23 April 2014

Création longue - Extrait 26 (Chapitre 5)

Décembre 2011

« Je sais pas. »
« J’sais pas. »
« J’en sais rien. »
« Ouais, peut-être. J’sais pas encore bien. »
« Honnêtement, j’en sais rien, faut que je vois. »
« Mais j’en sais rien Maman ! De toute, faut que je te laisse, j’ai du boulot. »
Marion repassait une des nombreuses flèches griffonnées sur son brouillon. Plus elle s’acharnait, plus le trait devenait épais et plus sa main étalait des bavures sur le reste de la feuille. La mine du critérium céda sous la pression. Elle se repoussa contre le dossier de sa chaise avec un soupir renfrogné. C’était bien la peine d’écourter la session Skype avec sa mère. Nul doute qu’elle avançait à grands pas en ressassant la conversation dans son coin au lieu de se concentrer sur ce qu’elle était supposée faire. Attitude très utile pour affiner une problématique sur l’héroïsme, la victoire et la défaite dans la littérature épique anglaise du XVIIIe siècle. Elle poussa sur le côté sa multitude de bouquins bariolés de post-it flashy annotés pour poser ses bras en croix sur le bureau et sa tête par-dessus. Elle ferma les yeux. Le visage peiné de sa mère apparut en négatif sur ses paupières. Cette moue qu’elle affichait parfois, lorsqu’elle savait que sa fille s’en prenait injustement à elle. Triste mais aussi résignée, presque compréhensive. Il était tellement plus facile de s’en prendre à quelqu’un dont on ne craignait pas de perdre l’affection. Peut-être cela faisait-il partie du contrat implicite parents/enfants, aussi douloureux et immérité que ce soit. Avec le temps on apprenait à sortir le paratonnerre pour se protéger des caprices de la foudre, et ainsi éviter de trop souffrir. Du moins était-on obligé d’en passer par cet apprentissage lorsqu’on se retrouvait affligée d’une mauvaise fille telle que Marion savait l’être de temps à autre. Elle rouvrit les yeux. Soupira. Est-ce que sa sœur se sentait coupable, elle aussi, après avoir agi comme une pimbêche ? Ou bien arrivait-elle à faire abstraction ? Elle se plaisait de temps en temps à imaginer à quoi ressemblerait une vie dépourvue de conscience morale. Comme cela devait être reposant pour l’esprit… Mais il lui fallait bien admettre que cela ouvrait également la voie aux pires ignominies. De toute façon, lorsqu’on culpabilisait de tuer un moustique, on ne pouvait que se contenter d’imaginer.
Elle s’amusa à faire défiler les pages d’un livre sous son pouce, à les laisser chatouiller son épiderme ; à détailler les nombreux crayons éparpillés à quelques centimètres de son visage. Cela faisait toujours un drôle d’effet de voir des objets anodins de très près. Ils paraissaient soudain différents, difformes, étonnants. Un simple stylo Bic devenait merveille de technologie, avec sa transparence à peine bleutée, ses angles finement découpés. Petite elle restait des heures à observer la réalité de cette façon. Peut-être n’y avait-il qu’ainsi qu’on pouvait comprendre le monde. Trouver la vérité, si tant est qu’elle existait.
Un bruit dans la chambre d’à côté la fit sortir de sa torpeur. Sans doute Bridget qui perdait patience face à son propre essay. Il n’était pas rare qu’elle laisse échapper un juron, ces derniers temps, voire que Marion intercepte des heurts qu’elle identifiait comme un classeur ou un livre envoyé valdinguer contre le mur qu’elles avaient en commun. Elle se redressa lentement et contempla ses feuilles d’un air dépité avant de se tourner vers la fenêtre. Dehors, il faisait gris. Gris comme il faisait gris depuis des jours, des jours gris accolés les uns aux autres jusqu’à s’étendre en semaines grises, gris monochrome et cotonneux. A en oublier la couleur naturelle du ciel ou la chaleur du soleil. Et à moitié asphyxiés sous ses post-it multicolores, ces héros légendaires qui se battaient pour la sauvegarde de leur honneur ; qui, contre une défaite certaine, cherchaient la gloire dans la mort, et la transformaient en exploit. Et elle, qui était supposée synthétiser tout ça et se noyait dans l’abondance de ses propres gribouillis. Elle, qui préférait envoyer bouler sa mère pour ne pas regarder en face ce qui la tracassait réellement. Mais à quoi pouvait bien ressembler un comportement d’adulte responsable ?
Peut-être cela commençait-il par poser clairement un état d’esprit, un cadre. Maman, je suis légèrement sur les nerfs en raison d’une surabondance de travaux à rendre et de révisions à entamer ; j’éprouve quelques difficultés à me concentrer sur tout autre sujet actuellement. Très bien, premier point. Ensuite : J’ai bien peur n’avoir rien de précisément planifié en ce qui concerne mon retour ; il faudrait que je consulte mon compagnon afin de connaître ses disponibilités exactes et clarifier tout cela mais il se trouve que je suis quelque peu nerveuse à l’idée de le retrouver, c’est pourquoi j’évite lâchement de me focaliser sur cette affaire dans l’immédiat. Une bonne chose de faite. Et pour finir : Plus tu me questionnes, plus je suis forcée de me rendre compte que je ne sais pas répondre à tes demandes et plus je suis incommodée par un fort désagréable sentiment de submersion et de perte de contrôle ; ce qui ne me rend guère encline à m’atteler à toute cette organisation pré-nativité. Conclusion : Pourrait-on réaborder ces questions plus tard, lorsque je me sentirai plus sereine ? Je puis te dire d’ores et déjà que je serai là pour Noël, les détails pourraient peut-être attendre que j’en aie fini avec mes examens ? Voilà à quoi devait ressembler une conversation mature entre deux personnes respectables. Et si l’effort de départ était légèrement plus difficile à fournir, on devait toutefois y gagner en énergie, sans la contribution a posteriori du gourmand rouage à vide du regret.
Elle se mordilla l’ongle du pouce gauche, celui qu’elle malmenait toujours en période de stress. Certes, il y avait le boulot. Mais c’était surtout d’un point de vue émotionnel qu’elle était inquiète. Elle se sentait fatiguée. Physiquement et psychologiquement. Son organisme entier aspirait à une pause. Bon timing, puisque les vacances approchaient à grands pas. Marion aurait été tentée de s’arrêter à cette perspective enthousiasmante, mais ç’aurait été nier la réalité véritable de ce qui l’attendait. Les fêtes de Noël n’étaient jamais très reposantes chez elle. Déjà il y avait l’afflux (im)prévisible de visiteurs – les oncles, tantes et cousins qui débarquaient au dernier moment. L’immanquable débat parental qui ruinait le moral de sa mère alors qu’il aboutissait toujours au même résultat (24 au soir et 25 midi chez Maman, 25 au soir chez Papa). Deux semaines à dresser et lever la table, à faire la cuisine puis la vaisselle, à arguer autour de la composition des menus et à s’arranger pour les cadeaux collectifs – quand il ne fallait pas filer discrètement en ville pour s’atteler à des emplettes de dernière minute. Et c’était sans compter les crises d’humeur d’Aurélie, qui avaient le mérite d’ajouter un peu de piment à tout ce foutoir. Si Marion avait appris à apprécier ce bordel joyeusement chaotique pour ce qu’il était – c’est-à-dire une occasion d’être proche de sa famille avec tout le positif (et le négatif) que cela impliquait – elle se trouvait particulièrement ravie à l’idée de fêter Noël cette année. Ce n’était pas que la France lui manquait, mais plus elle s’y projetait, plus elle se réjouissait d’avance de regagner son petit monde. Le problème, puisque c’était malheureusement dans ses habitudes de ressentir avec force l’ambivalence de toute situation, résidait dans le fait que toute cette agitation ne serait que peu propice au calme qu’elle convoitait. La simple envie de se poser et de lire ce qui lui ferait plaisir… Luxe qu’elle ne s’était pas accordé depuis bien trop longtemps, débordée qu’elle était de lectures universitaires. Et si ce programme aurait été difficilement applicable en temps normal, cela s’avérait encore plus impossible à envisager cette année. Car il ne s’agissait pas simplement de passer du temps avec sa famille, cette fois-ci. Elle voulait également retrouver son copain, ses amis, ses lieux et repères toulousains favoris. Profiter de tout. Autrement dit, un investissement en temps et en énergie qui allait exiger certains choix et compromis qui risquaient de déplaire à certains, la plaçant dans des positions instables qu’elle n’avait aucune envie d’assumer. Un mois de vacances en perspective, mais il y avait de fortes chances pour qu’il disparaisse en un éclair. Et en même temps… Un mois, c’était énorme. Un neuvième de son séjour en tout ! Aussi pressée qu’elle soit de rentrer, elle appréhendait cette longue coupure dans le quotidien tout neuf qu’elle s’était forgé petit à petit. Un mois sans parler anglais, un mois sans voir Béné, Carolina, Sonja, Martina, Matthew et Alessandro. Cela lui paraissait impensable. Si la Manche se tenait tel un miroir entre l’Angleterre et le continent, elle était passée de l’autre côté. Elle retrouvait ses appréhensions de septembre en inversé. Les mêmes craintes qu’au moment de son départ, à la différence près que son château de cartes anglais lui paraissait nettement plus fragile que l’édifice solide qu’elle s’était construit en France. Serait-il toujours debout après un mois d’absence, ce frêle assemblage ? Le récupèrerait-elle intact, à peine recouvert d’une couche de givre à son retour ? Il n’y avait a priori aucune raison pour qu’il s’écroule sur lui-même… mais savait-on jamais ? Elle aurait voulu pouvoir le veiller depuis la France – caméra infrarouge par exemple. Juste pour être sûre.
Et puis il y avait Damien. L’humeur de Marion vacillait selon les moments, passant du trépignement puéril à une douloureuse langueur pour aboutir à une semi-paralysie proche de celle d’un lapin devant des phares. L’impatience amoureuse se transformait alors en véritable chape de plomb, la peur et l’appréhension prenant possession de son corps jusqu’à entraver sa respiration. Ils géraient la distance beaucoup mieux que ce à quoi elle s’était attendue – de sa part à elle, notamment. Ils se parlaient régulièrement, partageaient. Il y avait bien des moments où ils ne trouvaient plus rien à se dire, où elle lisait dans ses yeux qu’elle lui manquait sans qu’il ose le formuler, tout comme elle s’était parfois sentie prisonnière des mots qui se bloquaient dans sa gorge. Bien sûr elle avait peur, peur que cette bonne humeur ne soit qu’une façade pour l’un comme pour l’autre, qu’elle ne cèle un malaise indicible, causé par la brèche irréparable de son départ. Si elle se contentait des faits, il n’y avait aucun fondement à son inquiétude. Et pourtant. Pourtant elle sentait qu’elle avait changé. Même s’il lui était difficile de mettre des mots sur ces changements, d’expliquer en quoi cette expérience l’avait transformée. Et si Damien la trouvait différente ? S’il ne la reconnaissait plus ? Ne l’aimait plus ? Et si leur désir, leur envie de se voir, d’être ensemble comme avant et de se fondre l’un dans l’autre retombait à plat comme un soufflé ? Si l’alchimie de leur couple disparaissait, avait déjà disparu ? Elle n’avait aucune idée de la façon dont elle réagirait si elle venait à constater que ces failles s’étaient insinuées entre eux, que leur équilibre – son équilibre – n’attendait qu’une pichenette pour s’effondrer. Elle n’était pas sûre d’avoir la force nécessaire pour faire face à tout ce changement.
Un instant, elle considéra le carnet de Selma et la gaieté de sa couverture multicolore. Elle l’ouvrit, le feuilleta, fit glisser ses doigts sur les pages pour sentir le relief de son écriture incrusté à leur surface. Le deal, c’est que dès que tu as envie, tu m’écris. Tu me confies tes états d’âme. C’était bien ce qu’elle avait dit. Depuis le temps qu’elle la connaissait, Marion ne filtrait quasiment plus ce qu’elle racontait à Selma. Elle était sa confidente privilégiée depuis l’enfance. Avec elle, elle retrouvait cette innocence de parler, de déverser son flot de pensées tel qu’il tourbillonnait dans sa tête sans avoir peur d’être jugée. Selma savait l’écouter et la comprendre comme personne. Elle lui apportait tellement qu’elle avait souvent peur de ne pas être à la hauteur elle-même. Mais comprendrait-elle ce qu’elle avait à dire, cette fois-ci ? Comprendrait-elle si elle lui parlait de ses appréhensions à réintégrer ce présent qui avait été le sien, le leur, pendant tant d’années ? Qu’elle redoutait de la revoir, quelque part ? Elle ne pouvait se résoudre à le lui avouer. C’était à peine si elle avait le cran de se l’avouer à elle-même. Elle avait peur de ce que cela pouvait signifier. Et c’était sans compter la seconde couche d’appréhension : le départ de janvier serait-il aussi difficile que celui d’octobre ? S’exposait-elle aux mêmes troubles en effectuant cet aller-retour ? Autant de questions dont elle redoutait la réponse et lui donnaient envie d’aller s’enterrer au fond de son lit. Tout plutôt que de réfléchir aux défaites victorieuses des héros nordiques. Et pourtant. Cet essay n’allait pas s’écrire tout seul.
Soupirant à nouveau, elle reprit ses brouillons et ses volumes critiques. A défaut d’avoir le courage d’exorciser ses démons, elle s’en prenait à sa mère, qui n’y était pour rien. C’était tellement plus facile. Aucune gloire à tirer d’une défaite aussi lamentable.

22 April 2014

Création longue - Extrait 25 (Chapitre 4)

« Attends je suis plus, là… tende ce n’est pas un pluriel. C’est masculin singulier.
- Non, c’est féminin pluriel. La tenda, le tende. »
Il poussa un long soupir découragé.
« Pourquoi est-ce que j’ai retenu que c’était masculin ? Bon, soit. Féminin pluriel. Le tende… Comment on dit curtains en français ?
- Des rideaux. Masculin pluriel. »
Le visage de Steven s’allongea de six pieds. A tel point que Marion ne put s’empêcher d’éclater de rire.
« Je n’aurais jamais imaginé provoquer un tel effet sur quelqu’un en prononçant ces deux mots-là. Désolée… ! Tu as l’air tellement triste !
- Pas triste… désespéré ! Pourquoi les belles choses sont-elles forcément compliquées ? »
Marion détacha son regard des grands yeux mélancoliques de Steven pour redessiner une lettre sur son brouillon. Une mèche de cheveux lui tomba sur le nez comme elle baissait la tête et elle s’empressa de la rabattre derrière son oreille.
« Peut-être qu’on les trouverait moins belles si elles étaient simples ? »
Elle avait lancé la phrase comme une boutade mais il la considéra avec sérieux.
« Je n’avais jamais pensé à ça… But that would make sense, actually. »
Make sense. C’était une des nombreuses expressions anglaises que Marion adorait. Deux mots accolés suffisaient pour qu’un rien fasse sens. Cela devenait nettement plus laborieux lorsqu’il s’agissait de le rendre en français. Il retourna à son manuel et corrigea son erreur à grands traits de stylo rouge.
« Ça va aller, tu vas t’en remettre ? demanda Marion alors que son collègue s’embarquait à nouveau dans un soupir à fendre l’âme.
- Oui, oui… J’espère juste ne pas avoir fait une erreur en m’inscrivant à ce cours. Déjà qu’on me dit que je suis fou parce que je me rajoute du boulot supplémentaire… Si en plus je me sens dépassé dès les bases…
- Mais justement ! C’est le début. Ce sont de nouveaux mécanismes à acquérir, c’est tout. C’est normal que ça ne coule pas de source.
- Tu peux parler, t’as fait un sans faute pendant les exercices.
- Mais moi je suis française, c’est différent. Je suis habituée à ce genre de règles et à leur manque de cohérence. Avoir à ingérer une grammaire pas possible pour utiliser à peu près correctement sa propre langue, ça fait relativiser quand on en apprend une autre, crois-moi !
- Si tu le dis…
- Non mais attends, c’est normal d’avoir besoin d’un temps d’adaptation. L’anglais c’est tellement simple en comparaison ! Pas de genre pour les mots en dehors des personnes, des conjugaisons minimales… C’est d’une sobriété… ! Les langues romanes c’est un bain de sang cérébral à côté !
- Tu crois ?
- Bien sûr ! Il suffit de regarder les diapos qu’on a faites ! Regarde ! »
Elle posa son bloc-notes sur le fauteuil et alla le rejoindre à son bureau. Elle remonta jusqu’à la première page et fit défiler les suivantes une à une.
« Tu comptes les articles définis italiens, moi les anglais, OK ?
- Il, lo, la, i, gli, le… Ça fait 6.
- Et moi j’ai une traduction unique pour toutes ces variantes-là : the. On passe aux indéfinis ?
- Non, c’est bon, je vois où tu veux en venir.
- Je me doute. Tu n’es pas en thèse pour rien. »
Il eut un petit rire. Marion retourna s’asseoir et récupéra son bloc. Pendant un instant ils gribouillèrent l’un et l’autre sur leurs feuilles respectives.
« Revenir à la slide récapitulative aurait suffi, tu sais.
- C’est sûr. Mais je trouvais ma démonstration plus pédagogique.
- Ça l’est !
- Oui, hein ? Je suis assez fière de moi.
- On dirait que j’ai choisi la bonne partenaire pour faire cet exposé.
- Tu me flattes Steve. Mais on ne peut pas vraiment dire que tu m’aies choisie. J’étais là, tu sais. »
S’ils se retrouvaient à devoir travailler ensemble pour un exposé de grammaire italienne, c’était surtout parce qu’ils avaient débarqué le même jour dans le cours et que tous les autres étaient déjà en binômes.
« C’est vrai. Mais si j’avais eu le choix je t’aurais choisie quand même.
- Vraiment ? Tu n’aurais pas pris Kimberley ?
- Pourquoi Kimberley ? »
Marion haussa un sourcil incrédule. Kimberley était absolument magnifique. Un vrai mannequin. Afro-américaine, grande et mince, des lèvres pulpeuses, un sourire éblouissant. Sa voix cassée et le rire rauque qu’elle n’hésitait jamais à faire résonner dans la salle à chaque fois qu’elle se trompait ajoutaient énormément à son charisme. Marion l’avait détestée avant même de savoir qu’elle finissait un Master en archéologie et qu’elle était bilingue anglais/espagnol. Le pire restait sans doute qu’elle était aussi adorable. Steve éclata de rire.
« OK, d’accord, j’aurais choisi Kimberley. Comme tous les autres gars.
- Merci. J’apprécie ton honnêteté.
- Quoique… je ne suis pas sûr que ce soit le bon plan. Tu as vu comment le type qui bossait avec elle la regardait ?
- J’avais presque peur qu’il se mette à baver… Ç’aurait été embarrassant.
- Clairement ! ... Non, tu vois, je reviens sur ce que j’ai dit, c’est vraiment toi que j’aurais choisie. Au moins je suis sûr de vraiment bosser et de progresser.
- Plutôt que de rester admiratif et bouche bée devant ma fulgurante beauté, tu veux dire ? Je vais prendre ça pour un compliment.
- Non mais au moins tu es très didactique !
- Merci Steve. J’ai à peine l’impression d’être une prof bientôt ménopausée bientôt à la retraite, désespéramment célibataire et éleveuse de chats, à t’entendre.
- Non mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Evidemment. C’est juste que tu n’es pas vraiment comparable à Kimberley.
- De mieux en mieux… ! Je savais que la maladresse faisait partie du charme British mais là tu me gâtes, vraiment. »
Steven ne se laissa pas démonter par ses piques. Il avait un port très noble. Le dos bien droit, il n’y avait que ses épaules, qui se voûtaient légèrement lorsqu’il était assis, et la teinte claire de ses yeux pour laisser entrevoir une certaine faiblesse. Lorsqu’il réfléchissait en regardant au loin, comme il le faisait souvent, il se pétrifiait en une parfaite icône romantique. Le décor le plus banal semblait alors se métamorphoser à l’arrière-plan tandis qu’on se perdait dans son visage séraphique. Tables et chaises se muaient en une lande fauve et aride, uniquement peuplée de rochers abrupts sur lesquels il venait trouver repos pour son âme tourmentée ; son écharpe, son cache-misère et ses cheveux bruns balayés par le vent froid qui régnait en maître sur la plaine. Elle n’avait été qu’à moitié étonnée lorsqu’il lui avait dit qu’il commençait une thèse sur un poète allemand relativement peu connu du XIXe siècle. Du reste, il semblait bien ancré sur ses deux jambes et sûr de lui, plus qu’on ne l’aurait attendu de la part de quelqu’un qui aimait autant la poésie. Il la regarda dans les yeux avec une franchise qu’elle avait du mal à égaliser.
« Voyons Marion. Tu sais très bien ce que je veux dire. Kimberley et toi ne vous ressemblez pas, mais ça ne veut pas dire que tu n’es pas mignonne, au contraire. Toi tu es plus petite, plus menue, plus discrète. Et pourtant, tu dégages une sacrée énergie. Une sorte d’éclat… Je ne saurais pas trop comment décrire. »
Elle n’avait pas mis longtemps pour renoncer à soutenir le bleu-vert de ses yeux au profit de la moquette beigeasse. Etait-il vraiment possible d’avoir des yeux bleu-vert, d’ailleurs ? Elle ne l’avait pas remarqué avant et elle n’allait certainement pas relever la tête pour vérifier. Ce genre de couleur ne devrait pas être admis pour des iris. C’était beaucoup trop déstabilisant. Elle sentit ses joues s’empourprer et son sentiment de mortification enfler. Les rôles s’étaient inversés sans crier gare. C’était lui qui était supposé se sentir maladroit et gêné. Et voilà qu’elle se trouvait rougie comme une idiote, à fixer le sol dans le fol espoir de s’y creuser une échappatoire.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu te ne sens pas bien ? »
Elle percevait un certain amusement dans sa voix.
« Les compliments me mettent toujours un peu mal à l’aise… »
Le fait de l’admettre lui redonna courage. Elle se racla la gorge et se redressa. L’intensité joueuse de ses deux mares vert d’eau lui coupa le souffle.
« Joli collier, lança-t-il avec une œillade malicieuse vers son pendentif.
- Merci… »
Sa moue faussement agacée le fit rire, ce qui la détendit un peu. Elle préférait lorsqu’il se plaignait de la difficulté des langues romanes. Ça lui laissait une place plus définie. Elle se rendit compte qu’elle avait spontanément délaissé le fauteuil pour s’asseoir sur son lit. Ce qui ne lui paraissait plus du tout naturel, à présent. La chambre lui sembla soudain très cloisonnée, ce qui était accentué par la nuit tombante. Elle se demanda s’il avait trouvé curieux qu’une fille qu’il voyait pour la cinquième fois de sa vie s’installe sans plus de façon sur son matelas. Peut-être l’avait-il remarqué sans toutefois le souligner, en bon gentleman. Peut-être avait-il pensé qu’elle était très décontractée, ou manquait de pudeur. Des manières françaises, peut-être…
« Bon, on s’y remet à cet exposé ? Ça va faire trois heures qu’on y est.
- Ah parce que tu comptes l’heure et demie qu’on a passé à discuter à Dolche Vita comme du boulot ?
- Absolument. J’appelle ça « apprendre à connaître ses collègues avant de travailler avec eux ».
- En fait… »
Marion consulta sa montre avec une grimace d’excuse.
« ... je vais pas pouvoir rester beaucoup plus longtemps. J’ai un rendez-vous skype dans une demi-heure. »
Il fit claquer ses mains sur ses cuisses avec une résignation exacerbée.
« Très bien, très bien ! Va-t’en puisque tu n’as aucun professionnalisme !
- Désolée Steve.
- Je plaisante. A vrai dire je n’en peux plus moi non plus. Je crois que j’ai besoin d’une pause cerveau. Ou bien d’une pause clope. Ah oui, une cigarette c’est bien aussi. Avant de m’atteler à… ça. »
Il désigna une pile de volumes épais à l’air poussiéreux et hostile.
« Je compatis.
- Ne fais jamais de thèse Marion. Jamais.
- Je t’ai dit que c’était mon rêve, non ?
- Choisis-en un autre. Pars élever des chèvres dans une contrée éloignée où ton directeur de recherche ne pourra pas te joindre pour t’imposer d’écrire un article en trois semaines. N’importe quoi d’autre. Fais-moi confiance.
- Je croyais que tu étais content, justement. Qu’étudier la littérature allemande pouvait paraître absurde, futile ou ennuyeux pour beaucoup mais que c’était ce qui te rendait heureux et que tu préférais donc faire ce qui te rendait heureux puisque, après tout, on a qu’une vie ? reprit-elle, faisant volontairement écho à son discours ampoulé de l’après-midi.
- Oui, en effet. Je suis heureux. Mais bon. »
Il poussa un long soupir qui envoya virevolter une farandole de feuilles mortes dans l’imagination de Marion.
« Tu vois ce que je veux dire. Ils font six cents pages chacun quoi.
- Je vois, je vois. »
Ils échangèrent un regard, indécis. Lui peu motivé à l’idée de ce qui l’attendait après son départ ; elle découragée d’avance par son trajet de retour dans le froid.
« Je t’accompagne. Comme ça je vais pouvoir m’en griller une. »
Tandis qu’elle enfilait son manteau, elle remarqua une photo au-dessus de son bureau. Ayers Rock.
« Tu as été en Australie ?
- Oui, cet été.
- Génial ! Tu avais des amis sur place ?
- Non. Ma copine. Elle y est pour un an. »
De l’automne à l’hiver en quelques phrases. La transition n’avait rien de poétique cette fois-ci. D’après le sourire peu convaincu qu’il lui adressa, elle devina qu’il valait mieux ne pas pousser le sujet plus en avant. Ils sortirent en silence, Steve lui tenant courtoisement les lourdissimes portes coupe-feu à chaque fois que cela s’avérait nécessaire. Elle resta un instant avec lui, le temps qu’il allume sa cigarette, comblant son embarras par quelques commentaires insipides sur la météo, s’agitant sur place pour se réchauffer. En bon Anglais, Steve n’avait pas cru bon se munir d’une quelconque veste pour affronter la fin du mois de novembre.
« Vous les Anglais, vous êtes complètement fous. »
Il haussa les épaules, un léger sourire en coin tandis qu’il tirait sur sa Lucky.
« C’est pas ce que dit Obélix tout le temps, ça ?
- Tu connais Astérix et Obélix ?
- Bien sûr, c’est un classique de mon enfance. »
Encore un point commun auquel elle ne s’attendait pas. Si elle s’était permis de le taquiner aussi rapidement, c’était sans doute parce qu’ils avaient passé près de deux heures à se raconter leur vie avant de se décider à bouger afin d’échapper à la tentation de procrastiner davantage. Cela faisait longtemps que Marion n’avait pas eu une discussion aussi passionnée avec quelqu’un – un inconnu qui plus est. Elle se sentait admirative devant l’étendue de sa culture. Un quart d’heure de conversation et elle en était déjà à une dizaine de titres de livres ou de films qui, selon lui et selon leurs références communes, seraient susceptibles de lui plaire. Leur amour pour la littérature lui avait très vite fait comprendre qu’ils allaient se comprendre à un niveau qu’elle ne retrouvait qu’avec peu de personnes de son entourage. Selma, principalement. Pas besoin de justifier ses goûts, ses choix, ses attirances, d’expliquer en quoi cela l’intéressait. Steve et elle avaient la même dynamique, la même soif de connaissances, la même ambition. Etablir ces bases-là permettait de sauter quelques échelons. C’était reposant de se sentir sur la même longueur d’ondes. Cela lui rappela Nelly, leur complicité silencieuse quand elles s’étalaient dans l’herbe au Jardin des Plantes, à sourire aux nuages dans un bain de soleil commun. Damien, quand il la serrait dans ses bras et qu’ils se contentaient de savourer ce contact sans aucun mot pour le décrire. L’absence de cette étreinte lui sauta au visage sous forme d’une morsure glaciale. Elle frissonna.
« Vas-y si tu as froid. Je ne voudrais pas que tu attrapes un rhume. Et je ne veux pas me retrouver comme un imbécile à devoir faire l’exposé tout seul ! Je compte sur toi.
- Tu peux. Je suis la pédagogue moche mais didactique, tu te souviens ?
- Et de ce fait, digne de confiance.
- Exactement. On essaie de se revoir ce week-end pour boucler tout ça ?
- OK. Si je survis à ma soirée tête à tête avec Goethe et Hölderlin d’ici là. »
Lorsqu’elle se retourna pour lui faire signe, elle crut voir quelques macabres fumets de brume danser autour de sa silhouette. Lorsqu’elle se retourna à nouveau pour vérifier, elle le vit simplement appuyé contre le mur de briques sous la lumière blafarde du porche. Il regardait dans sa direction.
Une bruine légère se mit à tomber. Elle accéléra le pas en se frottant les bras.  

17 April 2014

Création longue - Extrait 24 (Chapitre 4)


Un cappuccino grande avec du cacao saupoudré par-dessus, un cookie chocolat blanc/framboise. Son gobelet rempli à ras bord à la main, elle s’avança vers le comptoir pour se servir en touillettes, serviettes, sucrettes et couvercles. Elle s’assit sur les tabourets hauts face à la Student Union, le bâtiment où se trouvaient tous les autres cafés et services du campus (comprenant plusieurs sandwicheries, une librairie, des épiceries asiatiques, un office photocopies, et même un coiffeur aux tarifs trop avantageux pour ne pas être suspects). Vue sur le grand arbre planté à côté de la supérette coopérative, découpé par les écritures blanches en décalcomanie qui parsemaient la vitre.
     Elle observe les allées et venues des étudiants, contente d’être installée au chaud à l’intérieur de son café préféré, le Dolche vita aux couleurs café au lait et miel qui, à défaut de présenter une orthographe italienne erronée qu’elle espérait stylisée volontairement, avait l’avantage de se situer au rez-de-chaussée de son bâtiment de cours du jeudi.
     Elle fait couler le contenu d’un sachet de sucre roux le long du carton humide de vapeur, notant comment les grains de cassonade se frayent un chemin à travers la mousse, creusant leur tunnel pour venir se noyer dans la chaleur réconfortante du liquide. Les bulles minuscules de la couche onctueuse de crème recouvrant le breuvage cèdent une à une sous la pression de la poudre chocolatée, qui s’enfonce et se fond petit à petit dans l’écume parfumée. Marion laisse ses mains en coupe autour de son verre un moment, se contente de respirer avec délices l’arôme de sa boisson, d’en sentir la chaleur se diffuser lentement dans ses doigts jusqu’au reste de son corps. Son plaisir hebdomadaire, juste avant la grammaire. Elle aime cet endroit, cette vue, le ronronnement des machines à expresso, le bruit des conversations mêlées, la musique de l’anglais qui se mélange à celle du chinois ou de l’italien selon le défilé des occupants, les éclats de rire inopinés, la voix grave et tranquille de la grande black qui tient la caisse. Et surtout, elle aime ce cappuccino. Et ce cookie chocolat blanc/framboise. Il lui avait fallu du temps pour élaborer la combinaison parfaite. Elle avait tellement ri lorsqu’Alessandro lui avait raconté comment il était allé tester tous les différents cafés du campus dans le but de trouver le meilleur espresso. Elle l’imaginait si bien marmonner qu’on ne servait pas un ristretto dans un gobelet en carton, le descendre d’un trait malgré tout avant de le reposer en grimaçant sur le comptoir non sans le « dégoûtant ! » approprié. Elle n’avait pourtant pas agi différemment. Discrètement, timidement, elle s’était essayée à chacun des lieux avant de se trouver le mieux à l’aise au Dolche Vita, y avait goûté toutes les boissons, et tous les biscuits les plus inspirants. Maintenant qu’elle avait découvert l’alliance idéale, elle ne s’y dérobait plus. L’amertume du café délayée dans le lait et le cacao, la pointe d’acidité des framboises séchées enrobée par le sucre du chocolat blanc, le croquant du cookie qui se muait en moelleux vers le centre... c’était trop bon pour s’en priver.
     En quête de repères. Est-il nécessaire de se créer des habitudes pour se sentir chez soi ? En a-t-on besoin pour se définir ? Est-ce pour se rassurer, se créer une continuité factice, se présenter comme un sujet, unique et unifié, que l’on recherche le confort de ces gestes répétés, quotidiens ? Pouvoir se présenter aux autres en appuyant son existence sur des qualités, des goûts que l’on souhaiterait intrinsèques et inaliénables. Qui aideraient à se construire par des jalons fixes, des balises intangibles dans l’océan imprévisible de l’avenir. Ne pas avancer à l’aveugle, mais sauter de pierre en pierre pour traverser à gué et éviter la chute dans l’eau froide. Je m’appelle Marion, j’aime le bleu et les cookies chocolat blanc/framboise. Pour le reste…
     Même ces bouées ne garantissent aucun sauvetage dans la mer fluctuante de l’incertitude. On aime se convaincre du contraire mais si on lit bien les recommandations d’usage et de sécurité, inscrites en tout petit, c’est écrit. Une huître pas fraîche glissée au milieu des autres et voilà l’amateur de fruits de mer au bord de la nausée rien qu’en se promenant dans un port. La pâtisserie fétiche ingurgitée au moment où la gastro-entérite se décide à revenir avec les hirondelles et voilà le gourmand dégoûté à jamais de sa viennoiserie phare. Ainsi en va la vie. Marion n’aime plus tellement le rose ni les Barbies, a renoncé à devenir dresseuse de dauphins le jour où elle se rendit compte qu’elle n’aimait pas nager. Combien de fois avait-elle pourtant répété ces trois bribes d’informations d’une année sur l’autre en guise d’introduction pour ses nouveaux camarades ? Sans doute Thomas, qui partageait son banc en CP, se souvient-il d’elle ainsi. Si on lui parle de Marion Pernet, il la resitue comme la gamine qui voulait élever des mammifères marins et portait un pull à l’effigie de la petite sirène. Qu’en est-il aujourd’hui ? Quelle véracité prêter à ces propos, à présent ? Ces caractéristiques ont-elles été complètement effacées, emportées par les vagues du temps ? Ou se sont-elles ancrées quelque part dans ses cellules, minuscules fragments de pierre composant une partie de sa mosaïque interne ? Elle n’en sait rien.
     Tout ce qu’elle sait c’est qu’elle aime être ici, tremper ses lèvres dans la chaleur sucrée de ce cappuccino et sentir les morceaux de chocolat blanc fondre sur sa langue. Aujourd’hui, cela compte, même si elle s’en à s'en lasser d’ici deux semaines, privilégiait un jour un nouveau parfum de cookie, encore en germe dans la tête de son concepteur hollandais. Car oui, à sa grande honte, les cookies du Dolche Vita qu’elle appréciait tellement étaient importés des Pays-Bas. Elle avait volontairement omis ce détail dans sa dernière conversation skype avec Damien.
     « Déjà que j’étais fan du simple pépites de chocolat, là, franchement, chocolat blanc/framboise… rien à dire ! … Quoi ? Pourquoi tu rigoles ?
     - Parce que tu me parles de bouffe depuis tout à l’heure. Tu fais autre chose que manger là-bas ? Sans reproche aucun, hein, juste histoire de savoir si je dois envisager de me mettre à la muscu pour pouvoir te soulever en décembre. »
     Il appelle ça de la gourmandise. Elle préfère parler d’immersion culturelle. C’est joli comme prétexte, ça… ! C’est noble. Oui, c’est sans doute juste un prétexte. Mais un prétexte qui prenait une signification beaucoup plus large que le simple fait de se goinfrer de muffins et de shortbreads au quotidien. C’était plonger dans la nouveauté. S’imprégner. Par les papilles, par les oreilles, par la vue, par tout ce qui passait à portée de main. Se recréer un monde, en goûtant tout, comme les enfants. Comme un naufragé sur une île nouvelle se construit son nouvel habitat avec le bois et les feuilles qui l’entourent, même s’il ne les reconnaît pas. Jusqu’au moment où les repères s’inversent. Avec le temps, un bananier apparaît à l’évocation du mot arbre. La goyave vient remplacer la pomme dans l’imagerie mentale. Cela signifie-t-il que le naufragé change également ? L’identité s’adapte-t-elle au milieu, comme la peau se colore au soleil ? Marion n’ose pas se prononcer. Mais elle se sent différente. Un mois et demi seulement et la France paraît bien loin, les anciennes bouées à peine visibles sur la ligne d’horizon. Le fauteuil le plus confo du foyer de Lettres, la crêperie préférée du centre-ville, et même les berges de la Garonne. Ses proches aussi ? Supplantés par ceux qui se trouvent physiquement proches ? Impossible. Ils sont là, en elle depuis trop longtemps pour être oubliés. Elle s’est habituée à ne plus les voir tous les jours, c’est tout. Ils lui manquent moins. Ce n’est pas un mal. Ça ne veut pas dire qu’elle les néglige. N’est-ce pas ?
     La mousse du cappuccino s’est scindée en deux le temps de ses méditations. Elle trempa un morceau de biscuit à l’endroit où Moïse se tenait selon elle. Croqua avec vigueur dans le reste du gâteau, apaisée par le bruit étouffé des miettes qui roulaient sous ses dents. Si elle nageait vraiment quelque part dans cette mer chocolatée, entre les deux pays, elle aurait besoin de bouées bien solides auxquelles se cramponner. Quitte à en porter une à la taille en permanence.