25 March 2014

Création longue - Extrait 19 (chapitre 3)


Marion repassa le seuil du bureau deux heures plus tard, complètement groggy, deux mugs dans chaque main, s'efforçant de ne pas se laisser distancer par Harry, qui caracolait joyeusement devant elle à travers les couloirs labyrinthiques du bâtiment des Humanités. Arrivés à la salle de repos des enseignants, il rangea la bouteille de lait dans le frigo avant de la décharger de son fardeau, la remerciant abondamment pour son aide et l'enjoignant de le contacter à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit en cas de difficulté. Elle bredouilla un remerciement confus et s'éloigna de sa démarche hésitante jusqu'à trouver un fauteuil sur lequel s'échouer. Un long soupir émana de son corps fatigué. 13H. Il était à peine 13H et elle rêvait déjà de son matelas. Cette première semaine de cours s’avérait aussi éprouvante que prévu… Heureusement qu'elle en avait fini pour aujourd’hui. S'il s'agissait sans nul doute du plus passionnant qu'elle ait eu jusque-là, c'était aussi celui qui allait lui demander le plus d'efforts, tant au niveau compréhension orale qu'écrite. Quoique présentement accablée de fatigue, elle ne doutait pas que, une fois son énergie récupérée, elle saurait mettre les bouchées doubles pour s'attaquer à ce qu'elle considérait comme un véritable défi. Depuis ses débuts à la fac, elle avait toujours mis un point d'honneur à valider sa matière préférée avec mention bien minimum, et elle ne comptait pas rater son coup cette fois-ci – d'autant que, puisqu'elle était maintenant dans sa troisième et dernière année de licence, elle voulait s'assurer un dossier impeccable afin de justifier sa place en Master l'année prochaine. Pas question de se laisser impressionner donc. Elle ne s'avouerait pas vaincue. Au contraire, elle se voyait tel un boxeur sortant de son premier round, sonné mais victorieux – ne serait-ce que parce qu’elle y avait survécu. Elle essuya la sueur imaginaire accumulée sur son front pour se redonner courage. Pas question d'abandonner la partie. Elle avait été bien trop heureuse en découvrant la bibliographie qu'Harry lui avait envoyée la semaine précédente, après qu’elle ait choisi le module au hasard, en désespoir de cause, d’après son intitulé. Son cœur avait bondi au troisième nom. Si son homologue de quatorze ans avait trouvé le moyen de voyager dans le temps, nul doute qu'elle aurait surgi d'une brèche temporelle à cet instant précis pour venir l'enlacer avec violence et répandre des larmes de gratitude sur son épaule, disséminant des posters d’Elfes sur son passage. Tolkien. Elle allait étudier du Tolkien. A la fac. Une telle proposition n'aurait jamais fait l'unanimité en France. L'heroic-fantasy ne faisant pas partie des « grands genres » littéraires, il n'était pas jugé digne d'être étudié dans les facultés de lettres. Bien trop éloigné des standards bien-pensants de la littérature tels que savamment définis par l'Académie Française. Combien de grands pontes auraient froncé le nez face à l'initiative incongrue d'intégrer un auteur à succès dans un corpus universitaire ? Un peu de sérieux tout de même, il en allait du patrimoine culturel du pays. Pas question de se coltiner des groupies d'Orlando Bloom à la fac. Et tant pis si Le Seigneur des Anneaux avait rassemblé des milliers de lecteurs à travers le monde, cela n'accordait aucun crédit proprement littéraire à l’œuvre.
Ici, aucune polémique. Au moment des présentations, la majorité des étudiants avait avoué avoir choisi ce cours parce qu'ils étaient fans de la trilogie avant tout, bien que les textes au programme n'en soient pas directement tirés. Comme l’avait précisé Harry, John Ronald Reuel Tolkien avait d'abord été reconnu pour ses talents de philologue et ses analyses littéraires pointues bien avant Bilbo le Hobbit. Il avait été professeur à l'université d'Oxford, for God's sake! Rien d'étonnant à ce que l'on considère son travail d'un autre œil en Grande-Bretagne. Cela dit, d'un point de vue général, les universités anglo-saxonnes semblaient beaucoup plus ouvertes à la culture populaire. A tous les sujets et à toutes les formes, même les plus insolites. L'autre jour, elle était restée clouée devant une affiche promouvant une journée d’étude consacrée aux films pornographiques russes contemporains. Une façon de contourner la censure pour disséminer des messages de liberté, assurait le slogan. Elle se surprit à regretter que l’événement date de l’année dernière. Sans être adepte de la pornographie, elle restait curieuse de voir à quoi pouvait ressembler l'approche universitaire d'un tel matériau... Par ailleurs, la forme-même du cours en seminar lui avait prouvé que l’université anglaise exigeait des méthodes de travail bien différentes de l’université française. Fidèle à ses habitudes, elle s'était appliquée à prendre des notes pendant les vingt premières minutes. Puis elle avait progressivement laissé tomber son stylo pour se concentrer sur ce qui se disait. Si elle s’était plus ou moins attendue à assister à un cours magistral dispensé en petits groupes, elle eut tôt fait de se rendre compte qu’il n’en serait rien. Il s’agissait au contraire d'une véritable discussion collective à partir des textes. Si le professeur était là pour élargir les perspectives, donner des précisions et aiguiller la réflexion, il laissait chacun y aller de sa théorie. Encore plus étonnant, il encourageait aussi les échanges « non constructifs » en démarrant le débat par une question bête et méchante, que Marion n'avait pas entendue dans un contexte scolaire depuis bien longtemps : avez-vous apprécié la lecture de ce texte ? Et les Anglais de comparer, de parler de leur ressenti par rapport à tel ou tel personnage, de leurs passages préférés dans l'histoire qu'ils venaient de lire. Si son aisance n'était pas encore suffisante pour qu'elle puisse prendre part très longtemps à la conversation, elle se sentait aussi muselée par tant de liberté. On ne vous demande pas votre opinion mais une analyse objective du texte. C'est ce qu'elle avait toujours entendu en cours de français. Et voilà qu'ici on partait du rapport subjectif entretenu avec le livre pour amorcer le débat. Elle se trouvait presque impressionnée par la facilité avec laquelle les étudiants critiquaient un passage en fonction des émotions suscitées par la lecture. Elle guetta la réaction du professeur avec inquiétude, tombant des nues lorsque celui-ci rejoignit l'avis de son élève. Ce n’était pas dans les habitudes qu’on lui avait inculquées de descendre un auteur de son piédestal de marbre. A peine aurait-elle osé en rayer discrètement un coin se serait-elle retrouvée seule face à sa statue dans un musée désert, quand bien même aurait-elle haï chacune des lignes dont elle avait dû s'imprégner pour ses cours. Alors lancer des tomates à un écrivain sous un prétexte aussi dérisoire qu'un ressenti personnel ? Cela s'approchait presque du sacrilège ! Elle parcourut des yeux ses notes toutes fraîches. Certes, l'opinion de James n'allait probablement pas lui servir le jour où elle devrait s'atteler à son premier devoir, mais il avait perçu une facette d'un personnage qu’elle-même n’aurait jamais détectée. D'une certaine façon, elle était décontenancée face à sa page à peine gribouillée aux trois quarts. Elle aimait cette approche linéaire, stricte et progressive, à la française, cette sensation d’extraire le suc de chaque ligne, de plonger entre les mots toute entière, à la recherche du sens caché. Elle avait besoin d’un cadre strict, d’un plan de cours précis et détaillé dans lequel elle pouvait naviguer facilement, créer des liens entre les différentes thématiques pour embrasser la problématique dans toute sa complexité. En discutant du texte pendant le cours, ils s’étaient appuyés sur des passages précis, étaient revenus au début, puis à la fin, et de nouveau au milieu, soulevant au fur et à mesure de leurs digressions tout un tas d’éléments disparates qui s’assemblaient en un puzzle maladroit. Et pourtant, elle avait la sensation de connaître l'extrait étudié en profondeur à présent. De pouvoir en expliquer les subtilités à quelqu'un qui ne l'aurait jamais lu. Et d'une toute autre façon que si elle s'était retrouvée avec ses trois copies-double de fin de cours habituelles.
Harry passa devant elle dans une bourrasque enjouée, lui adressant un signe sur son passage. Elle eut à peine le temps de se redresser pour cacher son affalement qu'il avait déjà disparu. Elle se laissa progressivement absorber par le moelleux des coussins. Ce type était un vampire, c'était la seule explication à son état actuel. Un vampire qui drainait l'énergie de ses étudiants – à défaut de se nourrir de leur sang. C'était de là qu'il tirait son dynamisme surhumain. Ça, ou bien il se dopait. Ou se droguait. Ou les trois à la fois. Vampire junkie ou pas, il s'était montré très compréhensif et disponible. A la fin de la séance, il l'avait prise à part afin de s'assurer qu'elle avait réussi à suivre. Elle avait tenté de le rassurer dans un anglais cafouilleux, avec la désagréable impression de s’enfoncer un peu plus profondément à chaque fois que sa langue s’emmêlait dans sa bouche. Il sembla s’en tenir au sens des mots qu’elle employait plutôt qu’à la façon dont elle les prononçait, ravi de savoir qu’elle était très intéressée par le sujet et que, malgré la fatigue, elle avait bien dû comprendre les trois-quarts de ce qui s’était dit sur les deux heures. Elle lui avoua que s’atteler à la lecture d’une légende nordique versifiée en anglais archaïque lui avait donné du fil à retordre, mais qu'elle en avait tout de même retiré du plaisir, ainsi qu’une certaine fierté. Elle lui fit également part de ses inquiétudes par rapport à son retard : ayant dû changer de cours à la dernière minute, elle n’avait pas pu, comme tous les autres, lire les œuvres au programme en avance. Même si elle n’avait peut-être pas pu se procurer les livres en France, elle se serait au moins documentée sur les mythes islandais pendant l’été, si elle avait su… Harry lui assura qu’elle n’avait pas à s’en faire, elle possédait manifestement un très bon niveau d’anglais et il lui laisserait un délai supplémentaire pour ses essays si elle en avait besoin. Le plus important pour elle était de se confronter au texte et à ses rugosités, quitte à ne pas en comprendre le tiers. Dans tous les cas, il saurait tenir compte du fait qu’il ne s’agissait pas de sa langue natale. Il se trouvait d’ailleurs admiratif quant à l’effort qu’elle avait déjà fourni par rapport au texte de Matthew Arnold étudié pendant la séance. Elle se sentit rassurée, et honorée à la fois d’avoir déjà réussi à lui prouver sa motivation. Elle fit de son mieux pour recevoir ses encouragements sans minauder comme une lycéenne. A partir de là, la discussion avait pris une tournure plus désinvolte. Les effectifs réduits des classes rendaient les professeurs plus proches, plus disponibles, moins figés. C’était un luxe qu’elle n’avait osé s’approprier en France qu’avec sa future directrice de mémoire. J’ai un colloque en France dans quelques mois. Ma présentation sera en anglais mais j’espère arriver à mobiliser mes connaissances pour retrouver un niveau qui me permettrait de discuter avec mes collègues dans un français correct. Je me débrouillais assez bien, à une époque ! Son rire ressemblait à un caquètement. Marion se sentait autant happée par son énergie et sa bonne humeur folles que par ses yeux bleu électrique. Il était fort probable qu’elle ait gloussé stupidement à plusieurs reprises au cours de cette conversation – et elle s’estimait chanceuse que personne n’ait assisté à cela pour confirmer ses doutes. 
Elle attendit toutefois le dernier moment pour lui poser la question qu’elle retenait depuis une heure. Elle ne voulait pas paraître impolie, ou incrédule face à ce qui était sans doute une pratique britannique répandue – traditionnelle, même – mais il fallait qu’elle sache. Ne serait-ce que pour ne plus être déstabilisée à l’avenir.
« Harry… »
Il allait lui falloir un peu de temps pour se sentir tout à fait à l’aise avec ça aussi.
« Harry, je me demandais… la… pause entre les deux heures… c’est une tradition anglaise ou… ? »
Il pencha la tête en arrière, laissant libre cours à son rire d’oiseau rare.
« C’en est une pour moi en tout cas ! »
Lorsqu’il avait évoqué la question au début du cours, il avait parlé tellement vite qu’elle avait cru avoir mal compris. Mais lorsque tous les étudiants avaient sorti leur tasse de leur sac à la question « Qui veut du thé ? », force fut de constater que la plaisanterie prenait un tournant un peu trop réel pour être une adaptation improvisée d’Alice au pays des merveilles. Comme Harry s’appliquait à compter les mains levées, elle leva machinalement la sienne. Elle ne pouvait décemment pas refuser une opportunité pareille. L’occasion idéale pour se fondre dans la tribu et en apprendre les cultes les plus secrets, servie sur un plateau d'argent et enrobée de chocolat. Eberluée par cette situation improbable, elle remercia rêveusement Harry lorsqu’il lui apporta une tasse de la réserve et l’observa verser le thé savamment infusé avec vénération, consciente de l’importance de ce moment. Lorsqu’il lui proposa d’y ajouter un nuage de lait, Marion savait ce qu’ils attendaient d’elle – c’était le moment test : elle répondit oui. Oui, je le veux – yes I do. Elle s’émerveilla de leur élégance à chacun, la fille au mini-short en jean déchiré, le garçon aux sourcils en bataille, l’autre au T-shirt trop large et taché, dans cet instant solennel qui, pour eux, était si naturel ; pour elle, si exotique. Lorsqu’on lui fit passer la boîte en fer contenant les biscuits secs, qu’elle se saisit d’un Digestive et qu’elle le trempa dans son breuvage avant d’en croquer – non sans une émotion contenue – l’extrémité imprégnée d’Earl Grey, elle sut qu’elle avait passé le rite initiatique. Elle venait d’être admise dans la grande et patriotique famille britannique.

Création longue - Extrait 18 (Chapitre 3)

La porte de la 153 était ouverte lorsqu'elle arriva. Marion découvrit quelques étudiants déjà installés. Elle s'assit sur un des sièges et attendit, faisant de son mieux pour ne pas paraître trop surexcitée. Son premier seminar. Rien que le changement de décor indiquait que celui-ci n'aurait aucun rapport avec les autres cours en TD ou magistraux. Une table basse, une dizaine de fauteuils dépareillés. Pas de pupitre, juste un bloc-notes posé sur les genoux. Marion imita ses collègues et sortit le polycopié qu'elle s'acharnait encore à déchiffrer une demi-heure avant de partir. Elle regardait autour d'elle, feignant la nonchalance sans grand succès. Une nouvelle étudiante s'installa dans leur cercle, saluant ceux qu'elle connaissait déjà. D'après leurs dires, le professeur les avait invités à entrer pendant qu'il allait faire des photocopies.
Sa curiosité était telle qu'elle avait du mal à rester en place. Derrière elle se trouvait le bureau personnel du professeur, à moitié enseveli sous d'immenses piles de livres aux titres imposants. Epic : Britain's Historic Muse ; Beyond Arthurian Romances, The Reach of Victorian Medievalism ; The Vikings and the Victorians ; Tennis for Dummies (attends, Le tennis pour les nuls ? celui-là s'était sans doute égaré...). On distinguait à peine les murs derrière les bibliothèques remplies d'ouvrages, certaines étagères susceptibles d'exploser à tout moment. Elle remarqua une photo de famille qui trônait près de la lampe en cuivre. D'après les gros cœurs rouges dégoulinants qui en ornaient chaque coin, on devinait que le cadre était artisanal, probablement l’œuvre de la tête blonde qu'on apercevait sur l'image. Les boiseries qui empiétaient sur la tapisserie vert pâle faisait régner dans la pièce une atmosphère feutrée et confortable. Elle s'imagina un grand barbu en longue robe de savant, penché sur ses parchemins à la lueur de son unique bougie, rédigeant page sur page à l'aide d'une grande plume d'oie dont il éprouvait la douceur entre ses doigts lors de ses pauses méditatives. Elle allait adorer ce cours, elle le savait d'avance.
Son Dumbledore mental s'effaça pour faire place au vrai professeur (la trentaine, les cheveux courts, un grand sourire enthousiaste lui occupant la moitié du visage et les prunelles azur pétillant derrière des lunettes rectangulaires) qui se présenta comme Harry Jones et insista pour qu'on l'appelle Harry. Marion resta sans voix tandis qu'elle se représentait devant un banquet festif et aviné avec les autres, en train de donner de grandes tapes amicales dans le dos de Harry. En deux minutes à peine, il s’était assis et relevé au moins cinq fois, animé par sa présentation du module, impatient de commencer. Son débit était si rapide que cela mobilisait toute la concentration de Marion. Au vu de l'énergie qu'il déployait actuellement, il paraissait relativement incongru de l'imaginer rester assis à son bureau pour lire pendant plus d'un quart d'heure. Elle le voyait bien soulever des haltères en rythme d'une main tout en lisant un épais volume placé dans l'autre. D’ailleurs, à y regarder de plus près, il paraissait plutôt musclé, non ? Les épaules bien droites. Une barbe de quelques jours qui venait encadrer sa mâchoire carrée. Son regard d'aigle se tourna soudain vers elle, la faisant rougir comme une pivoine. Son immense sourire faisait perler une lueur de folie dans ses yeux clairs. Il en était à faire l'appel et l'avait repérée d'emblée comme l'unique étrangère de la classe – n'hésitez pas à me dire si je parle trop vite ! Elle acquiesça vingt secondes après qu'il ait fini de parler, alors que deux autres personnes avaient répondu présent après elle. Peut-être juste un tantinet trop vite...

18 March 2014

Création longue - Extrait 17 (chapitre 3)

« Great speech, right? »
Marion se retourna pour voir à qui appartenait la main qui venait de se poser sur son épaule. Carolina souriait. Derrière elle, Sonja lui adressa un signe distrait. Elle était plongée dans une intense discussion avec Martina.
« Il a l’air trop gentil ! J’ai presque envie de m’inventer des problèmes pour aller me faire réconforter dans son bureau avec une couverture sur les épaules et une tasse de chocolat chaud. »
Carolina se mit à rire.
« C’est vrai qu’il est super sympa. Je m’attendais à un discours beaucoup plus formel en fait. Genre un récapitulatif des trucs à faire… Bon il l’a rappelé vite fait pour qu’il n’y ait pas d’oubli mais au final, c’était vraiment un discours de bienvenue !
- J’ai trouvé ça trop cool son top 10 des trucs à faire à Reading.
- Oui ! Le restaurant qui fait des tourtes là, ça a l’air délicieux ! Avec les filles on s’est dit qu’on irait un de ces jours.
- Oh ! Prenez-moi avec vous ! Je veux absolument y aller moi aussi ! »
Marion reconnut la haute silhouette de Bastien derrière Martina et elle croisa les doigts pour qu’il ne l’ait pas entendue. Déjà qu’il devait l’avoir répertoriée comme « fille paumée cherche amis désespérément »… Mais Carolina paraissait emballée par l’idée.
« Avec plaisir ! J’allais justement te proposer : on s’est dit qu’on irait se promener au bord de la Tamise ce week-end, un de mes colocs anglais m’a dit que c’était une promenade très agréable et puisque le beau temps est de la partie en ce moment, autant en profiter tout de suite avant que ça se dégrade ! Ça t’intéresse ?
- Super ! En plus ça enlèvera un truc de notre top 10 !
- Exactement ! Comme quoi mon coloc ne tire pas forcément toujours la chasse derrière lui mais il dit pas que des conneries, c’est bon à savoir. On pensait faire ça dimanche, pour se détendre avant la rentrée… ! Sonja s’est déjà un peu baladée par-là et elle connaît un restaurant assez typique qui fait apparemment de la très bonne viande. On pourrait aller manger là-bas avant d’entamer la promenade digestive…
- Parfait ! J’adorerais essayer tout ça !
- Tu as un numéro anglais ou pas encore ? »
La veille, Marion les avait suivies dans un magasin de téléphonie mobile toutes marques confondues dans lequel Martina tenait absolument à aller. Elles avaient demandé conseil aux vendeurs sur les meilleurs tarifs possibles pour leur situation. Martina avait finalement été la seule à acheter un pack téléphone basique + carte SIM anglaise + forfait mensuel. Elle semblait surtout pressée d’avoir un vrai numéro depuis lequel appeler son copain en Italie.
« Non pas encore. Même si je pense que je prendrais sans doute la même chose que Martina. C’est ce que le type nous a décrit comme le plus avantageux, de toute façon…
- C’est ce que je pensais aussi. Mais on vient d’en parler avec ce gars, et apparemment on s’est fait avoir, il existe des formules nettement moins chères. »
Elle pointait Bastien du doigt. S’il était dépité de la trouver là en train de parler aux mêmes personnes que lui, il n’en montra rien. Son visage restait aussi inexpressif qu’à l’accoutumée, ce qui ne fit que renforcer son malaise. Elle lui marmonna un vague « salut ».
« Tu connais Bert ? »
Prononcé à l’anglaise on aurait presque dit qu'elle disait « beurk ».
« Bert ?
- Oui, lui. C’est lui qui vient de nous parler des forfaits d’Orange. »
Bastien dépassa Martina et Sonja et se pencha pour lui faire la bise, impassible. Marion le dévisagea avec incertitude.
« Bert ? »
Il haussa les épaules.
« Personne n’arrive à prononcer Bastien correctement. Bert c’est bien. Plus idiomatique. »
Sa façon de présenter les choses rendait les choses si évidentes qu’elle renonça à enquêter plus en avant. Elle doutait jamais arriver à comprendre sa logique – BERT ? Mais qui aurait volontairement choisi de se faire appeler ainsi s'il n'avait pas été affublé de ce prénom à sa naissance ?
« Martina est dégoûtée, elle hésite à aller se faire rembourser.
- Rembourser ? C’est peut-être un peu tard pour ça…
- Mais pourquoi il m’en a pas parlé ce fils de pute ? »
Son accent italien était d’autant plus exacerbé que son irritation était grande. Marion resta bouche bée face au motherf***er qu’elle venait de lancer. Si l’injure ne lui était bien sûr pas inconnue, le contexte lui paraissait relativement léger pour une insulte aussi chargée.
Bien que la question se rapproche davantage de l’interrogation rhétorique que de la véritable adresse, elle recula instinctivement d’un pas. Elle ne se sentait soudain plus l’envie de remettre son projet en cause. Elle doutait sérieusement que le frêle bonhomme au teint pâle qui avait eu la malchance de les renseigner la veille fasse le poids contre la fureur italienne qui se déployait devant elle. A la voir, Marion avait la sensation qu’elle allait se mettre en route séance tenante pour aller dépecer le responsable de son malheur. Mort ou vif.
« On ira voir comment ça fonctionne à Orange, Martina. Je suis sûre que tu pourras changer facilement. »
Martina hocha la tête, obtempérant à la sagesse allemande malgré son agacement. Ses yeux verts lançaient des éclairs autour d’elle, si bien que Marion n’osa pas s’approcher d’elle pour lui dire bonjour. Souhaiter une bonne journée dans ces conditions ne serait peut-être pas très bien perçu.
Tandis qu’elle s’éloignait, l’adresse mail de Carolina en poche, elle se demanda si elle pourrait manger face à face avec Martina le dimanche suivant sans craindre une nouvelle éruption subite – que se passerait-il si elle l’éclaboussait de sauce par maladresse ? Voire même si elle aurait le cran de l’ajouter à sa liste d’amis Facebook. Il n’y avait manifestement pas que les anglo-saxons avec lesquels elle allait devoir se familiariser cette année…