28 December 2013

Ça s'entend en grandissant


"Je savais pas qu'elle peignait."
   C'est ce que j'ai dit à Maman quand j'ai vu tes tableaux. Ça m'a foutu un coup. Je sais pas bien pourquoi, mais c'était comme un choc.

   J'en ai gardé un, que j'ai pas osé afficher dans ma chambre. Je l'ai posé par terre, devant le placard, et c'est pas très pratique quand j'ai besoin d'un truc. Je l'ai mis face cachée, par peur de l'abîmer. Une sorte de nature morte. Avec un violon, une partition et puis une coupe de fruits. J'ai toujours trouvé ça gavant, les natures mortes, je suis pas fan de la leçon vanitas vanitatum, y'a tout qui est vanité et on va tous crever. C'est bon, je le sais déjà que je crèverai un jour. Je m'en rappelle d'autant mieux que tu es déjà morte. Pas besoin de regarder pourrir des pommes dans un bol pour s'en souvenir. On a même passé un morceau de violon pendant ta cérémonie, tu vois je m'en souviens. Et j'aime pas trop le violon. Trop grinçant, trop pleurant, trop geignard. Mais toi tu aimais bien.
   Et moi j'aime bien ce tableau que tu as fait. J'aime l'harmonie des couleurs qui s'y emmêlent, le bleu et le doré, la douceur qui se dégage de tous ces beaux objets, tous sagement posés et alignés, comme si la vie c'était tout maîtrisé, comme une peinture dont on compose les lignes au fur et à mesure. Ça me rappelle ta rigueur, qui se fondait pourtant dans le chaud de ta voix et dans les plis au coin de ta bouche quand on te faisait rire.

   Je savais pas que tu peignais. J'ai envie de te dire que tu me l'as jamais dit et que je t'en veux un peu pour ça. Mais ça serait con.
   Qui est-ce qui serait venu dire à une gosse de huit ans "hé tu sais quoi, je peins", et c'était l'âge que j'avais quand tu es morte. Si tu me l'avais dit, j'en aurais rien eu à foutre très honnêtement. Je me serais méfiée, j'aurais tenu mes Barbies un peu plus éloignées  qu'est-ce qu'elle me veut celle-là, cette vieille dame que je vois pas souvent et qui veut faire copain-copain d'un coup, elle lorgne sur mes poupées, c'est sûr. Mais qu'est-ce que tu t'en foutais de mes blondes en plastique.

   Toi ce que tu voyais, c'était cette vie, cette volonté cachée en moi de faire naître quelque chose, de créer on ne savait pas trop quoi. Je gribouillais déjà, gamine, je montrais mes torchons dégueulasses à Papa et Maman, bourrés de fautes d'orthographe et jamais écrits droit et ils me disaient "c'est bien, c'est vraiment bien ce que tu fais" avant de retourner à leurs affaires d'adultes. Ils disent "c'est bien" parce que c'est leur devoir – ne surtout pas brimer, c'est primordial de laisser s'exprimer la créativité chez les enfants, c'est Dolto qui l'a dit. Ils disent ça parce qu'ils m'aiment et qu'ils voient bien comme ça compte fort pour moi. Mais ils n'ont pas ce besoin-là. De rendre sur papier ce qu'on a dans la tête, le cœur et dans le fond du ventre. Et maintenant que je regarde tes toiles, je me dis que toi tu savais. Que tu avais compris, bien longtemps avant moi. Qu'il y avait ce même truc-là chez moi, ce truc bizarre que tu sentais chez toi. Sauf que pour toi c'était le pinceau, la palette et la gouache. Et je le savais pas.

   Sans doute parce que ton homme te cachait un peu trop. Il a toujours tout fait et tout fait parfaitement. Tout à part la cuisine, le ménage, la lessive et tout ce qui va avec bien sûr, c'était ton job à toi tout ça, fallait pas déconner. La peinture, il te laissait y toucher, il daignait partager à condition que ce soient ses toiles à lui qu'on expose dans le salon. Les meilleures, bien sûr, et pas seulement parce que c'était les siennes, c'était juste l'évidence, voire même la providence. Ça sautait aux yeux que les siennes étaient mieux, pas d'argument possible. Faut dire qu'il n'avait pas besoin de ces petites réunions, cet atelier de bonnes femmes qui barbouillaient ensemble pendant l'après-midi entre deux cancaneries, avec des gourmandises et de la menthe maison. Lui c'était l'Homme, il pouvait peindre le monde et s'en gargariser, mais les femmes c'est moins fort, c'est comme ça, c'est nettement moins puissant quand ça vient à créer  pour ça qu'elles viennent de sa côte à Adam, Dieu l'a voulu ainsi sinon c'est pas ce qu'il aurait fait. Ça donne déjà la vie, conviendrait maintenant de rester à sa place plutôt que de toujours vouloir plus – vraiment jamais contentes celles-là.



   Et ce finale, ce cancer finalement... Est-ce que c'est parce que tu ne parlais pas, que tu ne disais rien de ce désir rentré ? Est-ce que tu te taisais par amour ? par peur de perdre le sien ? ou parce que son bonheur comptait plus que le tien ? par peur de rompre cet équilibre à deux qu'on décrit comme si beau, qui vous faisait vous sourire comme à personne d'autre dans le monde ? Et pourtant...
   Et pourtant je me souviens de ton regard, cette fois à l'hôpital. De tes yeux fatigués plantés dans les deux miens. Et pourtant quelque chose, un tout petit sourire dans le fond des pupilles. Une mise en garde ? Un regret ? Une prière silencieuse, encore une fois retenue parce que j'étais trop jeune ? Tes meilleurs vœux ?
   Tu en as les moyens. Tu peux le faire.

   J'avais que huit ans. J'en ai le double maintenant.
   Je crois que je commence à comprendre.




Qui désire sans agir                

Nourrit son cancer                 
             
William Blake     

25 December 2013

"Un an"

(Noël 2010)

Un an,

           C'est rien.

           Et pourtant...



Il y a un an,

Je n'étais pas née,

- Ou à peine.


Il y a un an,

Je ne te connaissais pas.

Il y a un an,

Je ne me doutais de rien

Il y a un an,

Je ne savais rien

Ni de toi, ni de moi.

Et ça m'allait comme ça

Je n'avais pas vraiment le choix.

Et c'était bien comme ça.

C'était.




Depuis un an,



Ma vie est un bouleversement permanent.




Par un soir de Noël tout blanc

Alors que personne ne t'attendait

- Et certainement pas moi -

Peut-être que toi aussi,

Tu réapparaîtras.

Comme un soleil qu'on croyait perdu

A jamais

En fait simplement caché,

En retrait

Derrière un nuage

- Une mauvaise brume.



… Ce serait beau, tu ne crois pas ?

Tout un symbole...

La nuit du messie...

Et puis,

La neige, le printemps,

Le bourgeon, la renaissance,

Et tout le tralala.



Pour ce que j'en sais,

- Après tout -

La vie pourrait très bien

Manger de ce pain-là.




En un an, on en fait des découvertes

En un an, tout peut changer

En un an, tout change.



Il suffit d'un instant

- Rien qu'un seul -

Pour tout faire basculer

Du bon comme du mauvais côté

- Et au fond, je crois que c'est le même.



La chute d'une feuille morte,

Vestige d'un ancien monde

A présent révolu,

Maintenant disparu

– Ou presque.



Des routes qui se croisent,

Un chemin

Qui en rejoint un autre.

Peut-être pas pour longtemps

- Mais comment savoir ?

Et pourquoi le vouloir ? -



Un ressenti

- Celui,

Difficile à voir

Comme à admettre,

Qu'il n'y a plus de marche arrière,

Qu'il n'y en a même jamais eu

Et pourquoi le souhaiter ? -



Une musique,

Des paroles,

Des notes,

Une voix

Qui résonnent

Au loin,

Là-bas.


Un regard,

Un déclic,

Un choix,

Un Mot.


Un espoirsurtout.

- Vraiment rien du tout.




J'espère...


 J'espère que ça ira

 Qu'on s'en remettra

 Toi comme moi.


Chacun son fantôme,

Chacun sa foi,

Chacun sa loi,

Chacun son moi,


 Et chacun chez soi.


Mais je n'espère pas, en fait :

 Je le sais

– même si c'est bête.



Un an,

Une année,

Une année-lumière,

Un nouvel espace-temps,

Bien différent du précédent,

Et une nouvelle histoire.


La tienne, peut-être,

La mienne, sûrement.




Alors, dans un an...


 Dans un an, qui sait ?

 On peut toujours jouer

 A essayer de deviner

 Même si ça ne sert à rien.

 A rien et à rien de s'inquiéter

 Car tout ira bien, à présent.


 Maintenant que rien

   N'est plus comme avant

 Maintenant que tout

   Est déjà différent.


 Dans un an, un tout nouveau monde

 - aujourd'hui en germe,

 Secrètement -

 Naîtra, peut-être.

 Avec un peu de bonne volonté,

 Avec un peu de chance, aussi

 Et des deux, j'en ai plein

 A mes côtés,

 Partout,

 En moi.



Dans un an, je serai      
loin.

23 December 2013

La juive errante (Assia à Ted)

Même inspiration que pour "Warren à Sylvia" - oui, oui, même trois semaines après...


Cette nuit je ne dors pas. Il y a ton corps tout près du mien mais je sens qu'il n'est déjà plus là. C'est la dernière fois que l'on partage un lit. Tu t'endors, bienheureux, auprès d'une autre femme pendant que gèle ma vie pétrifiée de douleur. Tu n'as jamais rien dit mais je le sais, j'ai su le lire entre les lignes, le déchiffrer sur ta peau que je connais par cœur. 

Je n’ai pas de pays. Je n’en ai jamais eu. Je suis une juive errante en quête de paradis, d’un endroit défini qui n’appartienne qu’à moi. Si j’avais ce lieu-là, peut-être l’oserais-je, peut-être te parlerais-je à présent, plus entière, plus assumée et tellement plus vivante que cet organe vide qui résonne dans le vide de son enveloppe creuse. Peut-être saurais-je ce que je suis vraiment. Mais je ne te dis rien. Je te sais en partance et n’ose te retenir. Et quand bien même oserais-je, quelle langue utiliser ? J’en parle plus de six, j’ai tellement voyagé. Erré plutôt, à la recherche d’ancrage, d’un noyau où germer, d’un lieu où exister.

J’ai cru que c’était toi le rivage de sagesse de ma mer déchaînée, l’inespéré pays de ma cabane fragile, pauvre château de cartes qu’on balayerait d’un souffle. Je suis une petite fille perdue dans les limbes embrumés d’une identité floue faute de racines plantées, cherchant la protection d’un monument de pierre qui apaiserait ses peurs. Je me suis crue amarrée, enracinée en toi, j’ai cru avoir enfin trouvé ce qui me manquait tant, avoir comblé la faille qui béait dans mon être. J’ai exploré ton âme comme on fouille une jungle, le reflet de la mienne. J’ai cru y voir ma terre, celle qu’on m’avait promise. J’ai traqué tes démons, les ai apprivoisés. J’ai perdu des combats, j’ai échoué parfois. Je le connais maintenant, cet âpre goût du sang de l’innocence meurtrie.

Mais j’ai tissé un fil. J’ai su laisser une trace. J’ai creusé mon sillon dans les creux de ton dos, de la pointe de mes ongles enfoncés dans ta nuque lorsque l’amour grondait et déferlait en moi comme un esprit sauvage. Avec toi je suis moi, l’énigme se rompt d’elle-même ; elle n’a même plus lieu d’être, sapée par l’évidence de notre sol commun. Je ne suis plus l’étrangère, la fille d’ambassadeur jamais tout à fait là, jamais vraiment des leurs et toujours en hauteur depuis la tour d’ivoire qu'elle s'est construite elle-même. Tu me prends dans tes bras et la frontière s’estompe, je fais partie du monde. Soudain je suis réelle, cette froide distance, cette limite infranchie que j’ai toujours sentie, bloquée de l’autre côté, condamnée à rester prisonnière de cette glace incassable qui me sépare des autres, de ce miroir brisé qui me reflète mal, morcelée, déformée, et le monde encore plus, toutes ces barrières-là, je les ai senties fondre dans la chaleur fugace de ton premier baiser. 
J’avais trouvé ma place.

Mais tu me le reprends ce pays retrouvé, tu le donnes à une autre. Me voilà arrachée, désolée à nouveau sans nulle part où aller. Je ne sais plus qui je suis si je ne suis pas en toi. Quel choix ai-je devant moi sinon reprendre la route et passer mon chemin – si tant est qu’il soit mien. Prisonnière du désert et de ses illusions, celle d'une oasis pure qui serait à la source, où la vie simplissime s’écoule lentement comme les sables du temps, sans enfer ni bon dieu si ce n’est le bleu des cieux, peut-être aboutirai-je un jour. Peut-être deviendrai-je moi, enfin, peut-être découvrirai-je en moi un endroit où rester.


8 December 2013

Retrouvailles

J’étais dans le métro. J’étais blasée. Je regardais mon reflet dans la vitre toute tagguée et je me disais, putain, qu’est-ce que j’ai l’air blasé. J’aime pas avoir l’air blasé comme ça. Et puis ce pauvre mec à droite qui me mâte quand même comme un gros dégueulasse. Je comprends pas les mecs, ils sont vraiment bizarres, heureusement il s’en va, j’aurais plus à éviter son regard tout baveux de traqueur affamé devant un bon gibier.
Je fixais mes chaussures. Elles sont toutes déchiquetées. Elles tiendront pas l’hiver. Fait chier. J’ai besoin de vraies bottes, des qui prendront pas l’eau mais ça va coûter cher et j’ai pas eu ma paye, merde, merde, c’est vraiment trop la merde, je déteste cette période, ce bordel pré-Noël où tu culpabilises devant les SDF en te frayant un chemin dans la foule en délire qui envahit les rues épinglées de loupiottes, à te racler la tête pour trouver des cadeaux, des babioles ridicules dont personne n’a besoin mais qu’on offre quand même en se souhaitant du bien, parce que c’est ça Noël, c’est être bien ensemble autour d’un bon dîner mais si tu ramènes rien, tu passes pour un radin qui en a rien à foutre et ça le fait pas vraiment. En plus ça me saoule, y’a de la place dans le métro et pourtant y’a cette fille qui est collée à moi, je sens qu’elle me fait face, qu’elle veut que je lève la tête, alors je lève la tête et je me dis sans blague, ça devrait la calmer ma sale gueule de bulldog, de cabot mal léché, mais elle, elle me sert un grand sourire façon Colgate, elle a l’air trop contente et ça me fout grave en rogne.

« Hé, salut ! Comment ça va ? »

Elle me veut quoi cette conne ? elle se joue façon fée qui veut dorer le monde, surtout les déprimés, d’un coup de baguette magique qui rendrait tout joli ? elle voit pas sur ma tronche que ça va pas du tout ? mais je peux répondre quoi à part :

« Ça va et toi ?
- Ben écoute ça va, ça va ! Du boulot mais bon ! Je fais mon M1 de psycho, t’es toujours en anglais toi ? »

Je marmonne une réponse. Je comprends vraiment pas. Je l’ai rencontrée où cette fille, mais d’où est-ce qu’on se connaît ? On serait en temps normal je culpabiliserais de pas la reconnaître mais aujourd’hui je grogne et j’ai envie de mordre mais elle me laisse pas le temps, elle me déverse dessus tout un fatras de niaiseries, comme quoi c’est le week-end et elle va à Paris avec son petit copain, elle a trop hâte, c’est vraiment super cool, en plus ça fera bientôt trois ans qu’ils se sont mis ensemble, elle le sait pas que le mien il remonte à un an et qu’il voulait rien dire, je m’en rends compte maintenant, et elle me fait chier avec ses grands yeux bleus qui accrochent ceux des autres et leur vissent des lumières bien au fond des prunelles, d’où est-ce que je la connais putain, peut-être si je le savais je pourrais l’interrompre, la rejeter au loin avec un bon crachat mais je la remets pas et ça me gonfle, sérieux, je pourrais pas m’en défaire de cette glue à paillettes. Et d’un coup y’a un mot dans le flot qu’elle émet Italie, italien, ouais c’est dans ce cours-là qu’on s’était rencontrées, avant que je laisse tomber, et pourtant j’aimais bien, j’aimais les sons chantants de cette langue maritime qui monte et qui descend, qui sonne comme une musique où le soleil s’infiltre avec toutes les couleurs d’un éternel été. Pourquoi j’ai arrêté alors que ça me berçait, qu’à chaque fois que j’y allais c’était comme un bain chaud, que je m’y laissais mûrir comme une tomate bien rouge au lieu de dépérir dans les consonances froides de cette langue germanique qui me mâchonne toute crue, qui m’entraîne sournoisement dans ses couches de brouillard. Je suis là toute momifiée, toute transie par la pluie, prostituée paumée toute rongée par le froid et j’attends qu’on m’achève comme on attend le glas, les douze coups de minuit au palais de Westminster pour pleurer le nouvel an. Le soleil m’exaspère comme cette fille me rend dingue, je la lui ferais bouffer sa bonne humeur qui paraît si facile, je la lui ferais vomir et j’aimerais que les humains puissent faire comme les oiseaux, puissent se nourrir aussi des aliments des autres, si ça se trouve prémâché ça se digère beaucoup mieux, un bonheur préconçu comme on en trouverait entre deux plats de lasagnes au rayon surgelé, mais je sais que ça marche pas, que la chaleur sur moi ça laisse que des plaques rouges parce que ma peau s’irrite, un peu comme les Anglais quand ils crament sur la plage. Je suis comme un vampire, je sais vivre que la nuit et je fais que survivre, et cette fille là en face, c’est le jour qui m’écrase, qui m’écrase de son lustre, un vrai combat céleste au milieu des enfers, dans l’underground sinistre de ce sous-terrain glauque et la lumière triomphe, comme elle triomphe toujours, l’ombre n’a aucune place si ce n’est celle qu’on lui laisse et elle me plante soudain, elle bondit au-dehors comme un joyeux cabri parce qu’elle descend ici, et moi je me rends compte que c’est chez moi aussi mais j’ai loupé l’arrêt alors j’attends le suivant. 

Et je me dis pour Noël, je vais demander qu'un truc, la méthode Assimil pour reprendre l'italien.


And a lovely Christmassy cover of "Happy Holidays, You Bastard" 
by Mark Hoppus from blink-182, just because it's funny and seemed strangely appropriate.


3 December 2013

Warren à Sylvia

Ce texte m'a été inspiré par la lecture du (fabuleux) roman de Claude Pujade-Renaud (que j'ai eu la chance de rencontrer la semaine dernière) : Les femmes du braconnier, qui raconte la vie de la poétesse américaine Sylvia Plath


Tu es partie Sylvia. Vers ce pays abrupt dont on ne revient pas. Cette fois je n’étais pas là pour te relever, je suis venu trop tard.

Mais je suis venu quand même, une dernière fois, ma petite sœur. Ma petite sœur plus âgée que moi, que je me suis toujours senti en devoir de protéger depuis ce fameux soir. On te disait fragile, frêle et fêlée dans cette force même, trop volcanique, trop énergique, trop tout. Surtout pour une jeune fille. Les gens « trop » dérangent Sylvia, tu le savais mieux que moi, toi qui étais trop, décidément trop. Trop belle, trop talentueuse, trop prolifique, trop voluptueuse. Trop poétesse. Tu ne t’arrêtais jamais. Une vraie tempête, une tornade de vie qui s’engouffrait en tout, nous foudroyait de son énergie folle et de ses mille projets. De son envie de vivre, de sa façon de croquer, de mordre dans tout ce qui se présente, vampirique amoureuse, mère trop féconde à jamais affamée. Tu nous transportes Sylvia, nous plaques au sol de ton trop plein. Trop intense pour ne pas cacher quelque chose. Une noirceur, une angoisse, un dessein bien enfouis. Maman le savait bien. Elle ne pouvait jamais être tranquille, elle s’inquiétait de cet enthousiasme qu’elle estimait suspect. Instinct maternel. Quand je l’ai appelée c’est la première chose qu’elle a dite, elle a compris tout de suite. Moi je ne comprenais pas, je ne voulais pas comprendre, je préférais croire à l'accident. Je ne voulais pas penser que j’aurais pu changer les choses, comme dans cette année sombre. Sans doute que je n’aurais rien pu faire. Mais ce n’est pas facile, ça me fait mal d’accepter. C’est moi, le grand petit frère. Je t’ai déjà sauvée une fois, pourquoi pas une seconde ?

J’ai failli à mon rôle. Peut-être que j’aurais dû te suivre dans ton exil british, dans la contrée brumeuse que tu as élue tienne. Mais tu es tellement toi Sylvia, tu rayonnes. Même sous ton voile de désespoir subsiste cet éclat d’or chez toi, dans la parure vermeille que tu arbores sans fard et qui te va si bien. C’est ton blason, ta passion ce rouge sang qui s’affole sous la lumière solaire, c’est toi cette pulsion qui bat dans la sourdine bleutée des veines qui grouillent sous ta peau laiteuse.

J’ai baissé ma garde. Emporté par mon propre bonheur et celui que je croyais le tien. Je savais que ce n’était pas sain de conserver ce masque de frère dévoué, de chevalier servant qui déjouait la mort quand elle venait frapper, envieuse de cette fureur de vivre qui t’habitait le ventre. Alors je l'ai laissé tomber, ce masque, pour ne plus être que moi. Je le croyais ton roc, Ted. Sans doute l’a-t-il été. Comme toi je voulais croire.

Ne m’en veux pas Sylvia si j’ai failli. Au fond tu le sais bien, c’est à moi que je demande pardon. Toi tu t’en fous, tu es déjà partie. Tu n’as même pas pensé que ce devoir de te protéger, de te sauver de toi-même m’incombait à moi, ton petit frère. Tu n’as pensé qu’à toi, à tes souffrances et à ses limites quand tu as décidé de faire gicler l’éclair de ce sang écarlate qui te fascinait tant. Tu as regardé en face, tu t’es posé la question qu’on préfère éviter et tu as répondu. Non. Non ça n’a pas de sens. Non je ne veux pas continuer. Non ça ne s’arrangera pas. Non je n’ai pas les forces pour faire en sorte que ça s’arrange. Non ça n’en vaut pas la peine.

Notre mère se bat pour vivre, elle combat comme elle peut ce cancer qui la ronge. Certains choisissent la vie, tu as choisi la mort. Par défi, diraient les autres – tu n’as jamais pu faire comme tout le monde. Une façon maladroite de te faire remarquer, de partir en éclats, de faire parler de toi. On pourrait dire de toi Sylvia, que tu avais toujours été un peu trop dense, un peu trop intense pour être tout à fait nette. Le décès de ce père qui t’avait laissée seule à l’intérieur de toi. Et maintenant ton mari, déserteur de foyer, tragique briseur de cœur. C’était la goutte de trop, il ne manquait que ça. Ça chuchote derrière le corbillard, ça murmure parmi les pierres tombales toutes sagement alignées. Je ne leur en veux pas. Ils ont besoin de sens pour expliquer ton geste. Ils cherchent à l’éloigner. Ils t’étiquettent poète pour se mettre à distance. Bien sûr, tu es poète. Sans doute y a-t-il un lien. On pourrait dire de toi Sylvia, que tu ne pouvais pas survivre à ça. Parce que les mots pour toi, ont une valeur sacrée, bien plus forte qu’une église, et un « je t’aime » brisé ça ne peut s’oublier et encore moins guérir. C’est ce mensonge blasphème qui eut raison de toi. C’est le propre des poètes, des femmes passionnelles, des orphelines de père que de choisir la mort quand on est dans la vie. C’est ce que disent les gens, quand ils parlent de toi. Mais moi je te comprends Sylvia. Me crois-tu si je te le dis ? M’entendras-tu seulement ? 
Tu n’es pas seule. Celui qui a fait avorter ta première tentative, le vainqueur de la mort qui s’était crue gagnante, ton petit frère chéri qui prenait soin de toi – lui aussi s’est posé cette question qu’on veut tous éviter. J’ai hésité par moments, tergiversé parfois. Pesé le pour et le contre. Mais je n’ai pas trouvé la même réponse que toi quand j’ai cherché en moi.

Tu m’as ouvert la voie, Sylvia ma sœur, mais sur ce chemin-là, je ne te suivrai pas. Je crois à ta douleur qui a trouvé la paix. Ça n’aurait rien changé, que je sois là ou pas. Al s’en veut de ne pas avoir su t’écouter lorsque tu lui lisais le dernier poème de ta composition. Il aurait dû comprendre, sans doute y avait-il un message, un appel à l’aide qu’il aurait dû saisir. Mais il était pressé, son esprit occupé, et il était parti. Mais moi je le sais bien que ses et si sans fin n’auraient pas eu d’effet. Je le sais Sylvia, que tu avais franchi le seuil où la douleur reste supportable. Tu n’as pensé qu’à toi et c’est très bien comme ça. Bien sûr, tu me manqueras mais je te sais au calme. Tu n’as plus mal maintenant et c’est ce qui m’importe. Je veillerai tes reliques, tes manuscrits en friche. Peut-être se créeront-ils une vie sur l’autre continent. 

Cette fois-ci je ne te suis pas, Sylvia ma sœur. Mes pieds moins stables dans l’empreinte que tes bottes de grande fille imprimaient sur le sable humide et granuleux de notre plage à nous. Dans le sillage que tu traçais déjà, de l’énergie de tes sept ans. Nous n’irons plus pêcher les crabes dans les creux des rochers. Mais je te rejoindrai un jour, là où on se retrouve tous, par mon propre chemin.


20 November 2013

Le parjure

Les noces se célébrèrent dans le plus grand secret. Aucun invité, aucun allié dans cette ultime provocation stellaire. Pas de demoiselle d’honneur ni de témoin. La meilleure amie sera furieuse lorsqu'elle l'apprendra ; le meilleur pote n'aurait pas compris. Quant aux parents la question ne se posait même pas. Ils auraient pourtant été les premiers à applaudir, présence discrète en arrière-plan au sourire débordant de tendresse. Mais c’était justement ce sourire qui gênait. Cette gentillesse qui semblait dire « regarde comme ils sont mignons ! ». Hors de question. Cet accès de condescendance bienveillante n'aurait pu que compromettre la solennité de leur moment, du moment le plus important de leur vie, de leur rite de passage.
Debout l'un en face de l'autre, ils se regardent dans les yeux, d’un regard qui ne flanche pas. Avec un tel sérieux, une telle grâce qu’on les croirait tirés d’une peinture en clair-obscur. Deux Eros, deux chérubins se jurant fidélité, se promettant de s’aimer pour toujours, à la vie à la mort. Ils s’observent mutuellement et dans leurs prunelles se reflètent la même détermination, le même éclat qui murmure « c’est une folie mais allons-y ». En apnée, suspendus dans l'intensité de ce présent miraculeux, submergés par cette puissance cosmique, par l'absolue pureté de ces émotions nouvelles.
Un rai de lumière s’est infiltré entre la vieille porte de bois écaillée et le mur de pierre décrépi, baignant le réduit de reflets mordorés qui ondulent doucement sur le sol de poussière. La lueur précaire met en valeur ses boucles blondes qui frisottent le long de ses joues fraîches et rebondies. Il aime beaucoup ces cheveux clairs qui lui rappellent l’innocence des héroïnes de contes. Lui est à moitié caché par l’obscurité ; l’unique rayon de soleil qui ose s'immiscer dans leur intimité vient scinder son corps en deux dans le sens de la longueur, faisant reluire son front bombé. Elle aime cette pâleur accrue qui allonge et creuse son visage encore rond.
Personne ne les a vus se faufiler dans l’église qu’ils ont choisie pour leur consécration. Ils avaient besoin d’un endroit qui ne soit qu'à eux. Un endroit où ils pouvaient se délecter de ce parfum étrange qui les enveloppait tous deux dans la même valse aérienne, le même vertige enivrant. Bien sûr tout le monde savait. Tout le monde savait qu’Ariane et Bastien étaient amoureux. D’où leur irrépressible besoin de solitude, pour ne plus attirer les regards, les commentaires, consternés et lassés qu'ils étaient des moqueries puériles de leurs pairs. Un jour peut-être comprendraient-ils l’immensité de ce qu’ils étaient en train de vivre. Pour l’heure, ils devaient s’isoler, s’exiler dans leur amour naissant et le consommer à part, à l’écart de la société. C'est le propre des grandes passions que de rester incomprises, subversives car brisant tous codes, tous cadres et toutes convenances vainement imposés par l'ordre public.
Combien de minutes s'étaient-elles écoulées depuis l'arrêt du temps en cette dimension qui n'existait que pour eux seuls ? Aucun des deux n'ose esquisser un pas vers l'autre, de peur de briser cet instant d'éternité, cet équilibre si beau et si fragile qui n'existe qu'une seule fois entre deux êtres. Mais la basse et froide réalité n'a que faire des fantasmes des amants. Elle finit toujours par se réapproprier ce qu'elle croit sien, par figer les gestes dans une embrassade glacée qui relègue l'amère beauté de se souvenir aux caprices de la mémoire. Bientôt on les interrompra. On leur arrachera ce sentiment de force pour les ramener au réel. Il faut agir vite, aller jusqu'au bout avant qu'il ne soit trop tard. Ils lèvent leurs mains tremblantes à l'unisson, parfait miroir inversé. De sa main droite il saisit sa main gauche et approche doucement de ses doigts leur trésor commun, le témoignage qui verbalise l'implicite de leur promesse : un anneau d'argent simple surmonté d'une fleur rose et blanche à demi éclose. Un nénuphar comme chez mamie, mais sans grenouille dessous. Le bredouillage se fond dans le noir, inaudible peut-être. La gorge nouée par l'émotion, elle l'invite à poursuivre, acquiesçant d'un hochement de tête. Elle est prête, impatiente. Sa main maladroite manque faire tomber la bague mais la voici enfin, enfin à son doigt, étincelante, il l'y a insérée et elle y trône, stèle d'amour inamovible à l'éclat inviolable. Ils restent un instant hébétés, ébahis, à la regarder. Elle lève son visage vers le sien, les yeux brillants d'un feu indicible, et le serment se scelle de lui-même. Leurs bouches se heurtent le temps d'un souffle.
Ils se regardent à nouveau, explosent de rire. C'est la joie débordante, le cœur qui éclate, ils l'ont fait, ils ont osé, maintenant, ils sont mariés, c'est pour la vie. Et tant pis si les autres ne sont pas contents - tous des jaloux de toute manière. Spontanément, ils s'attrapent par la main. Bastien la relâche aussitôt car la bague a beau être jolie (c'est pour ça qu'il l'a choisie) elle lui a piqué la paume. Mieux vaut changer de côté.
Jamais Bastien ne s'est senti si grand, lui qu'on place toujours au premier rang sur les photos de classe. Avec la main d'Ariane dans la sienne il se sent capable de combattre tous les monstres,  d'affronter tous les méchants et de défendre les vieilles veuves et les jeunes orphelins. Il est prêt à devenir le plus fort des chevaliers. Ariane resplendit à ses côtés. C'est elle la mariée céleste et solaire aujourd'hui, celle dont on cherche à apercevoir le sourire radieux sur les marches de la mairie, avec son bras coincé sous celui de son tendre mari. Elle a bien fait d'insister pour porter sa belle robe blanche à petits trous ce matin, et pour que sa mère accepte de lui tresser sa couronne de fleurs en plastique blanches dans les cheveux. Bien sûr, elle n'avait pas expliqué pourquoi. Sa mère avait cru à un caprice, comme d'habitude, elle l'avait grondée avant de céder. Mais en aucun cas elle n'aurait trahi la promesse que Bastien et elle s'étaient faite le jour précédent : on dit rien à personne.
Ils sortirent de l'appentis en courant, comme deux petits fous venant de faire une bêtise. Le maître allait justement sonner la cloche annonçant la fin de la récréation. Laurent les remarqua, s'étonna de leurs mains jointes :
« Bah alors, on vous a pas vus de la récré, vous avez fait quoi ? »
Nouvel échange de regards et de rires complices entre les deux époux.

xxx

« Je ne sais plus quoi faire docteur. Ariane ne rit plus. Elle mange à peine, me répond par monosyllabes. Elle ne veut plus aller à l'école et ne veut pas m'expliquer pourquoi. J'ai tout essayé pour qu'elle me dise ce qui se passe mais elle ne réagit à rien. Ni aux cadeaux, ni à ses gâteaux préférés, ni aux câlins, ni aux menaces. Elle se laisse faire ou me rejette violemment. En tout cas elle refuse de s'ouvrir. Non vraiment, je  ne sais plus quoi faire. »
Elle se tordait les mains, des larmes perlant au bord de ses longs cils, un regard implorant posé sur l'enfant, impassible. « C'était une petite fille si joyeuse... » Le murmure étranglé se perdit quelque part au fond de la gorge nouée par l'angoisse. 
Le médecin se pencha vers la jeune patiente. Assise au bord de son siège, le regard fixé sur un point invisible entre ses pieds flottant dans le vide, elle n'avait pas bronché pendant tout le temps où sa mère avait parlé, son visage aussi lisse et grave qu'une sculpture de marbre.
« C'est vrai tout ça Ariane ? »
Devant l’absence de réaction, il esquissa un geste pour empêcher la mère de la reprendre.
« Quelque chose qui s'est mal passé à l'école ? »
La gamine se mit à gratter une irrégularité dans le cuir du fauteuil au-dessus de sa jupe étalée en corolle sur ses genoux.
« Je ne vois que ça docteur. Un jour elle est rentrée à la maison, c'était il y a deux ou trois semaines. Elle a filé dans sa chambre sans rien vouloir avaler pour le goûter. Après ça c'était fini. Je ne pouvais plus en tirer un seul mot. »
Il hocha la tête, compréhensif.
« Mme Vertert, pourriez-vous me laisser seul un instant avec votre fille ? »
La femme rougit, bafouilla, laissa échapper quelques protestations inquiètes avant d'obtempérer. Toujours dur de reconnaître son impuissance pour un parent. Et encore davantage de l'accepter. Il laissa passer un instant avant de venir se placer sur le fauteuil que la mère venait de quitter. Il pouvait à présent l'entendre faire les cent pas derrière la porte du cabinet.
Toujours préoccupant, le mutisme, chez les mômes. Souvent un événement traumatique en-dessous, une souffrance impossible à mettre en mots. Mais quelque chose de particulièrement troublant chez cette gosse. Il examina la frimousse, la posture droite, les mains potelées aux gestes précis. Toute absorbée à l'affichage de sa fausse indifférence. Nullement impressionnée, la petiote. Copieuse d'avance, la crise d'ado.
« Et si vous me disiez ce qui ne va pas, mademoiselle ? »
Le vouvoiement l'étonna, la fit lever la tête. La marque de considération n'était pas pour lui déplaire. Imperceptiblement regonflée. Continue, tu m'intéresses. Non sans quelques préciosités, elle planta ses yeux dans les siens. Un profond puits de velours noir dans lequel sommeillait une lueur d'orage. Une moue de défi. Vas-y, essaye. Mes lèvres sont de pierre, ma langue de plomb. Tu ne sauras rien de moi.
Il posa plusieurs questions qu'elle ignora superbement, se contentant d'un regard en biais. Esquisse d'un sourire amusé. La vanité de son interrogatoire qu'il avait la présomption de croire différent de ceux précédemment subis commença à l'ennuyer. Elle retourna aux plis du siège. Match nul, un partout. Il prit appui sur son dossier, recula un peu sa chaise. Observa ces doigts minuscules suivre le fil des rivières asséchées creusées par l'usure. Chemin de larmes. Rides de tristesse inexprimable qui se seraient transférées du visage enfantin au cuir du vieux fauteuil témoin d'une ribambelle de grands malades, imaginaires ou non. Diva miniature aux manières ciselées par le malheur. Grande dame à l'orgueil blessé qui trouvait refuge dans la noblesse de son maintien. Qu'est-ce qui peut bien rendre triste une gamine de six ans ? Pas de décès dans la famille, pas de divorce parental en vue. La perte d'une poupée fétiche ? Une mauvaise note à l'école ? Une brouille avec la BFF ? Ou quelque chose de plus grave encore que tous ces gros chagrins ? C'est alors qu'il l'aperçut. Froide et pointue, brillant à son doigt. Germe d’un diagnostic. Un instinct policier le poussa à parler.
« Magnifique votre bague. C'est votre fiancé qui vous l'a offerte ? »
Le tracé s'arrêta, fil tranché net. Le masque s'était fissuré l'espace d'un instant. Elle reprit son dessin de plus belle, déesse inébranlable. Juste un cahot sur le chemin.
« Il doit beaucoup vous aimer pour vous avoir fait un aussi joli cadeau. Vous avez de la chance. »
La ligne s'arrêta à nouveau, chercha à se poursuivre d'un index tremblant. S'infiltrer dans la plaie à vif, cerner le symptôme et ne pas le laisser filer.
« C'est beau d'être amoureuse. C'est rare de trouver la bonne personne aussi jeune. Bravo. »
Cruel mais nécessaire. Le port altier s'affaissa, épaules du vaincu. Game over. Les boucles blondes vinrent chatouiller le menton tremblotant. Des larmes roulèrent sur les joues poupines tandis qu'un reniflement vint confirmer la défaite. Il avança une boîte de mouchoirs à laquelle elle ne prêta aucune attention, privilégiant la manche de sa veste en coton rose pastel pour essuyer larmes et morve qui avaient eu l'audace d'échapper à sa censure. Elle se redressa pour le regarder en face, un éclair de révolte dans ses yeux humides. Elle retira la bague nénuphar de son doigt et la posa brusquement sur la table.
« Si tu la veux moi j'en veux plus. »
Il remercia d'un hochement de tête. L’envoya chercher sa mère dans la salle d'attente. Pendant qu'il mettait à jour son dossier de suivi, il hésita sur les motifs. Haussa les épaules avant de se décider à y inscrire chagrin d'amour. Tant pis pour l'effet mélo. Savoir appeler un chat un chat. Les deux femmes firent leur entrée. Une déprime passagère. Besoin de réconfort. Être là pour écouter si confession il y a. Ariane ne pleurait plus, étudiait soigneusement les pendeloques du lustre pour éviter le regard interrogatif de sa mère, qui n'osait prononcer toutes les questions qui se bousculaient à ses lèvres. Qui, quoi, comment, elle n'avait rien vu venir. Voilà sa fille devenue grande, en proie aux affres de l'amour. Et que faire pour en protéger ses enfants, de celui-là ? Que faire à part recoller au mieux les morceaux du petit cœur malmené ? Le médecin rassura, préconisa les pouvoir curatifs du temps, de la vertu de patience, des plaisirs simples, raccompagna à la sortie, vint se replacer derrière le bureau. Releva la tête. Ariane se trouvait toujours à la porte.
« En plus, elle est même pas belle et elle a un gros cul. »
Elle s'éclipsa avant qu'il ne puisse répliquer quoique ce soit. Il sourit. Du caractère cette petite. Elle s'en remettrait vite. Sur sa feuille, il rajouta entre parenthèses adultère.

xxx

Bastien essayait de croiser son regard. Mais à chaque fois qu'il trouvait la force de se retourner vers elle au prix d'un colossal effort, elle restait face au tableau, insensible, apparemment engagée de tout son être dans l'opération mathématique du jour. Les soustractions ce n'est pas évident, nettement moins facile que les additions, il fallait se concentrer. Il avait remarqué que la bague avait disparu de son doigt. Enlevée et rangée dans un coin, une boîte à souvenirs ? Enterrée ? Donnée à quelqu'un d'autre ? Jetée dans une mare à grenouilles ? Brisée à coups de marteau ? Peut-être avait-elle demandé à son père de lui rendre ce service, qu'il fut ravi d'exécuter afin d'expier la rage qu'il contenait tant bien que mal contre ce vaurien, ce petit con, ce satané parjure qui avait fait du mal à sa fille chérie ? Peut-être était-il jugé et condamné chaque soir, que tous trois lui réglaient son compte à chaque repas, activité familiale que de cracher sur lui et son serment violé.
Il n'était même pas certain d'être amoureux de Léa. A vrai dire, il n'avait pas vraiment eu le choix. Pendant une récréation, elle était venue le voir et avait décrété que, dorénavant, il serait son amoureux. Il avait bien essayé de discuter, d'argumenter, d'exposer la situation - non, impossible, ç'aurait été avec plaisir mais il n’était malheureusement pas disponible, il avait offert une bague à une autre. Mais cela n'avait guère ému l'intéressée. Ses hésitations l'impatientèrent, aussi elle y coupa court, le saisit par la main et l'entraîna derrière elle. La suite fut un peu confuse. Très vite, elle le présenta à tout le monde et il fut reconnu par l'ensemble de la société infantile comme l'amoureux officiel de Léa. Faire marche arrière n'était pas une option. Sa vie autrefois prometteuse se vit soudain réduite à une impasse dans laquelle il était engagé malgré lui, perspective peu réjouissante et vaguement tragique pour qui va à peine sur ses six ans et demi. Sa honte redoubla lorsqu'il aperçut Ariane observant la scène depuis un coin de la cour. Elle ne dit rien, ne poussa aucun cri ni ne versa aucune larme. Ce silence l'inquiéta encore davantage que la violente scène de ménage tant redoutée. Et cette flamme dans ses yeux qui brillaient de douleur... Car c'était ce qui émanait de ses mâchoires serrées : la souffrance, l'humiliation d'avoir été trahie, la désillusion. Il aurait bien voulu aller vers elle, se dédommager, expliquer que ce n'était pas vraiment de sa faute, qu'il n'avait rien fait pour mais que ça lui était tombé dessus, qu'au final c'était même plutôt elle qui comptait, mais les doigts de Léa tenaient les siens emprisonnés dans un étau, et il n'osa pas bouger. Ariane s'en était allée sans qu'il n’ait pu faire autre chose qu'osciller dans une totale indécision.
Pour le châtier, elle choisit la pénitence la plus cruelle : l'indifférence, la porte fermée à clé, le mur infranchissable. Bastien était condamné à errer dans un labyrinthe d'incertitudes, à vivre sous le poids accablant de la culpabilité. Et rien n'était plus répréhensible que la lâcheté chez les héros. Son code d'honneur était souillé d'une tache d'encre indélébile, sa carrière de chevalier-shérif-pompier ruinée avant même d'avoir pu débuter. Il n'avait pas su tenir parole. La princesse se sauverait toute seule, se trouverait un autre prince, moins crapoteux. Peut-être lancerait-elle même une campagne d'affiches afin de prévenir la population de son intolérable faillibilité, le condamnant à une existence miséreuse, avec à ses trousses la ligue des meilleurs justiciers intergalactiques (MJI), qui n'aurait de cesse de le traquer pour lui infliger la punition qu'il méritait.
Mais malgré tout cela il espérait encore. Il coulait des regards dans sa direction en priant pour qu'un jour, elle se retourne, comprenne la demande implorante qui stagnait dans l'étang de ses yeux éteints, et qu'elle y réponde. Ne serait-ce que d'un signe, un mouvement de la bouche. Pas un sourire, non, il n'en était pas digne. Mais rien qu'un battement de paupière, un hochement de tête. Un oui muet pour son absolution.
Ariane ne bronchait pas. Absorbée par une époque ou une contrée lointaine, son attention aiguë perçant à travers le voile d'absence dont elle s'enroulait, elle refusait, à raison, de le libérer de sa prison morale. Si elle était maudite, promise au malheur éternel par sa traîtrise précoce, il le serait aussi. Car c'était lui le criminel. Il savait, au fond de son être, qu'elle ne flancherait jamais, tandis que lui s'effriterait, s'écraserait chaque jour un peu plus devant sa reine de pierre. Et pourtant il ne pouvait s'empêcher de caresser des yeux son visage de statue, figé sous sa douleur cachée. Et chaque jour il la trouvait plus belle encore car toujours un peu plus distante, un peu plus inaccessible, pétrifiée dans la craquelure irréparable de son cœur d'enfant brisé.