Ce texte m'a été inspiré par la lecture du (fabuleux) roman de Claude Pujade-Renaud (que j'ai eu la chance de rencontrer la semaine dernière) : Les femmes du braconnier, qui raconte la vie de la poétesse américaine Sylvia Plath.
Tu es partie Sylvia. Vers
ce pays abrupt dont on ne revient pas. Cette fois je n’étais pas là pour te
relever, je suis venu trop tard.
Mais
je suis venu quand même, une dernière fois, ma petite sœur. Ma petite sœur plus
âgée que moi, que je me suis toujours senti en devoir de protéger depuis ce
fameux soir. On te disait fragile, frêle et fêlée dans cette force même, trop
volcanique, trop énergique, trop tout. Surtout pour une jeune fille. Les gens
« trop » dérangent Sylvia, tu le savais mieux que moi, toi qui étais
trop, décidément trop. Trop belle, trop talentueuse, trop prolifique, trop
voluptueuse. Trop poétesse. Tu ne t’arrêtais jamais. Une vraie tempête, une
tornade de vie qui s’engouffrait en tout, nous foudroyait de son énergie folle
et de ses mille projets. De son envie de vivre, de sa façon de croquer, de
mordre dans tout ce qui se présente, vampirique amoureuse, mère trop féconde à
jamais affamée. Tu nous transportes Sylvia, nous plaques au sol de ton trop
plein. Trop intense pour ne pas cacher quelque chose. Une noirceur, une
angoisse, un dessein bien enfouis. Maman le savait bien. Elle ne pouvait jamais
être tranquille, elle s’inquiétait de cet enthousiasme qu’elle estimait
suspect. Instinct maternel. Quand je l’ai appelée c’est la première chose
qu’elle a dite, elle a compris tout de suite. Moi je ne comprenais pas, je ne
voulais pas comprendre, je préférais croire à l'accident. Je ne voulais pas
penser que j’aurais pu changer les choses, comme dans cette année sombre. Sans
doute que je n’aurais rien pu faire. Mais ce n’est pas facile, ça me fait mal
d’accepter. C’est moi, le grand petit frère. Je t’ai déjà sauvée une fois,
pourquoi pas une seconde ?
J’ai
failli à mon rôle. Peut-être que j’aurais dû te suivre dans ton exil british,
dans la contrée brumeuse que tu as élue tienne. Mais tu es tellement toi
Sylvia, tu rayonnes. Même sous ton voile de désespoir subsiste cet éclat d’or
chez toi, dans la parure vermeille que tu arbores sans fard et qui te va si
bien. C’est ton blason, ta passion ce rouge sang qui s’affole sous la lumière
solaire, c’est toi cette pulsion qui bat dans la sourdine bleutée des veines
qui grouillent sous ta peau laiteuse.
J’ai
baissé ma garde. Emporté par mon propre bonheur et celui que je croyais le
tien. Je savais que ce n’était pas sain de conserver ce masque de frère dévoué,
de chevalier servant qui déjouait la mort quand elle venait frapper, envieuse
de cette fureur de vivre qui t’habitait le ventre. Alors je l'ai laissé tomber,
ce masque, pour ne plus être que moi. Je le croyais ton roc, Ted. Sans doute
l’a-t-il été. Comme toi je voulais croire.
Ne
m’en veux pas Sylvia si j’ai failli. Au fond tu le sais bien, c’est à moi que
je demande pardon. Toi tu t’en fous, tu es déjà partie. Tu n’as même pas pensé
que ce devoir de te protéger, de te sauver de toi-même m’incombait à
moi, ton petit frère. Tu n’as pensé qu’à toi, à tes souffrances et à ses
limites quand tu as décidé de faire gicler l’éclair de ce sang écarlate qui te
fascinait tant. Tu as regardé en face, tu t’es posé la question qu’on préfère
éviter et tu as répondu. Non. Non ça n’a pas de sens. Non je ne veux pas
continuer. Non ça ne s’arrangera pas. Non je n’ai pas les forces pour faire en
sorte que ça s’arrange. Non ça n’en vaut pas la peine.
Notre
mère se bat pour vivre, elle combat comme elle peut ce cancer qui la ronge.
Certains choisissent la vie, tu as choisi la mort. Par défi, diraient les autres
– tu n’as jamais pu faire comme tout le monde. Une façon maladroite de te faire
remarquer, de partir en éclats, de faire parler de toi. On pourrait dire de toi
Sylvia, que tu avais toujours été un peu trop dense, un peu trop intense pour
être tout à fait nette. Le décès de ce père qui t’avait laissée seule à
l’intérieur de toi. Et maintenant ton mari, déserteur de foyer, tragique
briseur de cœur. C’était la goutte de trop, il ne manquait que ça. Ça chuchote
derrière le corbillard, ça murmure parmi les pierres tombales toutes sagement
alignées. Je ne leur en veux pas. Ils ont besoin de sens pour expliquer ton
geste. Ils cherchent à l’éloigner. Ils t’étiquettent poète pour se mettre à
distance. Bien sûr, tu es poète. Sans doute y a-t-il un lien. On pourrait dire
de toi Sylvia, que tu ne pouvais pas survivre à ça. Parce que les mots pour
toi, ont une valeur sacrée, bien plus forte qu’une église, et un « je
t’aime » brisé ça ne peut s’oublier et encore moins guérir. C’est ce
mensonge blasphème qui eut raison de toi. C’est le propre des poètes, des
femmes passionnelles, des orphelines de père que de choisir la mort quand on
est dans la vie. C’est ce que disent les gens, quand ils parlent de toi. Mais
moi je te comprends Sylvia. Me crois-tu si je te le dis ? M’entendras-tu
seulement ?
Tu
n’es pas seule. Celui qui a fait avorter ta première tentative, le vainqueur de
la mort qui s’était crue gagnante, ton petit frère chéri qui prenait soin de
toi – lui aussi s’est posé cette question qu’on veut tous éviter. J’ai hésité
par moments, tergiversé parfois. Pesé le pour et le contre. Mais je n’ai pas
trouvé la même réponse que toi quand j’ai cherché en moi.
Tu
m’as ouvert la voie, Sylvia ma sœur, mais sur ce chemin-là, je ne te suivrai
pas. Je crois à ta douleur qui a trouvé la paix. Ça n’aurait rien changé, que
je sois là ou pas. Al s’en veut de ne pas avoir su t’écouter lorsque tu lui
lisais le dernier poème de ta composition. Il aurait dû comprendre, sans doute
y avait-il un message, un appel à l’aide qu’il aurait dû saisir. Mais il était
pressé, son esprit occupé, et il était parti. Mais moi je le sais bien que ses et si sans fin n’auraient pas eu d’effet. Je
le sais Sylvia, que tu avais franchi le seuil où la douleur reste supportable. Tu n’as pensé qu’à toi et c’est très bien comme ça. Bien sûr, tu me
manqueras mais je te sais au calme. Tu n’as plus mal maintenant et c’est ce qui
m’importe. Je veillerai tes reliques, tes manuscrits en friche. Peut-être se
créeront-ils une vie sur l’autre continent.
Cette
fois-ci je ne te suis pas, Sylvia ma sœur. Mes pieds moins stables dans
l’empreinte que tes bottes de grande fille imprimaient sur le sable humide et
granuleux de notre plage à nous. Dans le sillage que tu traçais déjà, de
l’énergie de tes sept ans. Nous n’irons plus pêcher les crabes dans les creux
des rochers. Mais je te rejoindrai un jour, là où on se retrouve tous, par mon
propre chemin.
C'est triste mais vraiment beau, j'aime beaucoup la fin !
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