Même inspiration que pour "Warren à Sylvia" - oui, oui, même trois semaines après...
Cette nuit je ne dors pas. Il y a ton corps tout près du mien mais je sens qu'il n'est déjà plus là. C'est la dernière fois que l'on partage un lit. Tu t'endors, bienheureux, auprès d'une autre femme pendant que gèle ma vie pétrifiée de douleur. Tu n'as jamais rien dit mais je le sais, j'ai su le lire entre les lignes, le déchiffrer sur ta peau que je connais par cœur.
Je n’ai pas de pays. Je n’en ai jamais eu. Je suis
une juive errante en quête de paradis, d’un endroit
défini qui n’appartienne qu’à moi. Si j’avais ce lieu-là, peut-être l’oserais-je,
peut-être te parlerais-je à présent, plus entière, plus assumée et tellement
plus vivante que cet organe vide qui résonne dans le vide de son enveloppe creuse. Peut-être saurais-je
ce que je suis vraiment. Mais je ne te dis rien. Je te sais en partance et n’ose
te retenir. Et quand bien même oserais-je, quelle langue utiliser ? J’en
parle plus de six, j’ai tellement voyagé. Erré plutôt, à la recherche d’ancrage,
d’un noyau où germer, d’un lieu où exister.
J’ai cru que c’était toi le rivage de sagesse de ma
mer déchaînée, l’inespéré pays de ma cabane fragile, pauvre château de cartes qu’on
balayerait d’un souffle. Je suis une petite fille perdue dans les limbes
embrumés d’une identité floue faute de racines plantées, cherchant la protection d’un monument de pierre qui apaiserait ses peurs. Je me suis crue
amarrée, enracinée en toi, j’ai cru avoir enfin trouvé ce qui me manquait tant,
avoir comblé la faille qui béait dans mon être. J’ai exploré ton âme comme on
fouille une jungle, le reflet de la mienne. J’ai cru y voir ma terre, celle qu’on
m’avait promise. J’ai traqué tes démons, les ai apprivoisés. J’ai perdu des
combats, j’ai échoué parfois. Je le connais maintenant, cet âpre goût du sang
de l’innocence meurtrie.
Mais j’ai tissé un fil. J’ai su laisser une trace.
J’ai creusé mon sillon dans les creux de ton dos, de la pointe de mes ongles
enfoncés dans ta nuque lorsque l’amour grondait et déferlait en moi comme un
esprit sauvage. Avec toi je suis moi, l’énigme se rompt d’elle-même ; elle
n’a même plus lieu d’être, sapée par l’évidence de notre sol commun. Je ne suis
plus l’étrangère, la fille d’ambassadeur jamais tout à fait là, jamais vraiment
des leurs et toujours en hauteur depuis la tour d’ivoire qu'elle s'est construite elle-même. Tu me prends dans tes
bras et la frontière s’estompe, je fais partie du monde. Soudain je suis
réelle, cette froide distance, cette limite infranchie que j’ai toujours
sentie, bloquée de l’autre côté, condamnée à rester prisonnière de cette glace
incassable qui me sépare des autres, de ce miroir brisé qui me reflète mal,
morcelée, déformée, et le monde encore plus, toutes ces barrières-là, je les ai
senties fondre dans la chaleur fugace de ton premier baiser.
J’avais trouvé ma
place.
Mais tu me le reprends ce pays retrouvé, tu le
donnes à une autre. Me voilà arrachée, désolée à nouveau sans nulle part où
aller. Je ne sais plus qui je suis si je ne suis pas en toi. Quel choix ai-je
devant moi sinon reprendre la route et passer mon chemin – si tant est qu’il
soit mien. Prisonnière du désert et de ses illusions, celle d'une oasis pure qui
serait à la source, où la vie simplissime s’écoule lentement comme les sables
du temps, sans enfer ni bon dieu si ce n’est le bleu des cieux, peut-être
aboutirai-je un jour. Peut-être deviendrai-je moi, enfin, peut-être découvrirai-je
en moi un endroit où rester.
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