20 November 2013

Le parjure

Les noces se célébrèrent dans le plus grand secret. Aucun invité, aucun allié dans cette ultime provocation stellaire. Pas de demoiselle d’honneur ni de témoin. La meilleure amie sera furieuse lorsqu'elle l'apprendra ; le meilleur pote n'aurait pas compris. Quant aux parents la question ne se posait même pas. Ils auraient pourtant été les premiers à applaudir, présence discrète en arrière-plan au sourire débordant de tendresse. Mais c’était justement ce sourire qui gênait. Cette gentillesse qui semblait dire « regarde comme ils sont mignons ! ». Hors de question. Cet accès de condescendance bienveillante n'aurait pu que compromettre la solennité de leur moment, du moment le plus important de leur vie, de leur rite de passage.
Debout l'un en face de l'autre, ils se regardent dans les yeux, d’un regard qui ne flanche pas. Avec un tel sérieux, une telle grâce qu’on les croirait tirés d’une peinture en clair-obscur. Deux Eros, deux chérubins se jurant fidélité, se promettant de s’aimer pour toujours, à la vie à la mort. Ils s’observent mutuellement et dans leurs prunelles se reflètent la même détermination, le même éclat qui murmure « c’est une folie mais allons-y ». En apnée, suspendus dans l'intensité de ce présent miraculeux, submergés par cette puissance cosmique, par l'absolue pureté de ces émotions nouvelles.
Un rai de lumière s’est infiltré entre la vieille porte de bois écaillée et le mur de pierre décrépi, baignant le réduit de reflets mordorés qui ondulent doucement sur le sol de poussière. La lueur précaire met en valeur ses boucles blondes qui frisottent le long de ses joues fraîches et rebondies. Il aime beaucoup ces cheveux clairs qui lui rappellent l’innocence des héroïnes de contes. Lui est à moitié caché par l’obscurité ; l’unique rayon de soleil qui ose s'immiscer dans leur intimité vient scinder son corps en deux dans le sens de la longueur, faisant reluire son front bombé. Elle aime cette pâleur accrue qui allonge et creuse son visage encore rond.
Personne ne les a vus se faufiler dans l’église qu’ils ont choisie pour leur consécration. Ils avaient besoin d’un endroit qui ne soit qu'à eux. Un endroit où ils pouvaient se délecter de ce parfum étrange qui les enveloppait tous deux dans la même valse aérienne, le même vertige enivrant. Bien sûr tout le monde savait. Tout le monde savait qu’Ariane et Bastien étaient amoureux. D’où leur irrépressible besoin de solitude, pour ne plus attirer les regards, les commentaires, consternés et lassés qu'ils étaient des moqueries puériles de leurs pairs. Un jour peut-être comprendraient-ils l’immensité de ce qu’ils étaient en train de vivre. Pour l’heure, ils devaient s’isoler, s’exiler dans leur amour naissant et le consommer à part, à l’écart de la société. C'est le propre des grandes passions que de rester incomprises, subversives car brisant tous codes, tous cadres et toutes convenances vainement imposés par l'ordre public.
Combien de minutes s'étaient-elles écoulées depuis l'arrêt du temps en cette dimension qui n'existait que pour eux seuls ? Aucun des deux n'ose esquisser un pas vers l'autre, de peur de briser cet instant d'éternité, cet équilibre si beau et si fragile qui n'existe qu'une seule fois entre deux êtres. Mais la basse et froide réalité n'a que faire des fantasmes des amants. Elle finit toujours par se réapproprier ce qu'elle croit sien, par figer les gestes dans une embrassade glacée qui relègue l'amère beauté de se souvenir aux caprices de la mémoire. Bientôt on les interrompra. On leur arrachera ce sentiment de force pour les ramener au réel. Il faut agir vite, aller jusqu'au bout avant qu'il ne soit trop tard. Ils lèvent leurs mains tremblantes à l'unisson, parfait miroir inversé. De sa main droite il saisit sa main gauche et approche doucement de ses doigts leur trésor commun, le témoignage qui verbalise l'implicite de leur promesse : un anneau d'argent simple surmonté d'une fleur rose et blanche à demi éclose. Un nénuphar comme chez mamie, mais sans grenouille dessous. Le bredouillage se fond dans le noir, inaudible peut-être. La gorge nouée par l'émotion, elle l'invite à poursuivre, acquiesçant d'un hochement de tête. Elle est prête, impatiente. Sa main maladroite manque faire tomber la bague mais la voici enfin, enfin à son doigt, étincelante, il l'y a insérée et elle y trône, stèle d'amour inamovible à l'éclat inviolable. Ils restent un instant hébétés, ébahis, à la regarder. Elle lève son visage vers le sien, les yeux brillants d'un feu indicible, et le serment se scelle de lui-même. Leurs bouches se heurtent le temps d'un souffle.
Ils se regardent à nouveau, explosent de rire. C'est la joie débordante, le cœur qui éclate, ils l'ont fait, ils ont osé, maintenant, ils sont mariés, c'est pour la vie. Et tant pis si les autres ne sont pas contents - tous des jaloux de toute manière. Spontanément, ils s'attrapent par la main. Bastien la relâche aussitôt car la bague a beau être jolie (c'est pour ça qu'il l'a choisie) elle lui a piqué la paume. Mieux vaut changer de côté.
Jamais Bastien ne s'est senti si grand, lui qu'on place toujours au premier rang sur les photos de classe. Avec la main d'Ariane dans la sienne il se sent capable de combattre tous les monstres,  d'affronter tous les méchants et de défendre les vieilles veuves et les jeunes orphelins. Il est prêt à devenir le plus fort des chevaliers. Ariane resplendit à ses côtés. C'est elle la mariée céleste et solaire aujourd'hui, celle dont on cherche à apercevoir le sourire radieux sur les marches de la mairie, avec son bras coincé sous celui de son tendre mari. Elle a bien fait d'insister pour porter sa belle robe blanche à petits trous ce matin, et pour que sa mère accepte de lui tresser sa couronne de fleurs en plastique blanches dans les cheveux. Bien sûr, elle n'avait pas expliqué pourquoi. Sa mère avait cru à un caprice, comme d'habitude, elle l'avait grondée avant de céder. Mais en aucun cas elle n'aurait trahi la promesse que Bastien et elle s'étaient faite le jour précédent : on dit rien à personne.
Ils sortirent de l'appentis en courant, comme deux petits fous venant de faire une bêtise. Le maître allait justement sonner la cloche annonçant la fin de la récréation. Laurent les remarqua, s'étonna de leurs mains jointes :
« Bah alors, on vous a pas vus de la récré, vous avez fait quoi ? »
Nouvel échange de regards et de rires complices entre les deux époux.

xxx

« Je ne sais plus quoi faire docteur. Ariane ne rit plus. Elle mange à peine, me répond par monosyllabes. Elle ne veut plus aller à l'école et ne veut pas m'expliquer pourquoi. J'ai tout essayé pour qu'elle me dise ce qui se passe mais elle ne réagit à rien. Ni aux cadeaux, ni à ses gâteaux préférés, ni aux câlins, ni aux menaces. Elle se laisse faire ou me rejette violemment. En tout cas elle refuse de s'ouvrir. Non vraiment, je  ne sais plus quoi faire. »
Elle se tordait les mains, des larmes perlant au bord de ses longs cils, un regard implorant posé sur l'enfant, impassible. « C'était une petite fille si joyeuse... » Le murmure étranglé se perdit quelque part au fond de la gorge nouée par l'angoisse. 
Le médecin se pencha vers la jeune patiente. Assise au bord de son siège, le regard fixé sur un point invisible entre ses pieds flottant dans le vide, elle n'avait pas bronché pendant tout le temps où sa mère avait parlé, son visage aussi lisse et grave qu'une sculpture de marbre.
« C'est vrai tout ça Ariane ? »
Devant l’absence de réaction, il esquissa un geste pour empêcher la mère de la reprendre.
« Quelque chose qui s'est mal passé à l'école ? »
La gamine se mit à gratter une irrégularité dans le cuir du fauteuil au-dessus de sa jupe étalée en corolle sur ses genoux.
« Je ne vois que ça docteur. Un jour elle est rentrée à la maison, c'était il y a deux ou trois semaines. Elle a filé dans sa chambre sans rien vouloir avaler pour le goûter. Après ça c'était fini. Je ne pouvais plus en tirer un seul mot. »
Il hocha la tête, compréhensif.
« Mme Vertert, pourriez-vous me laisser seul un instant avec votre fille ? »
La femme rougit, bafouilla, laissa échapper quelques protestations inquiètes avant d'obtempérer. Toujours dur de reconnaître son impuissance pour un parent. Et encore davantage de l'accepter. Il laissa passer un instant avant de venir se placer sur le fauteuil que la mère venait de quitter. Il pouvait à présent l'entendre faire les cent pas derrière la porte du cabinet.
Toujours préoccupant, le mutisme, chez les mômes. Souvent un événement traumatique en-dessous, une souffrance impossible à mettre en mots. Mais quelque chose de particulièrement troublant chez cette gosse. Il examina la frimousse, la posture droite, les mains potelées aux gestes précis. Toute absorbée à l'affichage de sa fausse indifférence. Nullement impressionnée, la petiote. Copieuse d'avance, la crise d'ado.
« Et si vous me disiez ce qui ne va pas, mademoiselle ? »
Le vouvoiement l'étonna, la fit lever la tête. La marque de considération n'était pas pour lui déplaire. Imperceptiblement regonflée. Continue, tu m'intéresses. Non sans quelques préciosités, elle planta ses yeux dans les siens. Un profond puits de velours noir dans lequel sommeillait une lueur d'orage. Une moue de défi. Vas-y, essaye. Mes lèvres sont de pierre, ma langue de plomb. Tu ne sauras rien de moi.
Il posa plusieurs questions qu'elle ignora superbement, se contentant d'un regard en biais. Esquisse d'un sourire amusé. La vanité de son interrogatoire qu'il avait la présomption de croire différent de ceux précédemment subis commença à l'ennuyer. Elle retourna aux plis du siège. Match nul, un partout. Il prit appui sur son dossier, recula un peu sa chaise. Observa ces doigts minuscules suivre le fil des rivières asséchées creusées par l'usure. Chemin de larmes. Rides de tristesse inexprimable qui se seraient transférées du visage enfantin au cuir du vieux fauteuil témoin d'une ribambelle de grands malades, imaginaires ou non. Diva miniature aux manières ciselées par le malheur. Grande dame à l'orgueil blessé qui trouvait refuge dans la noblesse de son maintien. Qu'est-ce qui peut bien rendre triste une gamine de six ans ? Pas de décès dans la famille, pas de divorce parental en vue. La perte d'une poupée fétiche ? Une mauvaise note à l'école ? Une brouille avec la BFF ? Ou quelque chose de plus grave encore que tous ces gros chagrins ? C'est alors qu'il l'aperçut. Froide et pointue, brillant à son doigt. Germe d’un diagnostic. Un instinct policier le poussa à parler.
« Magnifique votre bague. C'est votre fiancé qui vous l'a offerte ? »
Le tracé s'arrêta, fil tranché net. Le masque s'était fissuré l'espace d'un instant. Elle reprit son dessin de plus belle, déesse inébranlable. Juste un cahot sur le chemin.
« Il doit beaucoup vous aimer pour vous avoir fait un aussi joli cadeau. Vous avez de la chance. »
La ligne s'arrêta à nouveau, chercha à se poursuivre d'un index tremblant. S'infiltrer dans la plaie à vif, cerner le symptôme et ne pas le laisser filer.
« C'est beau d'être amoureuse. C'est rare de trouver la bonne personne aussi jeune. Bravo. »
Cruel mais nécessaire. Le port altier s'affaissa, épaules du vaincu. Game over. Les boucles blondes vinrent chatouiller le menton tremblotant. Des larmes roulèrent sur les joues poupines tandis qu'un reniflement vint confirmer la défaite. Il avança une boîte de mouchoirs à laquelle elle ne prêta aucune attention, privilégiant la manche de sa veste en coton rose pastel pour essuyer larmes et morve qui avaient eu l'audace d'échapper à sa censure. Elle se redressa pour le regarder en face, un éclair de révolte dans ses yeux humides. Elle retira la bague nénuphar de son doigt et la posa brusquement sur la table.
« Si tu la veux moi j'en veux plus. »
Il remercia d'un hochement de tête. L’envoya chercher sa mère dans la salle d'attente. Pendant qu'il mettait à jour son dossier de suivi, il hésita sur les motifs. Haussa les épaules avant de se décider à y inscrire chagrin d'amour. Tant pis pour l'effet mélo. Savoir appeler un chat un chat. Les deux femmes firent leur entrée. Une déprime passagère. Besoin de réconfort. Être là pour écouter si confession il y a. Ariane ne pleurait plus, étudiait soigneusement les pendeloques du lustre pour éviter le regard interrogatif de sa mère, qui n'osait prononcer toutes les questions qui se bousculaient à ses lèvres. Qui, quoi, comment, elle n'avait rien vu venir. Voilà sa fille devenue grande, en proie aux affres de l'amour. Et que faire pour en protéger ses enfants, de celui-là ? Que faire à part recoller au mieux les morceaux du petit cœur malmené ? Le médecin rassura, préconisa les pouvoir curatifs du temps, de la vertu de patience, des plaisirs simples, raccompagna à la sortie, vint se replacer derrière le bureau. Releva la tête. Ariane se trouvait toujours à la porte.
« En plus, elle est même pas belle et elle a un gros cul. »
Elle s'éclipsa avant qu'il ne puisse répliquer quoique ce soit. Il sourit. Du caractère cette petite. Elle s'en remettrait vite. Sur sa feuille, il rajouta entre parenthèses adultère.

xxx

Bastien essayait de croiser son regard. Mais à chaque fois qu'il trouvait la force de se retourner vers elle au prix d'un colossal effort, elle restait face au tableau, insensible, apparemment engagée de tout son être dans l'opération mathématique du jour. Les soustractions ce n'est pas évident, nettement moins facile que les additions, il fallait se concentrer. Il avait remarqué que la bague avait disparu de son doigt. Enlevée et rangée dans un coin, une boîte à souvenirs ? Enterrée ? Donnée à quelqu'un d'autre ? Jetée dans une mare à grenouilles ? Brisée à coups de marteau ? Peut-être avait-elle demandé à son père de lui rendre ce service, qu'il fut ravi d'exécuter afin d'expier la rage qu'il contenait tant bien que mal contre ce vaurien, ce petit con, ce satané parjure qui avait fait du mal à sa fille chérie ? Peut-être était-il jugé et condamné chaque soir, que tous trois lui réglaient son compte à chaque repas, activité familiale que de cracher sur lui et son serment violé.
Il n'était même pas certain d'être amoureux de Léa. A vrai dire, il n'avait pas vraiment eu le choix. Pendant une récréation, elle était venue le voir et avait décrété que, dorénavant, il serait son amoureux. Il avait bien essayé de discuter, d'argumenter, d'exposer la situation - non, impossible, ç'aurait été avec plaisir mais il n’était malheureusement pas disponible, il avait offert une bague à une autre. Mais cela n'avait guère ému l'intéressée. Ses hésitations l'impatientèrent, aussi elle y coupa court, le saisit par la main et l'entraîna derrière elle. La suite fut un peu confuse. Très vite, elle le présenta à tout le monde et il fut reconnu par l'ensemble de la société infantile comme l'amoureux officiel de Léa. Faire marche arrière n'était pas une option. Sa vie autrefois prometteuse se vit soudain réduite à une impasse dans laquelle il était engagé malgré lui, perspective peu réjouissante et vaguement tragique pour qui va à peine sur ses six ans et demi. Sa honte redoubla lorsqu'il aperçut Ariane observant la scène depuis un coin de la cour. Elle ne dit rien, ne poussa aucun cri ni ne versa aucune larme. Ce silence l'inquiéta encore davantage que la violente scène de ménage tant redoutée. Et cette flamme dans ses yeux qui brillaient de douleur... Car c'était ce qui émanait de ses mâchoires serrées : la souffrance, l'humiliation d'avoir été trahie, la désillusion. Il aurait bien voulu aller vers elle, se dédommager, expliquer que ce n'était pas vraiment de sa faute, qu'il n'avait rien fait pour mais que ça lui était tombé dessus, qu'au final c'était même plutôt elle qui comptait, mais les doigts de Léa tenaient les siens emprisonnés dans un étau, et il n'osa pas bouger. Ariane s'en était allée sans qu'il n’ait pu faire autre chose qu'osciller dans une totale indécision.
Pour le châtier, elle choisit la pénitence la plus cruelle : l'indifférence, la porte fermée à clé, le mur infranchissable. Bastien était condamné à errer dans un labyrinthe d'incertitudes, à vivre sous le poids accablant de la culpabilité. Et rien n'était plus répréhensible que la lâcheté chez les héros. Son code d'honneur était souillé d'une tache d'encre indélébile, sa carrière de chevalier-shérif-pompier ruinée avant même d'avoir pu débuter. Il n'avait pas su tenir parole. La princesse se sauverait toute seule, se trouverait un autre prince, moins crapoteux. Peut-être lancerait-elle même une campagne d'affiches afin de prévenir la population de son intolérable faillibilité, le condamnant à une existence miséreuse, avec à ses trousses la ligue des meilleurs justiciers intergalactiques (MJI), qui n'aurait de cesse de le traquer pour lui infliger la punition qu'il méritait.
Mais malgré tout cela il espérait encore. Il coulait des regards dans sa direction en priant pour qu'un jour, elle se retourne, comprenne la demande implorante qui stagnait dans l'étang de ses yeux éteints, et qu'elle y réponde. Ne serait-ce que d'un signe, un mouvement de la bouche. Pas un sourire, non, il n'en était pas digne. Mais rien qu'un battement de paupière, un hochement de tête. Un oui muet pour son absolution.
Ariane ne bronchait pas. Absorbée par une époque ou une contrée lointaine, son attention aiguë perçant à travers le voile d'absence dont elle s'enroulait, elle refusait, à raison, de le libérer de sa prison morale. Si elle était maudite, promise au malheur éternel par sa traîtrise précoce, il le serait aussi. Car c'était lui le criminel. Il savait, au fond de son être, qu'elle ne flancherait jamais, tandis que lui s'effriterait, s'écraserait chaque jour un peu plus devant sa reine de pierre. Et pourtant il ne pouvait s'empêcher de caresser des yeux son visage de statue, figé sous sa douleur cachée. Et chaque jour il la trouvait plus belle encore car toujours un peu plus distante, un peu plus inaccessible, pétrifiée dans la craquelure irréparable de son cœur d'enfant brisé.

10 November 2013

Hibernation d'automne

Il fait froid. C'est le bout de mon nez qui me le dit. Ce n'est pas encore l'hiver mais je m'y prépare. Je fais des réserves. Stock d'énergie, de nourriture et de chaleur. Les salades d'été aux saveurs fraîches laissent place aux envies de soupes et de plats caloriques. Des gratins, des pommes de terre, des lentilles et de la crème pour bien se remplumer et combattre le givre.

Enroulée sous la couette. Je bouge le moins possible. Le but c'est de rester, se tremper dans le chaud et ne pas en sortir. J'ai à proximité tout ce qu'il faut pour survivre. Pile de lectures, thermos de thé brûlant aux senteurs épicées, tablette de chocolat, le tout au pied du lit. S'extirper du douillet pour faire bouillir de l'eau devient une quête épique gage de bravoure immense. La plante de mes pieds encore tiède de douceur s'écaille sur le blanc du carrelage pendant que je piétine sur place, bras pliés sur la matière éponge de mon pyjama rose. Allers et venues devant la bouilloire, ne pas laisser fléchir la courbe de la température. Habiter le chaud, s'en envelopper, s'en nourrir, s'en délecter. Passage éclair par la salle d'eau pause pipi anticipée pour éviter de se relever d'urgence. J'ai mis la main sur la vieille polaire qu'on garde tous dans un coin, le truc puant en laine épaisse qui en a essuyé des filets de sauces baveuses les dimanches soirs peinards avec plateau télé et des larmes poisseuses pendant les périodes de tristesse déversée. Un doudou taille adulte qui peut tout absorber, les crises existentielles et les matins sereins où la vie s'annonce bien. En toutes circonstances il accourt, en gros chat caressant, prodiguant réconfort et couronnant l'effort. Le pull tout déformé par les intempéries d'humeurs et la couette remplumée toute spéciale pour l'automne, une double couverture qui garde bien le chaud et diffuse sa torpeur. Le thermos est rempli, je cours à mon abri, mon terrier, mon cocon, je m'y plonge et me coule dans ses profondeurs molles. Je reprends le bouquin ouvert sur le matelas, la page en est cornée je n'ai qu'à me glisser entre les phrases bâillantes. 

Je me laisse virevolter d'un personnage à l'autre, me laisse traverser par toutes leurs émotions. Ce n'est pas confortable mais c'est une addiction, je file entre les lettres, les effleure de mes doigts comme des poissons fuyants, je les laisse me guider dans le cours du torrent. Je nage comme une sirène, sors juste la tête de l'eau pour pouvoir grignoter, savourer, profiter. Je pourrais bien écrire, avancer moi aussi dans ces textes alanguis qui ne demandent que ça, stagnants dans leur mare verte. Mais c'est plus simple de lire. Je me laisse envelopper, les mots me frottent le dos, me massent les épaules, me réchauffent le cœur de leurs pattes d'insectes. Ils me prennent par la main bien mieux que ceux que je dis miens, ces lutins facétieux qui se jouent de mes vœux. Je me fonds dans un moule comme une pâte à gâteau. Paresse exquise et voluptueuse. Pas de défi, ni de compétition. Le seul ordre du jour c'est ça, se baigner dans le bon, s'y laisser dériver, se sentir bien tranquille, toute pétrie d'amour simple et de félicité. Entre deux carrés de chocolat et une lampée de thé, je m'octroie une pause amplement méritée, le temps de digérer cette ronde littéraire qui tournoie devant moi. Mon regard s'aventure vers le PC en veille. Sans doute des mails urgents, des devoirs à remplir mais aujourd'hui j'hiberne. Le portable est éteint, je m'applique à garder et non à recevoir. Garder la chaleur, le bien-être, le bonheur. Qui sait s'ils résisteraient à la morsure du froid ? Il faut mettre de côté, en sauver pour l'hiver quand les temps seront durs. Mi-cigale mi-fourmi.

Quand même j'exagère, c'est indécent ce luxe, rester là sans bouger, bien au chaud dans son lit quand d'autres affrontent le gel et doivent creuser la neige pour espérer survivre. Mais je suis un rongeur, et les rongeurs hibernent. Tant pis pour les renards qui en perdent leurs couleurs, ils n'avaient qu'à choisir et se clamer mulot. Je sais créer mon nid, éléments incongrus assemblés et mêlés en bordel coloré, et en tirer le suc. Je suis terrée dedans, et dedans il fait bon.

3 November 2013

"Ma vie avec un super pouvoir"

Yacine
BONFILS                                                                                                                                           
4e1 
REDACTION

« Ma vie avec un super pouvoir »


Si tu pouvais avoir un super pouvoir, lequel choisirais-tu et pourquoi ?


Si je pouvais avoir un super pouvoir, je voudrais être invisible. Si j’étais invisible j’irais me cacher dans les cabines d’essayage de Jennifer pour regarder les filles se déshabiller. Je volerais des bonbons et des paquets de cigarettes au bureau de tabac d’à côté. Je piquerais même un peu dans la caisse, si j’y arrive, et je prendrais tous les magazines de voitures que je veux. Je ferais peur à tous les grands cons qui passent leur temps à faire chier les plus petits dans la cour de récré. Je leur ferais des blagues qui les ridiculiseraient. Je leur ferais regretter d’avoir pété le portable que mon frère m’avait refilé.

J’ai 13 ans. A 13 ans, quand la prof de français te demande de faire une rédaction type « quel super héros serais-tu ? », on s’attend à ce que tu répondes des trucs prévisibles, des préoccupations de gamin de 13 ans. C’est des choses comme ça que je suis supposé écrire, dire et penser. C’est la seule place qu’on me laisse. Mais si ce n’était pas une rédaction, ce n’est pas ça que je dirais.

J’aimerais vraiment être invisible. Mais pas comme Harry Potter et sa cape d’invisibilité. J’aimerais pouvoir disparaître complètement, mon corps aussi. Et si je veux être invisible ce n’est pas pour faire toutes ces conneries, même si, bien sûr, au début, ça m’amuserait sûrement un peu. Moi j’aimerais surtout pouvoir disparaître quand je veux. Me retirer dans un endroit où personne ne pourrait me voir. J’aimerais pouvoir ne plus m’assumer aux yeux des autres. Que plus personne ne puisse savoir que je suis là. J’aimerais voir comment c’est sans moi. Pouvoir m’effacer du monde à volonté sans faire peur à personne. Ne plus avoir à faire partie de tout ça si je n’en ai pas envie. Mettre le jeu en pause, comme sur une console. Des fois je me sens vide. Je n’ai pas envie de répondre quand on m’appelle, ni de suivre bêtement quand on vient me chercher. J’aimerais pouvoir rester là, sans avoir besoin de boire, de manger ou de dormir. J’aimerais pouvoir mourir pour regarder la vie défiler. Pour voir si ça change quelque chose que je sois là ou pas. Je ne pense pas que ça fasse une grande différence mais c’est pour voir, pour essayer. Peut-être qu’on comprend mieux la vie si on la regarde comme un film. Dans les films il y a toujours un début et une fin. Je ne me souviens plus du début de mon film à moi et je ne sais pas comment il finira. Mal sans doute, puisque je mourrai. Ça ne doit pas être très agréable de mourir, même si maman répétait tout le temps, quand on lui demandait, que Mamie Louise avait l’air si paisible que c’était un vrai soulagement, après tout ce qu’elle avait enduré. Moi je ne trouvais pas qu’elle était si tranquille que ça. A force d’avoir mal ça lui avait dessiné une ligne sur le front et ça lui donnait le même air sévère que quand elle fronçait les sourcils. Et je crois que Maman savait que ce n’était pas tout à fait vrai, ce qu’elle disait. Elle avait une drôle de manière de prononcer ses phrases, elles se bousculaient à la porte de sa bouche comme s’il fallait qu’elles se dépêchent de sortir avant d’être noyées dans le fond de sa gorge. On en parle plus trop de Mamie Louise. C’est peut-être parce que Maman se mettait à pleurer à chaque fois qu’on se rappelait un truc. Elle essayait de le cacher mais ça se voyait à ses yeux brillants. Alors je me dis que si je mourais ce serait pareil. On serait triste pendant un temps et puis ça passerait. Quand Raoul et Maylis mangeront les tartelettes au chocolat de M. Sampion, ils penseront à moi, ils se diront « tu te souviens, c’était ses préférées », et peut-être même qu’ils arrêteront d’en manger pendant quelques temps parce que ça leur fera trop mal. Mais ils continueront d’aller en cours, Raoul passera son bac, Maylis arrêtera d’aimer le rose parce que ça fait trop gamine. Et les parents je ne sais pas trop. Ils sont peut-être trop vieux pour y changer quelque chose.

Alors je ne sais pas trop à quoi ça sert. Si ça ne change rien que je sois là, que je sois vivant ou pas, visible ou pas. Parce que parfois c’est dur la vie. Je le vois bien dans les yeux de Papa qu’il est fatigué de travailler comme ça. Je le vois qu’au coin de sa bouche il y a l’inquiétude à la fin de chaque contrat, même s’ils n’en discutent pas trop devant nous. Je ne suis pas sûr de vouloir m’occuper de tout ça. De défendre les ours polaires parce que leur banquise fond ou de donner ma pièce toutes les semaines au mec qui dort sur des cartons sous la passerelle. Des fois ça ne me dérange pas, je me dis qu’il faut bien vivre et que je fais déjà de mon mieux. Mais d'autres fois ça me met mal. Maman dit que je suis trop jeune pour me poser toutes ces questions et que je ferais mieux de bosser en maths pour ne pas me retrouver sous un pont moi aussi. Au fond je crois qu’elle ne peut pas me répondre et que ça lui fout la trouille d’y penser de trop près, à elle aussi. Je ne suis pas sûr qu’on puisse savoir de toute façon. Même en regardant la route depuis le bas-côté comme un fantôme.

Mais si j’étais invisible et immatériel je pourrais partir sans inquiéter personne. Juste disparaître un peu, pour hiberner comme les tortues de tante Valérie qui s’enterrent tous les hivers et qui ressortent dès qu’il fait plus chaud. J’aimerais bien pouvoir disparaître quand je me sens vide plutôt que d’obliger Maman à me secouer le matin pour me sortir du nid. J’aimerais bien ne pas être obligé d’affronter le monde quand je suis comme ça. Qu’aucun regard ne s’arrête sur moi, que je n’ai pas à me justifier de la gueule que je tire ni à m’embarrasser de mes pieds trop grands quand il y a trop de monde dans le métro. Ne rencontrer aucune paire d’yeux, ne pas avoir à répondre aux interros du prof d’histoire, ne pas avoir à courir autour du terrain de foot quand il fait froid et que mon cœur l’est encore plus. Que personne ne remarque le gros bouton que j’ai sur le front. Que personne ne me touche, même si c’est que quand on me serre dans ses bras que je me sens plus réchauffé. Mais je suis trop grand pour réclamer ça maintenant. Je suis déjà plus grand que Maman. Ça serait ridicule si on s’enlaçait.

Alors si je pouvais être complètement invisible aux yeux des autres, me déconnecter du réel le temps de recharger la batterie, peut-être que j’arriverais mieux à repartir. Sans qu’on me traite d’asocial, sans qu’on me dise que je devrais profiter de ma jeunesse parce que c’est formidable d’être jeune et d’avoir la vie devant soi. Des fois j’aimerais mieux ne pas me dire ça, ne pas avoir la vie devant moi parce que ça paraît tellement grand, tellement loin et désertique tout cet espace qu’on attend que je remplisse, que ça me fait peur. Je sais que ça se fait pas de dire tout ça alors je serre les dents et je fais semblant de sourire, je réponds « tu as raison » mais avoir raison ça ne veut rien dire quand on ne ressent rien à l’intérieur. Alors oui, j’aimerais bien être invisible, pour voir comment c’est quand on est presque mort, pour savoir si c’est vraiment mieux d’affronter la vie tous les jours. Mais peut-être que ce serait mieux finalement de demander une super force, pour être sûr de ne jamais flancher.


2 November 2013

"Wet dreams on open waters", Erik Johansson.

Mes rames s'enfoncent lentement dans l'eau claire. Ça produit un clapotis léger, un chantonnement heureux et paisible. Les vaguelettes poussent ma barque en avant, plus loin, toujours plus loin. Des gouttes prennent leur envol pour atterrir sur ma peau en un baiser humide. A la surface dansent les rondes des feuilles mortes qui s’illuminent sous l’œil du soleil. Elles me précèdent, m’annoncent que la voie est libre, que je peux avancer sans crainte, sans plus jamais redouter quoique ce soit. Le souffle du vent m'entraîne lui aussi. Il m’accompagne dans cette nouvelle voie que je me fraye.

Je garde les yeux fixés sur cet horizon que je ne peux qu’imaginer. Ça fait tellement longtemps que j'en rêve que j'ai du mal à croire que c'est vrai. Pourtant, c’est vrai : je pars. Je laisse tout derrière moi ; la souffrance, la peur, les liens qui m’enserrent et me tiennent prisonnière depuis tant d’années. Je mue comme un serpent et abandonne mon ancienne peau en chemin. Ma prison coule au fond du lac.

Je ne vise pas la rive, pas encore. D'abord il faut aller plus loin. Le bruissement de l'eau résonne dans les lueurs de l'aube. Ma rame cogne contre un oreiller, iceberg flottant qui vient s'entrechoquer avec ma trajectoire avant de s'éloigner. Je frémis. Peut-être va-t-il sonner l’alarme ? Me montrer du doigt, me juger ? De tout quitter, tout plaquer comme ça, sans prévenir personne. Mais il rebondit contre une racine et tend vers moi un coin de sa taie pour me faire signe, dauphin d’eau douce qui vient jouer le long de mon bateau de plumes. D'autres nagent autour de moi, j’entends leurs cris enjoués, leurs éclats de rire espiègles et muets résonner dans ma tête. Ils sont heureux de me voir sur la route de ce nouveau départ que je désirais tant.

Le vent de la liberté s'est enfin levé. Il est froid, grisant, s’infiltre dans mes vêtements et me fait frissonner. Un pyjama n'est pas la tenue la plus appropriée pour un long voyage. Mais ce n'était pas prémédité, je suis partie d'un coup. C’était un appel, un hèle plus fort que tout. Alors ni une ni deux, je me suis redressée dans mon lit, j'ai regardé derrière moi, à travers le mur, vers cet horizon encore dissimulé qui s'amusait à me chatouiller l'oreille de caressantes promesses. Et plus il murmurait dans le creux de mon épaule, plus je le devinais en transparence, sublime et effrayant. Un instant je me suis demandé si une inondation avait conquis le rez-de-chaussée car de l’eau s’infiltrait progressivement au premier étage, perlant goutte à goutte entre les fibres de la moquette. Je me suis contentée d'attendre. Tout était sous contrôle. J’ai décidé de faire confiance. Le mur extérieur s'est abaissé, passage secret bien camouflé, en attente d'un simple déclic pour ouvrir ses ailes immenses et me projeter en avant. Le courant eut tôt fait d’emporter l’oisillon et son nid. Tombés d'un bloc, mon lit et moi. Il s'est enfoncé dans l'eau comme un bouchon de liège et s'est mis à nager tranquillement, dans cette étendue d’eau immense et calme qui avait pris possession du jardin, de la maison, du lotissement entier. On n'en voyait plus rien. Rien que le lac qui avait tout effacé, et les arbres qui se dressaient le long de ses rives infinies et m'indiquaient le chemin à suivre de la pointe de leurs branches et de leurs cimes penchées. Pas par-là, plus loin, là-bas, devant. Va plus loin.

Au début j'ai laissé faire. Allongée sur le dos j'ai observé le ciel, les nuages qui convergeaient vers ma destination, la lumière qui ruisselait à travers leurs silhouettes mouvantes et baignait l’atmosphère d’une lueur inédite. Tous les éléments se donnent rendez-vous à l’horizon que je ne quitte plus des yeux. J’ai décidé de mener ma barque. J'ai saisi les rênes de ma monture. Après tout ce départ, c'est moi qui l'ai voulu. Je prends ma vie en main. Le plaid a un peu trempé dans l'eau mais ça ne fait rien. Un nouveau monde m'attend et je n'ai plus besoin de couverture pour me protéger.

  Wet dreams on open waters, Erik Johansson.

'Not all those who wander are lost'

"Tous ceux qui errent ne sont pas forcément perdus"

J'aimerais pouvoir vous dire que je suis l'auteure de cette phrase bien puissante (et ô combien réconfortante en ces temps de crise où personne ne sait très bien où il en est) mais mon honnêteté me pousse à vous dire que je l'ai empruntée à J.R.R. Tolkien. Écrite en grand sur des affiches pour une exposition et placardée dans toutes les stations de métro de Londres, elle m'a percutée. Après quelques rapides recherches, j'ai appris qu'il s'agissait en fait d'un vers extrait d'un poème inséré dans Le Seigneur des Anneaux (et que, shame on me, je ne m'en rappelais absolument pas) :

All that is gold does not glitter,
Not all those who wander are lost;
The old that is strong does not wither,
Deep roots are not reached by the frost.

From the ashes a fire shall be woken,
A light from the shadows shall spring;
Renewed shall be blade that was broken,
The crownless again shall be king

La dernière strophe se rapportant au destin d'Aragorn dans la trilogie, il est sans doute un peu normal que la première strophe soit plus parlante. (J'avoue, j'ai failli pleurer sur l'image finale du givre...)

J'ai donc choisi cette phrase pour être le titre de mon blog. 

Mes amis vous diraient que je suis une adepte de "l'errance", pas tellement parce que je suis du genre vagabonde mais plutôt parce que j'ai tendance à abuser de ce verbe que j'aime bien employer dans des contextes pas toujours très appropriés : errer

Outre le fait que la flânerie ait toujours été propice à la créativité, j'ai tendance à penser que la vie en général n'est qu'errance. Certes, on se fixe des objectifs qui nous font avancer, mais la plupart du temps, les choix déterminants dans notre vie sont souvent orientés par le hasard. Le hasard des rencontres, par exemple. Certains pensent qu'il n'y a pas de hasard et que ces rencontres sont en réalité le fruit du destin. Qu'elles se produisent pour une raison. Je pense que "hasard" n'est qu'un autre nom pour parler du destin. Des fois on se sent appelé par quelque chose et on va suivre cette direction coûte que coûte. Des fois ça "tombe dessus". Peut-être que dans le second cas, on ne savait pas, on ne sentait pas qu'on était appelé. C'est peut-être ça la différence.

Et l'errance, dans tout ça, me direz-vous ? L'errance c'est savoir se laisser guider par quelque chose qu'on sent au fond de soi, et qu'on sent plus ou moins selon les jours. On ne sait pas vraiment où ça mène, ça ne donne qu'une très vague direction, mais c'est comme si le vent nous poussait par-là. Alors on suit. De temps en temps on aimerait bien faire demi-tour parce que le but paraît trop loin, inaccessible, source potentielle de souffrance. Ça fait peur. On change de chemin, on tourne au premier croisement. Mais on finit par retomber sur cette même route qu'on avait quittée. Parce que c'est là qu'on doit aller. Et les détours font partie de cette route. Qui sait, si on n'avait pas changé de cap un moment, on serait peut-être tombé sur une impasse.

J'ai l'impression que cette route est plus rusée que nous. Si elle sent que c'est son rôle de nous emmener quelque part, elle le fera. Quitte à nous faire croire qu'on l'avait laissée derrière. Elle sait se déguiser. Passer de chemin poussiéreux à chaussée goudronnée pour se changer en fleuve, en route de montagne. Et pendant tout ce temps, vous suivez la même voie sans même en avoir conscience, alors que vous étiez persuadé de lui avoir échappé.

Pourquoi parler d'errance, dans ce cas, puisqu'on avance ? Parce que l'errance est définie par l'incertitude. On a l'impression de s'égarer en chemin, de s'arrêter pour prendre des cailloux inutiles sur le bas-côté. Alors que ce sont ces petits cailloux qui nous permettront de continuer, que ce soit pour faire une pause poétique en admirant des ricochets réussis ou pour faire fuir un oiseau de malheur qui allait nous attaquer. Ça permet de jouer au petit Poucet, on se souvient par où, par quoi on en est passé pour arriver là où on est maintenant. Et selon moi, il y a deux sortes d'errance, selon l'humeur.

Il y a des jours où mettre un pas devant l'autre ne représente aucunement une épreuve, on court et sautille plus qu'on ne marche ; on embrasse chaque gravillon du chemin qui se trouve être le nôtre et on ramasse les pépites d'or qui le longent en remerciant le ciel, même si on ignore où on va exactement et pendant combien de temps on avancera à ce rythme. D'autres jours, on se sent déambuler dans le brouillard, on a froid et on se maudit d'avoir emprunté cette route-là plutôt que celle d'à côté, on se répète qu'on aurait mieux aimé une piste plus verdoyante et rassurante, qu'on fonce sans doute droit dans un mur et qu'on ferait mieux de faire marche arrière.

Mais reculer sur la route de la vie ce n'est pas possible. Comme sur un tapis roulant, on est obligé de continuer tant que quelque chose se dessine devant nous. Et il se dessine quelque chose à chacun de nos pas, fumée noire ou traits bien nets. On est parfois forcé d'avancer à l'aveugle mais on ne tarde pas à se rendre compte qu'une trame finit par transparaître en dessous. Cette responsabilité est effrayante, mais elle est aussi excitante, car c'est cet entre-deux qui permet de réaliser, au final, les plus belles aquarelles. Celles qui nous ressemblent.


1 November 2013

Nouveau départ

Besoin de neuf pour me prouver que je suis capable d'évoluer, de changer et de m'améliorer. D'être qui je veux être. J'ai de bonnes bases mais elles doivent encore s'affermir. J'ai toujours peur qu'elles s'effondrent. Et ces peurs à la con j'en ai assez. Je veux pouvoir tenir sur mes deux jambes et sentir que c'est solide.

Nouveau départ, donc. 

Je suis ancrée dans le sol. Le ciel change au-dessus de ma tête mais la terre est là, sous mes pieds, et j'y suis enracinée. Reste à puiser dans ces ressources pour s'épanouir complètement, relever la tête et laisser éclater la ramure, les feuilles, les fleurs. Le bonheur. Passer d'un arbre chétif et frêle à la sagesse d'un chêne centenaire, ça demande du temps, des efforts. Mais c'est à sa cime que je veux grimper. Je veux y arriver.

J'y arriverai.

Et pour me prouver que j'en suis capable, je fais le tri. Je crée un nouveau blog. Ça peut sembler dérisoire mais ça va m'aider. Je vais intégrer à ce blog les textes dont je suis fière et que j'ai écrits il y a longtemps. Ceux qui comptent dans mon parcours.

Aujourd'hui "j'étudie" l'écriture de création (ou creative writing) et je dois l'assumer jusqu'au bout. C'est loin d'être facile mais c'est ce que j'ai envie d'être, ce que je suis vraiment et que je n'ose endosser qu'à demi, comme une veste dont je n'aurais enfilé qu'une seule manche. Je ne suis pas écrivaine mais j'écris. Ça me construit, ça m'aide, ça fait partie de ma vie. C'est un besoin comme une passion. On ne peut pas vivre pleinement sa vie sans passion. Bien sûr, je n'ai aucune idée de l'endroit où ça me mène, mais ça m'emmène, c'est déjà ça. 

Le semestre prochain, je me lance dans un projet sur le long terme. Et ce sera mon seul objectif. Ou disons plutôt mon objectif principal, car je suis incapable de me concentrer sur une seule chose à la fois. Mais ça aussi, c'est moi. Je m'éparpille et ça me nourrit. Je découvre, j'apprends, et j'ai du mal à rester en place. Mais cette fois-ci ce sera différent. Je me lance et je ne veux plus reculer.

Ce blog voit le jour car j'ai besoin de renforcer mes convictions, de donner corps à mon écriture. De la prendre plus au sérieux. J'ai besoin de croire que j'ai de la force et qu'elle peut en avoir elle aussi. Et ce blog est là pour l'afficher, à moi et aux autres, à m'aider à rendre les choses plus concrètes.

Le plongeon.

Et ça, ça demande du courage, surtout quand on aime pas spécialement l'eau.



La Grande Sophie, "Du courage", Et si c'était moi.