28 December 2013

Ça s'entend en grandissant


"Je savais pas qu'elle peignait."
   C'est ce que j'ai dit à Maman quand j'ai vu tes tableaux. Ça m'a foutu un coup. Je sais pas bien pourquoi, mais c'était comme un choc.

   J'en ai gardé un, que j'ai pas osé afficher dans ma chambre. Je l'ai posé par terre, devant le placard, et c'est pas très pratique quand j'ai besoin d'un truc. Je l'ai mis face cachée, par peur de l'abîmer. Une sorte de nature morte. Avec un violon, une partition et puis une coupe de fruits. J'ai toujours trouvé ça gavant, les natures mortes, je suis pas fan de la leçon vanitas vanitatum, y'a tout qui est vanité et on va tous crever. C'est bon, je le sais déjà que je crèverai un jour. Je m'en rappelle d'autant mieux que tu es déjà morte. Pas besoin de regarder pourrir des pommes dans un bol pour s'en souvenir. On a même passé un morceau de violon pendant ta cérémonie, tu vois je m'en souviens. Et j'aime pas trop le violon. Trop grinçant, trop pleurant, trop geignard. Mais toi tu aimais bien.
   Et moi j'aime bien ce tableau que tu as fait. J'aime l'harmonie des couleurs qui s'y emmêlent, le bleu et le doré, la douceur qui se dégage de tous ces beaux objets, tous sagement posés et alignés, comme si la vie c'était tout maîtrisé, comme une peinture dont on compose les lignes au fur et à mesure. Ça me rappelle ta rigueur, qui se fondait pourtant dans le chaud de ta voix et dans les plis au coin de ta bouche quand on te faisait rire.

   Je savais pas que tu peignais. J'ai envie de te dire que tu me l'as jamais dit et que je t'en veux un peu pour ça. Mais ça serait con.
   Qui est-ce qui serait venu dire à une gosse de huit ans "hé tu sais quoi, je peins", et c'était l'âge que j'avais quand tu es morte. Si tu me l'avais dit, j'en aurais rien eu à foutre très honnêtement. Je me serais méfiée, j'aurais tenu mes Barbies un peu plus éloignées  qu'est-ce qu'elle me veut celle-là, cette vieille dame que je vois pas souvent et qui veut faire copain-copain d'un coup, elle lorgne sur mes poupées, c'est sûr. Mais qu'est-ce que tu t'en foutais de mes blondes en plastique.

   Toi ce que tu voyais, c'était cette vie, cette volonté cachée en moi de faire naître quelque chose, de créer on ne savait pas trop quoi. Je gribouillais déjà, gamine, je montrais mes torchons dégueulasses à Papa et Maman, bourrés de fautes d'orthographe et jamais écrits droit et ils me disaient "c'est bien, c'est vraiment bien ce que tu fais" avant de retourner à leurs affaires d'adultes. Ils disent "c'est bien" parce que c'est leur devoir – ne surtout pas brimer, c'est primordial de laisser s'exprimer la créativité chez les enfants, c'est Dolto qui l'a dit. Ils disent ça parce qu'ils m'aiment et qu'ils voient bien comme ça compte fort pour moi. Mais ils n'ont pas ce besoin-là. De rendre sur papier ce qu'on a dans la tête, le cœur et dans le fond du ventre. Et maintenant que je regarde tes toiles, je me dis que toi tu savais. Que tu avais compris, bien longtemps avant moi. Qu'il y avait ce même truc-là chez moi, ce truc bizarre que tu sentais chez toi. Sauf que pour toi c'était le pinceau, la palette et la gouache. Et je le savais pas.

   Sans doute parce que ton homme te cachait un peu trop. Il a toujours tout fait et tout fait parfaitement. Tout à part la cuisine, le ménage, la lessive et tout ce qui va avec bien sûr, c'était ton job à toi tout ça, fallait pas déconner. La peinture, il te laissait y toucher, il daignait partager à condition que ce soient ses toiles à lui qu'on expose dans le salon. Les meilleures, bien sûr, et pas seulement parce que c'était les siennes, c'était juste l'évidence, voire même la providence. Ça sautait aux yeux que les siennes étaient mieux, pas d'argument possible. Faut dire qu'il n'avait pas besoin de ces petites réunions, cet atelier de bonnes femmes qui barbouillaient ensemble pendant l'après-midi entre deux cancaneries, avec des gourmandises et de la menthe maison. Lui c'était l'Homme, il pouvait peindre le monde et s'en gargariser, mais les femmes c'est moins fort, c'est comme ça, c'est nettement moins puissant quand ça vient à créer  pour ça qu'elles viennent de sa côte à Adam, Dieu l'a voulu ainsi sinon c'est pas ce qu'il aurait fait. Ça donne déjà la vie, conviendrait maintenant de rester à sa place plutôt que de toujours vouloir plus – vraiment jamais contentes celles-là.



   Et ce finale, ce cancer finalement... Est-ce que c'est parce que tu ne parlais pas, que tu ne disais rien de ce désir rentré ? Est-ce que tu te taisais par amour ? par peur de perdre le sien ? ou parce que son bonheur comptait plus que le tien ? par peur de rompre cet équilibre à deux qu'on décrit comme si beau, qui vous faisait vous sourire comme à personne d'autre dans le monde ? Et pourtant...
   Et pourtant je me souviens de ton regard, cette fois à l'hôpital. De tes yeux fatigués plantés dans les deux miens. Et pourtant quelque chose, un tout petit sourire dans le fond des pupilles. Une mise en garde ? Un regret ? Une prière silencieuse, encore une fois retenue parce que j'étais trop jeune ? Tes meilleurs vœux ?
   Tu en as les moyens. Tu peux le faire.

   J'avais que huit ans. J'en ai le double maintenant.
   Je crois que je commence à comprendre.




Qui désire sans agir                

Nourrit son cancer                 
             
William Blake     

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