8 December 2013

Retrouvailles

J’étais dans le métro. J’étais blasée. Je regardais mon reflet dans la vitre toute tagguée et je me disais, putain, qu’est-ce que j’ai l’air blasé. J’aime pas avoir l’air blasé comme ça. Et puis ce pauvre mec à droite qui me mâte quand même comme un gros dégueulasse. Je comprends pas les mecs, ils sont vraiment bizarres, heureusement il s’en va, j’aurais plus à éviter son regard tout baveux de traqueur affamé devant un bon gibier.
Je fixais mes chaussures. Elles sont toutes déchiquetées. Elles tiendront pas l’hiver. Fait chier. J’ai besoin de vraies bottes, des qui prendront pas l’eau mais ça va coûter cher et j’ai pas eu ma paye, merde, merde, c’est vraiment trop la merde, je déteste cette période, ce bordel pré-Noël où tu culpabilises devant les SDF en te frayant un chemin dans la foule en délire qui envahit les rues épinglées de loupiottes, à te racler la tête pour trouver des cadeaux, des babioles ridicules dont personne n’a besoin mais qu’on offre quand même en se souhaitant du bien, parce que c’est ça Noël, c’est être bien ensemble autour d’un bon dîner mais si tu ramènes rien, tu passes pour un radin qui en a rien à foutre et ça le fait pas vraiment. En plus ça me saoule, y’a de la place dans le métro et pourtant y’a cette fille qui est collée à moi, je sens qu’elle me fait face, qu’elle veut que je lève la tête, alors je lève la tête et je me dis sans blague, ça devrait la calmer ma sale gueule de bulldog, de cabot mal léché, mais elle, elle me sert un grand sourire façon Colgate, elle a l’air trop contente et ça me fout grave en rogne.

« Hé, salut ! Comment ça va ? »

Elle me veut quoi cette conne ? elle se joue façon fée qui veut dorer le monde, surtout les déprimés, d’un coup de baguette magique qui rendrait tout joli ? elle voit pas sur ma tronche que ça va pas du tout ? mais je peux répondre quoi à part :

« Ça va et toi ?
- Ben écoute ça va, ça va ! Du boulot mais bon ! Je fais mon M1 de psycho, t’es toujours en anglais toi ? »

Je marmonne une réponse. Je comprends vraiment pas. Je l’ai rencontrée où cette fille, mais d’où est-ce qu’on se connaît ? On serait en temps normal je culpabiliserais de pas la reconnaître mais aujourd’hui je grogne et j’ai envie de mordre mais elle me laisse pas le temps, elle me déverse dessus tout un fatras de niaiseries, comme quoi c’est le week-end et elle va à Paris avec son petit copain, elle a trop hâte, c’est vraiment super cool, en plus ça fera bientôt trois ans qu’ils se sont mis ensemble, elle le sait pas que le mien il remonte à un an et qu’il voulait rien dire, je m’en rends compte maintenant, et elle me fait chier avec ses grands yeux bleus qui accrochent ceux des autres et leur vissent des lumières bien au fond des prunelles, d’où est-ce que je la connais putain, peut-être si je le savais je pourrais l’interrompre, la rejeter au loin avec un bon crachat mais je la remets pas et ça me gonfle, sérieux, je pourrais pas m’en défaire de cette glue à paillettes. Et d’un coup y’a un mot dans le flot qu’elle émet Italie, italien, ouais c’est dans ce cours-là qu’on s’était rencontrées, avant que je laisse tomber, et pourtant j’aimais bien, j’aimais les sons chantants de cette langue maritime qui monte et qui descend, qui sonne comme une musique où le soleil s’infiltre avec toutes les couleurs d’un éternel été. Pourquoi j’ai arrêté alors que ça me berçait, qu’à chaque fois que j’y allais c’était comme un bain chaud, que je m’y laissais mûrir comme une tomate bien rouge au lieu de dépérir dans les consonances froides de cette langue germanique qui me mâchonne toute crue, qui m’entraîne sournoisement dans ses couches de brouillard. Je suis là toute momifiée, toute transie par la pluie, prostituée paumée toute rongée par le froid et j’attends qu’on m’achève comme on attend le glas, les douze coups de minuit au palais de Westminster pour pleurer le nouvel an. Le soleil m’exaspère comme cette fille me rend dingue, je la lui ferais bouffer sa bonne humeur qui paraît si facile, je la lui ferais vomir et j’aimerais que les humains puissent faire comme les oiseaux, puissent se nourrir aussi des aliments des autres, si ça se trouve prémâché ça se digère beaucoup mieux, un bonheur préconçu comme on en trouverait entre deux plats de lasagnes au rayon surgelé, mais je sais que ça marche pas, que la chaleur sur moi ça laisse que des plaques rouges parce que ma peau s’irrite, un peu comme les Anglais quand ils crament sur la plage. Je suis comme un vampire, je sais vivre que la nuit et je fais que survivre, et cette fille là en face, c’est le jour qui m’écrase, qui m’écrase de son lustre, un vrai combat céleste au milieu des enfers, dans l’underground sinistre de ce sous-terrain glauque et la lumière triomphe, comme elle triomphe toujours, l’ombre n’a aucune place si ce n’est celle qu’on lui laisse et elle me plante soudain, elle bondit au-dehors comme un joyeux cabri parce qu’elle descend ici, et moi je me rends compte que c’est chez moi aussi mais j’ai loupé l’arrêt alors j’attends le suivant. 

Et je me dis pour Noël, je vais demander qu'un truc, la méthode Assimil pour reprendre l'italien.


And a lovely Christmassy cover of "Happy Holidays, You Bastard" 
by Mark Hoppus from blink-182, just because it's funny and seemed strangely appropriate.


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