15 January 2014

Sourire nocturne

Il est tard. La lassitude rend ton corps plus lent, plus lourd. Ça fait pas très actif, ni même jeune dynamique mais t'y peux rien, t'es crevé. Dans le métro tu penses à ce qui te reste à faire pour le boulot. Ça s'empile ces derniers temps, t'es loin d'avoir fini. Demain ce sera sans doute pareil, tu rentreras chez toi à pas d'heure et tu garderas ton manteau sur les épaules le temps que l'atmosphère se réchauffe, le temps que le chauffage fasse remonter lentement la température dans ton 15m².
    
     C'est ta station. Tu descends. Tu montes les marches d'un pas traînant. Tu te sens vraiment fatigué. Mais t'as même pas envie de te coucher, parce que tu sais que demain ce sera la même, une journée qui s'étire en longueur et rogne ton énergie petit à petit, jusqu'à ce qu'il te reste plus que la fatigue et aucun enthousiasme. Tu aimerais que le temps puisse s'arrêter, juste ce qu'il faut pour regarder un film sans que l'heure tourne de son décompte sadique, juste un bon film en noir et blanc sous un abri de couverture polaire, une tasse de tisane à garder dans les mains pendant un bon quart d'heure avant de pouvoir boire sans te brûler la langue. Comme avant, avec ta mère, avec vos insomnies, quand vous veilliez jusqu'à pas d'heure, à vous tenir chaud devant l'écran, à prétendre oublier que demain, demain, faudrait réattaquer. Juste une pause pour pouvoir faire semblant, pour se créer une bulle, jamais crevable de l'extérieur. La bulle de l'éternel présent, aucune obligation si ce n'est de savourer l'intemporel que tu t'es octroyé. C'est pas le genre de choses que tu dis à tes potes  au pire tu vires la couette, tu remplaces la verveine par un truc plus viril comme une bouteille de bière, et les films noir et blanc par une redif' sportive  mais c'est pourtant le seul truc qui te fait envie maintenant. Mais t'es vraiment crevé, tu pourrais t'endormir – et ça serait encore pire, ce serait trahir l'instant, filer jusqu'au matin sans s'être fait à l'idée. Et puis en plus t'as faim. T'as pas encore mangé avec toutes ces histoires. Tu visualises, t'essayes de te rappeler ce qu'il y a dans ton frigo. Mais rien à faire, y'a rien qui te revient et c'est peut-être justement parce qu'il y a rien dedans  à part deux-trois légumes en train de pourrir doucement parce que t'as jamais le temps ni l'énergie pour te les préparer. Heureusement y'a McDo, ils sont sûrement ouverts, tu sens déjà les frites et le poulet croustillant quand tu croques dans le burger. Mais tu arrives trop tard, même McDo a fermé, c'est vraiment pas humain de bosser aussi tard. Tu restes planté devant quelques minutes encore, ton pied raclant le sol et les mains dans les poches, comme espérant de plus, essayer d'y rentrer puisqu'il y a de la lumière. Mais c'est mort, sont en train de balayer, pour eux aussi maintenant c'est la fin de la journée.

     Tu te remets en marche vers chez toi, une vague prière en tête, celle de trouver quelque chose, quoique ce soit de comestible à consommer tout de suite, pas d'effort à fournir sinon celui de mâcher. Rien que t'imaginer en train de faire cuire des pâtes, ça t'épuise complètement. T'as beau traîner la patte tu veux en profiter, de ces instants de rien, de pseudo-liberté après le dur labeur. T'as vraiment pas envie de les laisser couler au fond d'une casserole d'eau, ces précieux instants-là que tu voles à  ton boss et à la société. Parce que t'en as envie, ouais, tu as vraiment envie de te faire un bon vieux film, et de bouffer un truc, un truc bien chaud et gras, et d'envoyer bouler tous ces slogans bidons, mangerbouger.com et les fruits et légumes, quand on rentre aussi tard on a juste envie de rien sinon de réconfort et bizarrement le gras, c'est plus réconfortant qu'une pomme toute ramollie. Et c'est là que tu le trouves, c'est pile ce que tu cherchais, un de ces kebabs hallal qui visent le bon créneau, celui des paumés comme toi qui rentrent trop tard chez eux sans rien dans leur placard, qui auraient dû prévoir le coup sauf qu'ils avaient pas le temps. C'est marrant quand t'y penses, tu planifies tout le temps dès que tu es au boulot, mais quand il s'agit de toi tu n'en trouves plus le temps  faut dire c'est secondaire tous ces besoins primaires. Alors tu rentres au chaud et ça sent bon la viande qui rôtit sur sa broche, et les senteurs d'épices qui t'évoquent la cuisine, la vraie que tu goûtais, le dimanche en famille, avant d'habiter seul.
   
     Tu passes ta commande au gars qui s'emmerdait, assis à son comptoir, en attente des clients qui viennent chercher refuge dans son boui-boui graisseux, se protéger de la nuit avant qu'elle les avale, ces rebelles qui résistent à ses impératifs  la nuit on dort ou on erre dans le noir  ici c'est temporaire mais au moins y'a quelqu'un et puis c'est éclairé. Tu lorgnes d’un air morne les différentes canettes comprises dans le menu. Le frigo à lui seul est une publicité, pleine de couleurs criardes et de mauvais jeux de mots. T’aurais bien envie de thé pour avoir un truc chaud mais y’a rien d’affiché et t’oses pas en demander  de toute y’en a chez toi et il mettrait trop de sucre. Le type ne parle pas, il s’active aux fourneaux, bougeant de bac en bac pour faire chauffer ce qu’il faut. Tu sais pas si les plis que tu vois sur son front sont dus à la fatigue comme toi, à des soucis quelconques qui lui plomberaient le dos, ou juste à la concentration, celle qu’il axe dans la cuisson de ton steak ou bien dans l’émission qui piaille au-dessus de ta tête. Tu regardes toi aussi parce que t’as rien à faire, puis tu sors ton i-phone, celui pour ton boulot, et tu consultes tes mails et tes réseaux sociaux. Tu lis des messages, juste quatre ou cinq en plus à mettre sur ta liste, celle de ceux qui restent sans réponse parce que tu n’as pas le temps. Tu regardes les photos postées par cette fille de ton ancienne promo, elle est en Australie maintenant, tu la détestes un peu pour ça. Tu te demandes pourquoi est-ce qu’elle a pu partir pendant que toi tu t’es planté ici dans ce job qui te bouffe. La force des choses ou question de volonté ? T’aimerais bien le savoir, ce que tu veux de ta vie, comme t’as choisi le menu en entrant tout à l’heure. Mais c’est peut-être réducteur de concentrer sa vie à un simple trois choix. Et qu’est-ce que tu as toi en ce moment, le soda ou les frites ? Certainement pas le burger en tout cas, il te manque l’essentiel  à moins qu’on le voit plutôt comme le bébé coucou, qui éclipse tout le reste, le pousse sur les côtés. Ta mère dit que c’est normal, que ça va pas durer. Qu’on travaille souvent dur pour un premier boulot mais que ça paye toujours. Que si tu bosses comme ça ils pourront que te garder. T’en es pas aussi sûr mais t’as envie d’y croire. Alors tu joues le jeu, quitte à y perdre des potes. Tout en craignant un peu que ça ne finisse jamais, que pour tenir le coup, il faille tenir le rythme et jamais perdre la main. Et c’est sûr que maintenant, alors que tu plonges dans les photos de cette fille qui t’énerve toujours plus, tu te dis que t’es pas sûr de pouvoir supporter. Et pas sûr de le vouloir, si on s’engage par là. Mais ça tu n’oses pas l’avouer, surtout pas à ta mère, qui est si fière de toi, elle qui a investi et qui a cru en toi. T'oserais pas affronter ses grands yeux verts en face si tu plaquais ton job pour partir en bateau, sur une île loin d'ici où il ferait toujours beau, une île de paradis où les oiseaux rigolent, comme dans cette  chanson kitsch qu'on fait chanter aux gosses.

     Le mec a déjà dû t’appeler, sûrement une ou deux fois, tu sursautes et t’excuses, tu prends le sac plastique qui contient ton dîner et farfouilles dans ta poche pour trouver un billet. Il te demande de la monnaie, tu racles le fond de ton jean et sors un peu de ferraille. Il te manque vingt centimes pour pouvoir faire le compte mais il efface l’ardoise d’un geste de la main. Et pendant qu’il t’encaisse, il te raconte des trucs, sans doute des phrases toutes faites, qu’il sert à chaque client comme une sauce pour les frites, t’as regardé discrètement s’il y avait quelqu’un d’autre mais il semblerait bien que c’est à toi qu’il parle. Tu bafouilles une réponse, tu te sens mal à l’aise sans bien savoir pourquoi, t’as juste envie de rentrer et de manger tranquille, tu te sens envahi, t’étais pas prêt à ça. Tu t’apprêtes à partir mais il t’arrête encore, y'a la boisson c’est vrai, t’as failli l’oublier. Tu prends un truc au pif sur une des étagères et tu t’enfuis d’ici avec un faible "au revoir". Tu marches jusqu’à chez toi avec au fond du ventre une sensation pas claire. Tu comprends pas très bien ce qui t’a fait flipper. Tu te repasses la scène, ton cafard en sourdine, et tu le vois soudain alors que tu ouvres ta porte, le grand sourire du mec qui te chantait ses phrases avec ses pointes d’accent. Tu l’entends t’expliquer qu’il ne ferme qu’à deux heures et qu’il a hâte d’y être, aujourd’hui il faisait moche et ça l’a déprimé, un de ces jours comme ça où il n’y a rien à faire qu’à attendre le lendemain. Tu revois sa grande main balayer ces centimes que tu ne possédais pas, et ce sourire encore, ce putain de grand sourire qui illuminait tout et soudain tu te rends compte que de toute ta journée, c’est le seul que t’as vu. 

     Et pendant que t’es calé, à croquer ton burger devant ton bon vieux film, tu repenses à ce mec soit disant déprimé, qui se couchera sans doute beaucoup plus tard que toi mais qui continuera à griller ses burgers avec le même sourire qui lui fend le visage et le même bavardage pour chacun des paumés qui passeront le pas de sa porte en quête de réconfort. Et sur ton lit pliant dans ton 15m², tu ne te sens plus si seul en te l’imaginant.

No comments:

Post a Comment