Le canapé a été rabattu contre le mur pour faire plus de
place. Juste assez pour le sapin, qu’on époussète pour le placer à côté de la
cheminée électrique, puis pour la table à rallonge du 25 midi, la rallonge
consistant en une planche posée sur des tréteaux, dont on s’applique à
camoufler la grossièreté sous une belle nappe blanche en dentelles – celle qui
va avec le service en porcelaine fine et qu’on ne sort que pour les réunions de
famille. Avant, les parents de Marion mettaient un point d’honneur à acheter un
vrai sapin. Un qui sentait la résine, l’humus et les forêts de conifères
sauvages, un qui perdait ses épines dans des feux d’artifice de plus en plus
fournis au fur et à mesure que s’approchait le nouvel an. On en trouvait encore
des mois après, perfidement emberlificotés dans la moquette, en attente d’un
orteil innocent à picoter. C’était encore pire quand Berlioz, leur chat, était
encore en vie. Dénuder l’arbre de ses épines à grands coups de patte surexcités
constituait son passe-temps préféré. Marion, petite, était convaincue que c’était
sa façon à lui de prendre part aux festivités. C’est pourquoi elle tenait tant
à glisser un nouveau jouet en mousse dans la corbeille du matou gris chaque
décembre. S’il était capable de ressentir l’atmosphère de Noël, il était
injuste qu’il ne reçoive pas un témoignage d’affection lui aussi. Même si on
retrouvait bien souvent le témoignage d’affection de l’année précédente en
train d’agoniser dans un coin entre deux meubles, poussiéreux et hors de
portée, d’une année à l’autre.
Berlioz était mort depuis longtemps. Le mariage de ses parents aussi. Les
choses avaient changées, s’étaient progressivement muées en d’autres
traditions. Sa mère privilégiait le pratique, avec plus ou moins de conviction
selon son degré de culpabilité du moment. C’est
sûr, un sapin en plastique ça a moins de charme qu’un véritable arbre, mais au
moins on n’en coupe pas un tous les ans, on a juste à aller le chercher dans le
grenier… c’est plus écologique, et plus économique, aussi. Et puis, ces épines,
tu te rends compte ? ce n’était vraiment plus possible ! dans la
maison, ça allait encore, mais dans l’appartement c’est beaucoup plus encombré,
j’en aurais pour des semaines à passer le balai, c’est d’un pénible… Et la
planche à tréteaux, ancienne surface de bricolage pour son père, avait trouvé
une nouvelle utilité, contrat fixe et annuel, nettement plus stable que sa
fugace carrière d’atelier peinture sur verre après le divorce, et sa brève
incursion dans la peinture sur soie après l’arrivée de Catherine, la belle-mère
officielle.
Une autre année qui se termine… Le
dernier petit cousin soufflera début janvier une bougie supplémentaire, tu le
crois ça ? Hier encore à la maternité, et le voilà à jouer avec des armes
factices… Ta tante a pris un coup de vieux, non, t’en penses quoi ? Ses
joues se sont plissées… Et ses mains… ! Noël implique toujours un
bilan de l’année écoulée. Sitôt la brillance colorée des papiers cadeaux
disparue, l’effervescence s’estompe pour laisser place aux perspectives peu
réjouissantes. L’hiver s’étend froid et sans joie car dépourvu de l’impatience
des fêtes. Bientôt ce sera la rentrée. On se nourrit des restes du réveillon
les jours suivants ; pendant une bonne semaine des assiettes à réchauffer
avec des pâtes ou des haricots verts, mais ça n’a plus la même saveur. C’est à
ce moment-là que la nostalgie frappe. Une fois que les responsabilités
reprennent leur priorité sur le temps en famille. Du moins c’est à ce moment-là
que Marion ressent plus fortement l’écoulement incessant du sable dans le
sablier. Qui a ceci de sournois que le verre du réceptacle supérieur est
flouté, de sorte qu’on ignore toujours la quantité restante. Et qu’on ne peut
jamais le retourner pour en inverser la course. On ne peut que se contenter de
poser la main sur sa surface, essayer de deviner, de polir, de ralentir,
peut-être. Peau en contact avec la vitre froide surgissent les images des
années précédentes, plus ou moins lointaines, avec leur lot de peines et de
bonheurs. Ça gâche le moment présent mais le sublime en même temps de cette
mélancolie diffuse, celle qui convoque les morts ou les absents, comme la
beauté hivernale se voit sublimée par la couche de givre qui vient couvrir le
sol. Marion est habituée à ces sautes d’humeur post-nativité. Mais elles se
sont manifestées plus tôt cette année. Sortir les décorations des cartons, se
replonger dans la maison familiale après une longue absence, cela a ravivé ses
souvenirs avec davantage de force. La nostalgie s’immisce cette fois-ci tel un
courant d’air froid, s’amoncelle en brouillard entre elle et les autres, assis
à ses côtés le long de la grande table. Elle se sent reculée, la gaieté ne
perce pas. C’est sans doute la fatigue, aussi, du moins c’est ce qu’elle
prétexte. Elle s’était réjouie, pourtant, de retrouver tout le monde. Son
monde.
Rien n’a changé, c’est tellement rassurant. Les mêmes tableaux aux murs, la
même disposition, le même bazar dans les placards de la cuisine, la même lueur
lava bleutée en provenance de la chambre de Cyril, la même odeur d’encens
devant celle d’Aurélie. Et puis sa chambre à elle, son lit, l’orange pâle de la
tapisserie qu’elle s’était choisie ado. Le plaisir, le soulagement d’y poser sa
valise, d’ouvrir la fenêtre pour aérer et contempler la même vue qui bordait sa
fenêtre depuis plus de douze ans. Les gens non plus n’avaient pas changé.
Damien, les cheveux un peu plus longs mais toujours aussi prévenant, investi et
maniaque (il avait bien sûr changé de brosse à dents depuis octobre, celle en
date était violette). Selma, posée, aimante et douce. Yannick, savamment
débraillé, enthousiaste et bavard. Et sa famille aussi. Fidèles à eux-mêmes. Sa
mère, anxieuse et débordante d’affection. Aurélie, explosive et impliquée.
Cyril, apathique et serein. L’oncle Martin, la tante Sylviane aussi, et leur
tripotée de gosses – toujours aussi
énergiques ceux-là, ça fait plaisir à voir ! Non, rien n’avait vraiment changé. A un détail près.
« C’est quoi ce truc-là ?
- C’est de l’houmous.
- De l’ou-quoi ?
- De l’houmous. De la purée de pois-chiches. C’est une recette orientale.
C’est très bon.
- Je te crois sur parole. Corinne, il est où le foie gras, tu
l’apportes ? »
Maniques encore aux mains, leur mère déposa deux assiettes remplies de
galettes de pommes de terre entre les bâtonnets de carottes et les tronçons de
chou-fleur. Elle se racla la gorge avant de prendre la parole.
« Aurélie s’est proposée de faire de l’houmous cette année. Comme elle
est devenue végétarienne… C’est la troisième fois qu’elle nous en fait
maintenant, c’est vraiment délicieux avec les carottes crues, tu devrais goûter
Martin !
- Non mais d’accord c’est très bien qu’elle soit végétarienne tout ça, elle
me paraît très bonne cette mixture, elle peut se manger ses pois-chiches
tranquille, ça ne me pose strictement aucun problème mais nous, nous, on a bien
du foie gras, Corinne ? Du foie gras du Sud-Ouest, hein Corinne, on en
a ? »
Elle adressa un sourire gênée aux assiettes de crudités.
« Hé bien tu vois, Aurélie a fait des recherches et bon, disons que,
même si on aime tous beaucoup ça, pour le goût et puis aussi pour le terroir,
hein, bien sûr, l’économie locale, le savoir-faire traditionnel, tout ça c’est
très important, surtout dans nos régions, j’en suis consciente, mais bon, il
faut bien admettre, c’est en contradiction avec ses convictions. Ces pauvres
bêtes qu’on gave jusqu’à les rendre malade…
- Toute cette souffrance juste pour le plaisir de nos papilles, c’est
révoltant. De quoi couper l’appétit de toute personne un minimum empathique...
Humaine, quoi. D’ailleurs, la grande majorité des bouddhistes sont végétariens.
»
L’oncle Martin allait des yeux sombres et déterminés d’Aurélie au regard
fuyant de sa sœur, l’air de plus en plus hagard. Il était clair que la nouvelle
passion de sa nièce pour les philosophies orientales lui passait bien au-dessus
de la tête. Quelque chose de crucial lui échappait dans cette situation. Et
leur échapper à elles, surtout.
« Oui, oui, enfin, je suis bien d’accord, c’est très bien tout ça,
c’est beau d’avoir des convictions, à ton âge, j’en avais plein aussi… mais
tout de même, un Noël sans foie gras, c’est… c’est inimaginable, hein ?
C’est une blague Corinne, n’est-ce pas ? Dis-moi que tu plaisantes.
- Non… on s’est dit que, pour une fois, on pourrait s’en passer… Et
l’houmous, ce sont des protéines tu sais ? Des protéines végétales. C’est
excellent pour la santé, les protéines végétales.
- Mais… mais enfin ce ne sont pas les protéines qui me… bon, du calme. OK,
la petite a des opinions…
- J’ai 18 ans en février !
- … et elle les défend bien, hein, ça on lui enlèvera pas… Du caractère
cette gosse, je l’ai toujours dit ! mais enfin quoi, Corinne, un Noël sans
foie gras, tu n’y penses pas ! Et les nôtres de convictions,
hein ?
- Des convictions, des convictions, faut pas exagérer Martin… Des
habitudes, tout au plus, il faut savoir changer de temps en temps… »
Mais l’oncle Martin n’était pas un grand adepte du changement. Il aimait
mieux que les choses restent à la place qu’on leur avait attribuée. Et il
n’aimait pas être contredit. La moindre divergence d’opinion le plongeait dans
une perplexité abyssale tandis qu’il vous fixait d’un air songeur, tout à la
fois peiné et déconcerté, comme s’il trouvait dommage qu’on puisse nager dans
l’erreur à ce point-là – une personne pensant différemment de lui étant
forcément dans l’erreur. Ils en avaient encore pour des heures à discuter de ce
foie gras. L’année prochaine, on reparlerait de cette mésaventure atroce – et
on aura prié entretemps pour que tout rentre dans l’ordre. Marion se trouvait
soulagée que son entretien annuel soit déjà passé – alors, où est-ce que tu en es, toi, hein ? notre petite
universitaire ! Elle ne se sentait pas la patience de soutenir pendant
longtemps l’expression éberluée qui s’affichait sur le visage de son oncle,
aujourd’hui encore moins que les années précédentes.
Comme d’habitude, ce n’était pas lui qui avait initié la conversation, mais
sa femme Sylviane. La modeste tante Sylviane, qui opposait à l’exubérante
volubilité fanfaronne de son mari la ferme tranquillité d’un silence souriant.
Pendant qu’il taquinait sa sœur sur son nouveau hobby (« de la
zumba ?! toi ?! ») tandis que celle-ci s’efforçait de fournir en
boisson tous les convives, la tante Sylviane s’était approchée d’elle.
« Alors Marion, comment tu te trouves en Angleterre ? »
Elle lui tendit le verre de vin blanc que sa mère venait de lui remplir et
la couva de son regard bienveillant. Marion aimait bien sa tante. Elle admirait
sa beauté discrète, la luminosité douce de son sourire et le charme de ses
taches de rousseur. A elle, elle savait qu’elle pouvait parler. Qu’elle
écouterait. Au contraire de son oncle.
« C’est vrai ça Marion, tu ne nous as pas encore raconté, ils sont
comment les British ?
- Oh ben heu, ça se passe bien… C’est vraiment une belle expérience, je
suis contente de…
- Tu dois bien parler anglais, maintenant, hein ? Speak English very much,
isn’t it? Yes, yes very much I do! Hahaha ! »
Depuis qu’elle avait commencé ses études d’anglais, son oncle s’évertuait à
lui faire la même blague tous les ans. Sans se rendre compte que l’aspect
répétitif de sa boutade n’était pas sans paraître légèrement réductrice, à la
longue, envers la langue et la culture qui passionnaient sa nièce.
« Elle était déjà bilingue avant de partir de toute façon.
- Oh, ça c’est ce que Maman raconte. J’avais un bon niveau avant de partir
oui, mais je peux te dire que maintenant que je suis là-bas je me rends bien
compte que j’ai encore beaucoup de progrès à faire… Niveau compréhension, j’ai
besoin d’un temps d’adaptation pour chaque interlocuteur, pour me faire à sa
voix, son accent… Et niveau production il y a des jours où je me retrouve à
faire des fautes de grand débutant, des fautes que je ne faisais même jamais en
France, c’est un peu désespérant… ! A force d’utiliser la langue au
quotidien on prend de moins en moins de temps pour préparer ses phrases… donc,
forcément, on se plante… !
- Ce qui prouve que tu as atteint un certain niveau d’aisance, non ?
- Vu dans ce sens-là… sans doute, oui.
- Et alors, t’as rencontré la reine ? T’as pris le thé avec le prince
aux grandes oreilles ou pas encore ?
- … Pas encore, non… En fait…
- Ah, ces Anglais, ils me feront toujours rire ! Avec leurs manies,
là… Faut toujours qu’ils fassent différemment de tout le monde ! La
conduite à gauche, la livre sterling, la famille royale…
- C’est loin d’être les seuls à avoir gardé une monarchie en Europe. En
fait…
- Et alors, c’est quand que tu rentres ? A la fin de l’année c’est
ça ? »
Si l’oncle Martin avait été un tantinet observateur, il aurait pu remarquer
que le visage de Marion s’était brusquement assombri à cette question. Mais il
était davantage concentré sur l’ambiance festive et son verre d’apéro que sur
le ressenti de sa nièce. L’important était d’avoir posé les questions que tout
bon oncle se devait de poser à la fille aînée de sa sœur lors de leur rencontre
annuelle. En écouter les réponses, c’était facultatif. Les comprendre, encore
plus. Cela faisait belle lurette qu’elle n’en attendait plus autant de sa part.
L’oncle Martin n’aimait pas le changement, elle le savait bien. Si on partait
quelque part, on devait en revenir. Ainsi en allaient les choses. Qu’aurait-il
pu comprendre à ce qu’elle traversait en ce moment ?
« Oui. C’est ça. Mon contrat de logement se termine fin juin.
- Et tu fais quoi après ça ? Tu continues en thèse, c’est
ça ? »
Un frisson glacé lui parcourut l’échine à ces mots. Marion avait espéré que
le doute qui l’avait saisie au moment d’énoncer ses projets post-Erasmus à Anna
n’était que temporaire. C’est pourquoi elle prenait grand soin à y penser le
moins possible. Une simple hésitation, la peur d’échouer avant même de s’y
coller. La motivation allait revenir. Elle devait revenir. Ce n’était que dans
le bon accomplissement de ce projet futur qu’elle était partie en Erasmus après
tout. Oui, la motivation allait revenir, et avec elle ses certitudes. Elles
allaient de pair, ces deux-là. Nul besoin de céder à la panique. Elle répondit
calmement, sourire forcé en coin :
« Master d’abord, tonton. La thèse, c’est un peu plus loin... »
Sylviane n’avait pas tardé à se faire réquisitionner par le petit dernier.
Marion se retrouvait seule face au faux intérêt de son oncle, déjà distrait,
déjà appelé par son prochain devoir à accomplir – aller s’enquérir de la
préparation d’Aurélie pour son bac. Mieux valait ne pas le retenir trop
longtemps.
« Hé oui, après ça, faudra se mettre au boulot hein ? C’est pas
en faisant la fête entre copains que ça va avancer tout ça, hein ! Faut
pas croire, ta mère, elle m’en raconte, des choses… »
Il lui adressa un clin d’œil complice et adopta une voix aigüe supposée
imiter celle de Corinne.
« Elle en profite, hein !
Elle sort beaucoup, elle voyage… Mais hé ! on me la fait pas à
moi ! Après tout ça, ça sera back to
work dare-dare, hein ! »
Il se tapotait le bout du nez, satisfait de ses bons mots. Voilà.
Exactement tonton, tu as tout compris. Erasmus n’est qu’une parenthèse. Avec un
début et une fin, bien définis. Une expérience que les jeunes ont bien raison
de vivre une fois dans leur existence, histoire d’en profiter. Les voyages
forment la jeunesse, c’est bien ce qu’on dit. Mais une fois la parenthèse
fermée, il convient de s’y remettre. De se couler dans le moule. De se laisser
emporter par la grisaille d’un quotidien bien réglé, bien scellé, bien
prévisible – métro, boulot, dodo. Ainsi en allaient les choses. Au moins
pouvait-on se féliciter d’avoir vécu au moins une année de sa vie, à fond.
C’était ce qu’elle entendait dans ce discours. Déjà qu’elle s’était embarquée
dans un domaine d’études relativement incertain, dont l’enseignement était un
des rares débouchés à peu près fiables, il convenait de ne pas se saborder
totalement. Retourner aux choses sérieuses après la rigolade, fissa.
Elle aurait pu argumenter. Essayer d’expliquer que c’était tellement plus
que ça, que ce n’était pas seulement sortir ou se promener. C’était découvrir,
c’était s’ouvrir, c’était s’étonner à nouveau. C’était apprendre autrement, en
se confrontant à un autre système éducatif, à d’autres façons de vivre, de
penser. Mais l’oncle Martin ne pouvait pas comprendre cela. Elle afficha un
nouveau sourire forcé et répondit :
« Non c’est vrai. On te la fait pas, à toi. »
C’était là que la nostalgie s’était insinuée, en traître, entre le plat
d’houmous et la dinde aux marrons. Une nostalgie différente. S’imposaient des
images des années passées, oui. Les quelques souvenirs qu’elle possédait de
leur famille encore unie, lorsqu’une seule table, même à rallonge, n’aurait pas
suffi pour accueillir tout le monde. Comme tous les ans. Mais c’était aussi la
nostalgie d’autre chose. D’un monde qu’aucune des personnes qui l’entouraient
ne connaissaient. D’un monde qui n’appartenait qu’à elle. Un monde multicolore,
multilingue et multiculturel. Mouvant. Plus elle en parlait et plus elle se
demandait : n’exagérait-elle pas un peu le tableau ? N’était-ce pas
une moue sceptique qu’elle détectait sur le visage d’Aurélie, une pointe
d’incrédulité dans les yeux de son oncle ? Est-ce que ça pouvait objectivement
être aussi génial qu’elle le décrivait ? Pire, existait-il réellement, ce
monde bigarré ? Personne ici ne pouvait en témoigner, ils n’avaient que sa
parole à laquelle se fier. Et elle-même commençait à douter de sa réalité. Des
choses avaient changé, elle avait changé, c’était vrai, elle le sentait. La
robe qu’elle portait venait d’Angleterre, elle avait ramené des crackers de
Noël et des gâteaux anglais pour ses petits cousins, ils étaient là, sur la
cheminée. C’était une preuve, non ? Elle ne pouvait quand même pas s’être
inventée trois mois de sa vie ! Mais ces nouveautés paraissaient si
dérisoires face au bloc bétonné de ce quotidien qu’elle connaissait depuis
toujours, ce quotidien où rien, ou presque, n’avait bougé. Le château de cartes
ne faisait pas le poids. Et pourtant, cette construction précaire bâtie en à
peine un trimestre avait été suffisamment puissante pour fissurer le bloc. Par
la fissure s’échappaient ses certitudes mais personne ne s’en rendait compte. A
chaque anecdote qu’elle rapportait sur la vie rêvée qu’elle menait dans ce pays
lointain, la fissure s’élargissait un peu plus. Mais elle ne pouvait pas s’en
empêcher. Peut-être avait-elle envie qu’on remarque ce changement en elle,
envie de le porter sur elle comme elle arborait ses chaussettes montantes
rayées blanc et rouge aux couleurs de Noël mais personne ne le voyait. Personne
ne voulait voir que ce n’était pas qu’une parenthèse mais une ouverture, une
brèche sur quelque chose de tellement grand que ça en donnait le vertige.
Personne ne voulait le reconnaître. Elle-même n’était pas sûre de le vouloir.
Trop risqué. Elle ne voulait pas répondre à la question « et maintenant ? », ne voulait
pas voir en face le fait que la réponse lui échappait.
Alors elle se raccrochait comme elle pouvait à ces cailloux, ces fragments
d’un quotidien éloigné qu'elle disséminait soigneusement comme le petit Poucet
dans l’obscurité de la forêt, avec l’espoir de trouver une réponse tout au bout
du chemin. De l’extérieur, on aurait dit qu’elle les offrait, ces cailloux,
qu’elle les présentait comme elle faisait circuler tout à l’heure le plateau
d’amuse-gueules – des historiettes et autres faits étonnants sur les
bizarreries à l’anglaise, tout son beau stock y est passé : la pause thé
de ses cours de litté, le mug de son prof citant Oscar Wilde (« J’adore
m’écouter parler »), le thé qu’on lui servit d’emblée chez le coiffeur, la
grandeur raffinée des magasins Harrods dans le centre de Londres, tout
spécialement illuminés pour les fêtes de Noël. Elle en proposait d’autres avec
moins de succès, mélanges trop exotiques qui restaient sur l’assiette. Défendre
contre l’oncle Martin que beaucoup d’Anglais n’en avaient rien à faire de la
famille royale, qu’ils ne prenaient pas forcément des œufs et du bacon tous les
matins et qu’il était même plus facile d’être végétarien là-bas qu’en France ne
produisait que peu d’effets. Tout au plus un haussement de sourcil comme marque
d’intérêt. C’était plus facile de recevoir des faits qui réconfortaient dans
les idées préconçues, soigneusement entretenues, sur le pays qu’elle apprenait
à aimer. C’était moins dérangeant. Moins de remous quand les cailloux venaient
heurter la surface de l’eau. On aurait dit qu’elle partageait mais au fond elle
les gardait pour elle, comme une collection rare de perles dans un écrin de
nacre. Le seul trésor qui lui rappelait encore où elle en était
maintenant : entre les deux. En arrivant en Angleterre, elle ne cessait de
faire référence à ce qu’elle connaissait. « En France, on fait plutôt comme
ça. » Aujourd’hui, quasiment toutes ses phrases commençaient par
« c’est marrant parce que, en Angleterre… ». La position était
inconfortable. Une sorte de grand écart par-dessus la Manche, pour s’efforcer
de relier au mieux ses deux pays, natal et d’adoption. La souplesse n’avait
jamais été son fort.
Elle s’isola quelques instants dans la salle de bains. Se passa un gant
d’eau fraîche sur la figure et examina son reflet dans le miroir. Aucun
tourment intérieur ne paraissait. Seulement dans l’intensité de son regard
décelait-elle une nuance d’inquiétude.
Pourquoi te mettre dans un état pareil
maintenant ? Tu en rêvais de ce repas de fête avec ceux que tu aimes,
pourquoi faut-il que tu compliques toujours tout ? Pourquoi te laisser harceler par ces
questions métaphysiques alors qu’il te suffirait juste de te remplir la panse
et d’absorber toutes ces bonnes ondes, familières et familiales ? Les
choses sont-elles vraiment si différentes d’avant ? Est-ce que ce ne
serait pas juste dans ta tête, tout ça ?
La vibration de son portable dans la poche de son veston la ramena à la
réalité immédiate : Steven. Un peu plus tôt dans la journée, elle lui
avait recopié une des blagues qu’elle avait trouvées dans ses crackers et qui
n’avait fait rire qu’elle, dans l’espoir de se sentir moins seule dans son
appréciation de l’humour absurde. Il avait renchéri avec une autre devinette
dont il lui donnait maintenant la réponse : « Comment appelle-t-on un poussin dans un costume de coquille ? » « Un
œuf. » Elle explosa de rire et capta à nouveau son reflet dans le
miroir. L’inquiétude avait fait place à un sursaut de bonne humeur. Revenue au
présent en un claquement de doigts, loin des élucubrations de son esprit
méandreux. La voix ferme de la sagesse tranquille telle que sa sœur la lui rabâchait
depuis cinq jours se manifesta – son homologue angoissée reléguée au placard
pour quelques temps. Pour une fois que tu
n’as aucun devoir à rendre pendant ces vacances, tu ne voudrais pas simplement
en profiter ? Te reposer ? Etre heureuse ? C’était peut-être
aussi simple que ça, après tout. Rester dans le moment, être consciente de ce
qu’on possède, et s’en réjouir. Ça valait le coup d’essayer.