20 November 2013

Le parjure

Les noces se célébrèrent dans le plus grand secret. Aucun invité, aucun allié dans cette ultime provocation stellaire. Pas de demoiselle d’honneur ni de témoin. La meilleure amie sera furieuse lorsqu'elle l'apprendra ; le meilleur pote n'aurait pas compris. Quant aux parents la question ne se posait même pas. Ils auraient pourtant été les premiers à applaudir, présence discrète en arrière-plan au sourire débordant de tendresse. Mais c’était justement ce sourire qui gênait. Cette gentillesse qui semblait dire « regarde comme ils sont mignons ! ». Hors de question. Cet accès de condescendance bienveillante n'aurait pu que compromettre la solennité de leur moment, du moment le plus important de leur vie, de leur rite de passage.
Debout l'un en face de l'autre, ils se regardent dans les yeux, d’un regard qui ne flanche pas. Avec un tel sérieux, une telle grâce qu’on les croirait tirés d’une peinture en clair-obscur. Deux Eros, deux chérubins se jurant fidélité, se promettant de s’aimer pour toujours, à la vie à la mort. Ils s’observent mutuellement et dans leurs prunelles se reflètent la même détermination, le même éclat qui murmure « c’est une folie mais allons-y ». En apnée, suspendus dans l'intensité de ce présent miraculeux, submergés par cette puissance cosmique, par l'absolue pureté de ces émotions nouvelles.
Un rai de lumière s’est infiltré entre la vieille porte de bois écaillée et le mur de pierre décrépi, baignant le réduit de reflets mordorés qui ondulent doucement sur le sol de poussière. La lueur précaire met en valeur ses boucles blondes qui frisottent le long de ses joues fraîches et rebondies. Il aime beaucoup ces cheveux clairs qui lui rappellent l’innocence des héroïnes de contes. Lui est à moitié caché par l’obscurité ; l’unique rayon de soleil qui ose s'immiscer dans leur intimité vient scinder son corps en deux dans le sens de la longueur, faisant reluire son front bombé. Elle aime cette pâleur accrue qui allonge et creuse son visage encore rond.
Personne ne les a vus se faufiler dans l’église qu’ils ont choisie pour leur consécration. Ils avaient besoin d’un endroit qui ne soit qu'à eux. Un endroit où ils pouvaient se délecter de ce parfum étrange qui les enveloppait tous deux dans la même valse aérienne, le même vertige enivrant. Bien sûr tout le monde savait. Tout le monde savait qu’Ariane et Bastien étaient amoureux. D’où leur irrépressible besoin de solitude, pour ne plus attirer les regards, les commentaires, consternés et lassés qu'ils étaient des moqueries puériles de leurs pairs. Un jour peut-être comprendraient-ils l’immensité de ce qu’ils étaient en train de vivre. Pour l’heure, ils devaient s’isoler, s’exiler dans leur amour naissant et le consommer à part, à l’écart de la société. C'est le propre des grandes passions que de rester incomprises, subversives car brisant tous codes, tous cadres et toutes convenances vainement imposés par l'ordre public.
Combien de minutes s'étaient-elles écoulées depuis l'arrêt du temps en cette dimension qui n'existait que pour eux seuls ? Aucun des deux n'ose esquisser un pas vers l'autre, de peur de briser cet instant d'éternité, cet équilibre si beau et si fragile qui n'existe qu'une seule fois entre deux êtres. Mais la basse et froide réalité n'a que faire des fantasmes des amants. Elle finit toujours par se réapproprier ce qu'elle croit sien, par figer les gestes dans une embrassade glacée qui relègue l'amère beauté de se souvenir aux caprices de la mémoire. Bientôt on les interrompra. On leur arrachera ce sentiment de force pour les ramener au réel. Il faut agir vite, aller jusqu'au bout avant qu'il ne soit trop tard. Ils lèvent leurs mains tremblantes à l'unisson, parfait miroir inversé. De sa main droite il saisit sa main gauche et approche doucement de ses doigts leur trésor commun, le témoignage qui verbalise l'implicite de leur promesse : un anneau d'argent simple surmonté d'une fleur rose et blanche à demi éclose. Un nénuphar comme chez mamie, mais sans grenouille dessous. Le bredouillage se fond dans le noir, inaudible peut-être. La gorge nouée par l'émotion, elle l'invite à poursuivre, acquiesçant d'un hochement de tête. Elle est prête, impatiente. Sa main maladroite manque faire tomber la bague mais la voici enfin, enfin à son doigt, étincelante, il l'y a insérée et elle y trône, stèle d'amour inamovible à l'éclat inviolable. Ils restent un instant hébétés, ébahis, à la regarder. Elle lève son visage vers le sien, les yeux brillants d'un feu indicible, et le serment se scelle de lui-même. Leurs bouches se heurtent le temps d'un souffle.
Ils se regardent à nouveau, explosent de rire. C'est la joie débordante, le cœur qui éclate, ils l'ont fait, ils ont osé, maintenant, ils sont mariés, c'est pour la vie. Et tant pis si les autres ne sont pas contents - tous des jaloux de toute manière. Spontanément, ils s'attrapent par la main. Bastien la relâche aussitôt car la bague a beau être jolie (c'est pour ça qu'il l'a choisie) elle lui a piqué la paume. Mieux vaut changer de côté.
Jamais Bastien ne s'est senti si grand, lui qu'on place toujours au premier rang sur les photos de classe. Avec la main d'Ariane dans la sienne il se sent capable de combattre tous les monstres,  d'affronter tous les méchants et de défendre les vieilles veuves et les jeunes orphelins. Il est prêt à devenir le plus fort des chevaliers. Ariane resplendit à ses côtés. C'est elle la mariée céleste et solaire aujourd'hui, celle dont on cherche à apercevoir le sourire radieux sur les marches de la mairie, avec son bras coincé sous celui de son tendre mari. Elle a bien fait d'insister pour porter sa belle robe blanche à petits trous ce matin, et pour que sa mère accepte de lui tresser sa couronne de fleurs en plastique blanches dans les cheveux. Bien sûr, elle n'avait pas expliqué pourquoi. Sa mère avait cru à un caprice, comme d'habitude, elle l'avait grondée avant de céder. Mais en aucun cas elle n'aurait trahi la promesse que Bastien et elle s'étaient faite le jour précédent : on dit rien à personne.
Ils sortirent de l'appentis en courant, comme deux petits fous venant de faire une bêtise. Le maître allait justement sonner la cloche annonçant la fin de la récréation. Laurent les remarqua, s'étonna de leurs mains jointes :
« Bah alors, on vous a pas vus de la récré, vous avez fait quoi ? »
Nouvel échange de regards et de rires complices entre les deux époux.

xxx

« Je ne sais plus quoi faire docteur. Ariane ne rit plus. Elle mange à peine, me répond par monosyllabes. Elle ne veut plus aller à l'école et ne veut pas m'expliquer pourquoi. J'ai tout essayé pour qu'elle me dise ce qui se passe mais elle ne réagit à rien. Ni aux cadeaux, ni à ses gâteaux préférés, ni aux câlins, ni aux menaces. Elle se laisse faire ou me rejette violemment. En tout cas elle refuse de s'ouvrir. Non vraiment, je  ne sais plus quoi faire. »
Elle se tordait les mains, des larmes perlant au bord de ses longs cils, un regard implorant posé sur l'enfant, impassible. « C'était une petite fille si joyeuse... » Le murmure étranglé se perdit quelque part au fond de la gorge nouée par l'angoisse. 
Le médecin se pencha vers la jeune patiente. Assise au bord de son siège, le regard fixé sur un point invisible entre ses pieds flottant dans le vide, elle n'avait pas bronché pendant tout le temps où sa mère avait parlé, son visage aussi lisse et grave qu'une sculpture de marbre.
« C'est vrai tout ça Ariane ? »
Devant l’absence de réaction, il esquissa un geste pour empêcher la mère de la reprendre.
« Quelque chose qui s'est mal passé à l'école ? »
La gamine se mit à gratter une irrégularité dans le cuir du fauteuil au-dessus de sa jupe étalée en corolle sur ses genoux.
« Je ne vois que ça docteur. Un jour elle est rentrée à la maison, c'était il y a deux ou trois semaines. Elle a filé dans sa chambre sans rien vouloir avaler pour le goûter. Après ça c'était fini. Je ne pouvais plus en tirer un seul mot. »
Il hocha la tête, compréhensif.
« Mme Vertert, pourriez-vous me laisser seul un instant avec votre fille ? »
La femme rougit, bafouilla, laissa échapper quelques protestations inquiètes avant d'obtempérer. Toujours dur de reconnaître son impuissance pour un parent. Et encore davantage de l'accepter. Il laissa passer un instant avant de venir se placer sur le fauteuil que la mère venait de quitter. Il pouvait à présent l'entendre faire les cent pas derrière la porte du cabinet.
Toujours préoccupant, le mutisme, chez les mômes. Souvent un événement traumatique en-dessous, une souffrance impossible à mettre en mots. Mais quelque chose de particulièrement troublant chez cette gosse. Il examina la frimousse, la posture droite, les mains potelées aux gestes précis. Toute absorbée à l'affichage de sa fausse indifférence. Nullement impressionnée, la petiote. Copieuse d'avance, la crise d'ado.
« Et si vous me disiez ce qui ne va pas, mademoiselle ? »
Le vouvoiement l'étonna, la fit lever la tête. La marque de considération n'était pas pour lui déplaire. Imperceptiblement regonflée. Continue, tu m'intéresses. Non sans quelques préciosités, elle planta ses yeux dans les siens. Un profond puits de velours noir dans lequel sommeillait une lueur d'orage. Une moue de défi. Vas-y, essaye. Mes lèvres sont de pierre, ma langue de plomb. Tu ne sauras rien de moi.
Il posa plusieurs questions qu'elle ignora superbement, se contentant d'un regard en biais. Esquisse d'un sourire amusé. La vanité de son interrogatoire qu'il avait la présomption de croire différent de ceux précédemment subis commença à l'ennuyer. Elle retourna aux plis du siège. Match nul, un partout. Il prit appui sur son dossier, recula un peu sa chaise. Observa ces doigts minuscules suivre le fil des rivières asséchées creusées par l'usure. Chemin de larmes. Rides de tristesse inexprimable qui se seraient transférées du visage enfantin au cuir du vieux fauteuil témoin d'une ribambelle de grands malades, imaginaires ou non. Diva miniature aux manières ciselées par le malheur. Grande dame à l'orgueil blessé qui trouvait refuge dans la noblesse de son maintien. Qu'est-ce qui peut bien rendre triste une gamine de six ans ? Pas de décès dans la famille, pas de divorce parental en vue. La perte d'une poupée fétiche ? Une mauvaise note à l'école ? Une brouille avec la BFF ? Ou quelque chose de plus grave encore que tous ces gros chagrins ? C'est alors qu'il l'aperçut. Froide et pointue, brillant à son doigt. Germe d’un diagnostic. Un instinct policier le poussa à parler.
« Magnifique votre bague. C'est votre fiancé qui vous l'a offerte ? »
Le tracé s'arrêta, fil tranché net. Le masque s'était fissuré l'espace d'un instant. Elle reprit son dessin de plus belle, déesse inébranlable. Juste un cahot sur le chemin.
« Il doit beaucoup vous aimer pour vous avoir fait un aussi joli cadeau. Vous avez de la chance. »
La ligne s'arrêta à nouveau, chercha à se poursuivre d'un index tremblant. S'infiltrer dans la plaie à vif, cerner le symptôme et ne pas le laisser filer.
« C'est beau d'être amoureuse. C'est rare de trouver la bonne personne aussi jeune. Bravo. »
Cruel mais nécessaire. Le port altier s'affaissa, épaules du vaincu. Game over. Les boucles blondes vinrent chatouiller le menton tremblotant. Des larmes roulèrent sur les joues poupines tandis qu'un reniflement vint confirmer la défaite. Il avança une boîte de mouchoirs à laquelle elle ne prêta aucune attention, privilégiant la manche de sa veste en coton rose pastel pour essuyer larmes et morve qui avaient eu l'audace d'échapper à sa censure. Elle se redressa pour le regarder en face, un éclair de révolte dans ses yeux humides. Elle retira la bague nénuphar de son doigt et la posa brusquement sur la table.
« Si tu la veux moi j'en veux plus. »
Il remercia d'un hochement de tête. L’envoya chercher sa mère dans la salle d'attente. Pendant qu'il mettait à jour son dossier de suivi, il hésita sur les motifs. Haussa les épaules avant de se décider à y inscrire chagrin d'amour. Tant pis pour l'effet mélo. Savoir appeler un chat un chat. Les deux femmes firent leur entrée. Une déprime passagère. Besoin de réconfort. Être là pour écouter si confession il y a. Ariane ne pleurait plus, étudiait soigneusement les pendeloques du lustre pour éviter le regard interrogatif de sa mère, qui n'osait prononcer toutes les questions qui se bousculaient à ses lèvres. Qui, quoi, comment, elle n'avait rien vu venir. Voilà sa fille devenue grande, en proie aux affres de l'amour. Et que faire pour en protéger ses enfants, de celui-là ? Que faire à part recoller au mieux les morceaux du petit cœur malmené ? Le médecin rassura, préconisa les pouvoir curatifs du temps, de la vertu de patience, des plaisirs simples, raccompagna à la sortie, vint se replacer derrière le bureau. Releva la tête. Ariane se trouvait toujours à la porte.
« En plus, elle est même pas belle et elle a un gros cul. »
Elle s'éclipsa avant qu'il ne puisse répliquer quoique ce soit. Il sourit. Du caractère cette petite. Elle s'en remettrait vite. Sur sa feuille, il rajouta entre parenthèses adultère.

xxx

Bastien essayait de croiser son regard. Mais à chaque fois qu'il trouvait la force de se retourner vers elle au prix d'un colossal effort, elle restait face au tableau, insensible, apparemment engagée de tout son être dans l'opération mathématique du jour. Les soustractions ce n'est pas évident, nettement moins facile que les additions, il fallait se concentrer. Il avait remarqué que la bague avait disparu de son doigt. Enlevée et rangée dans un coin, une boîte à souvenirs ? Enterrée ? Donnée à quelqu'un d'autre ? Jetée dans une mare à grenouilles ? Brisée à coups de marteau ? Peut-être avait-elle demandé à son père de lui rendre ce service, qu'il fut ravi d'exécuter afin d'expier la rage qu'il contenait tant bien que mal contre ce vaurien, ce petit con, ce satané parjure qui avait fait du mal à sa fille chérie ? Peut-être était-il jugé et condamné chaque soir, que tous trois lui réglaient son compte à chaque repas, activité familiale que de cracher sur lui et son serment violé.
Il n'était même pas certain d'être amoureux de Léa. A vrai dire, il n'avait pas vraiment eu le choix. Pendant une récréation, elle était venue le voir et avait décrété que, dorénavant, il serait son amoureux. Il avait bien essayé de discuter, d'argumenter, d'exposer la situation - non, impossible, ç'aurait été avec plaisir mais il n’était malheureusement pas disponible, il avait offert une bague à une autre. Mais cela n'avait guère ému l'intéressée. Ses hésitations l'impatientèrent, aussi elle y coupa court, le saisit par la main et l'entraîna derrière elle. La suite fut un peu confuse. Très vite, elle le présenta à tout le monde et il fut reconnu par l'ensemble de la société infantile comme l'amoureux officiel de Léa. Faire marche arrière n'était pas une option. Sa vie autrefois prometteuse se vit soudain réduite à une impasse dans laquelle il était engagé malgré lui, perspective peu réjouissante et vaguement tragique pour qui va à peine sur ses six ans et demi. Sa honte redoubla lorsqu'il aperçut Ariane observant la scène depuis un coin de la cour. Elle ne dit rien, ne poussa aucun cri ni ne versa aucune larme. Ce silence l'inquiéta encore davantage que la violente scène de ménage tant redoutée. Et cette flamme dans ses yeux qui brillaient de douleur... Car c'était ce qui émanait de ses mâchoires serrées : la souffrance, l'humiliation d'avoir été trahie, la désillusion. Il aurait bien voulu aller vers elle, se dédommager, expliquer que ce n'était pas vraiment de sa faute, qu'il n'avait rien fait pour mais que ça lui était tombé dessus, qu'au final c'était même plutôt elle qui comptait, mais les doigts de Léa tenaient les siens emprisonnés dans un étau, et il n'osa pas bouger. Ariane s'en était allée sans qu'il n’ait pu faire autre chose qu'osciller dans une totale indécision.
Pour le châtier, elle choisit la pénitence la plus cruelle : l'indifférence, la porte fermée à clé, le mur infranchissable. Bastien était condamné à errer dans un labyrinthe d'incertitudes, à vivre sous le poids accablant de la culpabilité. Et rien n'était plus répréhensible que la lâcheté chez les héros. Son code d'honneur était souillé d'une tache d'encre indélébile, sa carrière de chevalier-shérif-pompier ruinée avant même d'avoir pu débuter. Il n'avait pas su tenir parole. La princesse se sauverait toute seule, se trouverait un autre prince, moins crapoteux. Peut-être lancerait-elle même une campagne d'affiches afin de prévenir la population de son intolérable faillibilité, le condamnant à une existence miséreuse, avec à ses trousses la ligue des meilleurs justiciers intergalactiques (MJI), qui n'aurait de cesse de le traquer pour lui infliger la punition qu'il méritait.
Mais malgré tout cela il espérait encore. Il coulait des regards dans sa direction en priant pour qu'un jour, elle se retourne, comprenne la demande implorante qui stagnait dans l'étang de ses yeux éteints, et qu'elle y réponde. Ne serait-ce que d'un signe, un mouvement de la bouche. Pas un sourire, non, il n'en était pas digne. Mais rien qu'un battement de paupière, un hochement de tête. Un oui muet pour son absolution.
Ariane ne bronchait pas. Absorbée par une époque ou une contrée lointaine, son attention aiguë perçant à travers le voile d'absence dont elle s'enroulait, elle refusait, à raison, de le libérer de sa prison morale. Si elle était maudite, promise au malheur éternel par sa traîtrise précoce, il le serait aussi. Car c'était lui le criminel. Il savait, au fond de son être, qu'elle ne flancherait jamais, tandis que lui s'effriterait, s'écraserait chaque jour un peu plus devant sa reine de pierre. Et pourtant il ne pouvait s'empêcher de caresser des yeux son visage de statue, figé sous sa douleur cachée. Et chaque jour il la trouvait plus belle encore car toujours un peu plus distante, un peu plus inaccessible, pétrifiée dans la craquelure irréparable de son cœur d'enfant brisé.

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