erasmus ? Si ce départ était définitif ? Cette ville
qu’elle aimait tant, reléguée à jamais à être le décor de ses souvenirs
d’enfant, d’adolescente, d’étudiante. Et tous les projets qu’elle y avait
imaginés, les défis qu’elle s’imaginait y relever un jour ou l’autre, balayés
par le souffle d’une décision imprévisible. Elle n’aurait jamais fait le musée
Saint-Raymond. N’aurait jamais savouré un verre hors de prix sur la place du
Capitole. N’aurait jamais traversé la ville en bicyclette le long du Canal du
Midi. Tout ne tenait qu’à un fil. C’était sa ville ici, sa vie. Mais elle
aurait aussi bien pu naître ailleurs, connaître quelque chose de totalement
différent. Un vertige. Le tourbillon d’un milliard de possibilités, d’un million
d’ailleurs. On l’avait posée là, en ce lieu précis, à ce moment précis. On
avait mis sous ses yeux ce paysage magnifique, à admirer une dernière fois
avant son vol. Cette image de carte postale couleurs pastels. C’était comme ça qu’elle se
représentait Toulouse. C’était cette image qui surgirait à chaque fois qu’on
lui demanderait d’où elle venait. Ç’aurait aussi bien pu être la première fois
qu’elle découvrait cette vue. Elle aurait pu être étrangère, observer tout cela
d’un œil neuf. Mais c’était chez elle. Elle se régénérait.
Les yeux rivés sur le reflet
miroitant de l’Hôtel Dieu, elle se demanda si Nelly avait réalisé un pèlerinage
similaire avant son propre départ. Déjà trois semaines qu’elle était à Dublin.
Et il semblait que beaucoup de choses étaient en place. Et que beaucoup
de choses avaient déjà changé. Non pas qu’elle soit en proie à la nostalgie.
Elle pétait la forme, comme d’habitude. Etait ravie de toute cette nouveauté,
de ce « bol d’air, de pluie et de brouillard ». Elle sortait
beaucoup, avait goûté différentes sortes de bières, suivant de près les
conseils avisés de son colocataire. Paraissait avoir déjà sympathisé avec les
trois quarts des étudiants Erasmus de Dublin. Dont une fille à qui elle avait
tenu les cheveux pendant qu’elle vomissait. Apparemment, elle était géniale.
Etait elle aussi en échange à Trinity, en commerce. Très intelligente. Et super
drôle. Quelqu’un qui, en revanche, s’était avéré nettement moins drôle que
prévu, c’était l’Irlandais avec qui elle avait fait la gaffe de sortir au cours
d’une soirée relativement arrosée. Très mignon mais un peu collant. Il n’avait
manifestement pas compris qu’un French kiss n’équivalait pas à un « bon
d’entrée gratuit pour une visite des catacombes en prime ». La métaphore
l’avait fait rire, mais l’ensemble du mail l’avait laissée perplexe.
Elle n’ignorait pas que Nelly
avait un caractère beaucoup plus extraverti, exubérant et festif que le sien.
Elle savait bien qu’elle ne lui proposait pas de sortir avec elle et ses
copines le week-end par respect de son tempérament plus calme et réservé. Happily maquée, quoi. Les soirées chaotiques
c’est pas ton truc parce que t’as pas l’habitude, ni l’envie. Et c’est pas
grave, y’a pas d’obligation. Elle avait bien bu quelques verres avec elles,
une fois ou deux. Mais elle n’avait pas accroché avec les autres filles. Nelly
se comportait de manière frivole quand elle était « de sortie ». Marion lui enviait parfois son
aisance, son dynamisme et sa désinvolture de toutes circonstances. Mais elle
avait la désagréable impression qu’elle se donnait en spectacle dans ces
occasions-là. Superficielle. Alors qu’elle était loin de l’être.
Elle aurait voulu simplement se
réjouir de lire un message aussi rayonnant de bonne humeur. Elle était contente
pour elle, bien sûr. Mais elle n’avait pas pu s’empêcher d’être inquiète. Elle
avait peur que trop de disparités dans leurs expériences les éloignent. Elle ne
voulait pas perdre une de ses meilleures amies. Elle n’avait pas envie que
chacun de ses mails comporte un paragraphe récapitulatif de sa consommation
d’alcool. Ni que cela devienne son unique sujet de conversation, comme cela
semblait être le cas pour certaines personnes de sa promo qu’elle croisait en
cours une fois sur dix. Tu noircis pas un
peu le tableau là ? Elle vient d’arriver, c’est normal qu’elle
sorte pour rencontrer des gens… ! Et puis les grosses soirées avec
beaucoup d’alcool ça te fait peur parce qu’être vraiment bourrée ça
t’obligerait à lâcher prise… Et toi t’aimes plutôt te sentir en contrôle… J’me trompe ?
« Et toi non,
évidemment. Tu es maniaque jusqu’à ta façon de ranger tes caleçons dans ta
commode mais ça n’a rien à voir avec un besoin de contrôle. »
Elle devait avoir l’air d’une
vieille folle, à grommeler dans son coin avec véhémence mais elle s’en fichait.
Puisqu’elle n’avait pas su quoi répondre à l’éclat de malice qui perlait dans
ses yeux bleus, elle le disait maintenant. A ses socquettes, certes, mais elle
le disait quand même. Bien sûr que Damien avait raison – comme d’habitude. C’était
elle qui exagérait, et lui qui tempérait. Comme d’habitude. Mais tout de même.
C’était légitime d’avoir quelques appréhensions, non ? Enervant celui-là
des fois. Mais qu’est-ce qu’il allait lui manquer. Il lui manquait déjà. Maintenant que la séparation
était imminente, elle lui paraissait complètement surréaliste. Impensable. Impossible.
D’autant plus surréaliste, impensable et impossible qu’elle s’y préparait
depuis des mois. Qu’elle avait l’impression de s’être déjà éloignée pour moins
souffrir. Paradoxe. Il disait souvent qu’elle avait une logique très
personnelle. Elle commençait à croire que c’était vrai. En ce moment, elle
n’était plus sûre de ses émotions. En fait, elle ne ressentait rien. Ses
sentiments étaient trop confus, mêlés de façon tellement inextricable qu’elle
ne distinguait plus. C’était plombant. Lourd à porter. Poignant. Elle ne savait
plus comment appréhender ce départ. Alors elle s’immergeait dans le présent.
Face à l’ardoise vierge de son futur, c’était la seule carte qu’elle avait en
mains. La seule chose dont elle était encore certaine. C’était ici son point A.
C’était d’ici qu’elle venait. Le point d’arrivée perdu au loin dans un
brouillard d’incertitudes.
Elle s’aperçut avec surprise que
ses yeux étaient remplis de larmes. Elle n’aurait su dire si c’était parce
qu’elle était restée le regard fixé trop longtemps sur le scintillement de
l’eau ou si son magma de sentiments informes était parvenu à se frayer un
chemin jusqu’à ses paupières. Une goutte tomba sur ses chaussures. Elle contempla
la tache humide s’élargir progressivement sur le tissu. S’essuya les yeux.
Graver ce coucher de soleil dans sa mémoire. Ne pas laisser le flou altérer la
qualité de l’image.
La guitare avait changé de main.
Une autre voix s’élevait à présent, plus rocailleuse. Une mélodie familière.
Elle tourna la tête vers eux pour mieux se concentrer. Ground control to
Major Tom. Bien
sûr. Space Oddity. Bon choix. Un léger
sourire s’empara de ses lèvres.
Elle resta un moment à les
écouter. A regarder la lumière décliner petit à petit. Jusqu’à ce qu’elle ait
vraiment trop froid pour rester immobile plus longtemps. Les pauses poésies ont leurs limites. Quelque chose de bassement matériel vient toujours les
interrompre. Un froid mordant. Une vessie pleine. Un estomac creux. Pour sa
part c’était les trois à la fois. Un besoin de chaleur humaine aussi. Retrouver
Damien, puis rentrer chez sa mère. Passer une soirée au chaud, entourée de
ceux qu’elle aimait.
Sans doute n’était-ce pas
possible de s’immobiliser complètement. On pouvait parfois le souhaiter de tout
son cœur, au fond, on n’y croyait pas vraiment. Trop inimaginable pour être sérieusement
envisagé. Le cours du temps joue toujours son rôle, et peu lui importe ce qu’il emporte
dans son sillage. Un nuage de déprime. Des maux de ventre. Un fou-rire. Un amour véritable. Un
instant de perfection éphémère, comme maintenant. C’est uniquement dans la
perception et les souvenirs que certains moments prennent davantage d’importance
que d’autres. Celui-là aurait sa place dans sa mémoire.
D’autres tubes incontournables
des soirées feu de camp avaient succédé à David Bowie. Wonderwall (évidemment). Paint
it black. Hotel California. California dreamin’. Elle s’était décidée
à se lever aux premières notes de Come as
you are. Ce n'était pourtant pas la voix de Kurt Cobain qui résonnait dans
sa tête alors qu’elle remontait lentement de la Daurade vers la rue Gambetta,
non sans un dernier regard vers les berges. Ground control to Major Tom. Ground control to Major Tom. Le compte à rebours a commencé,
le moteur est allumé. 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1…
Et allez, parce que ça me fait plaisir et que j'arrête pas de l'écouter en ce moment (coïncidence, n'est-ce pas)... !
"Space Oddity", David Bowie.