Mes rames
s'enfoncent lentement dans l'eau claire. Ça produit un clapotis léger, un chantonnement
heureux et paisible. Les vaguelettes poussent ma barque en avant, plus loin,
toujours plus loin. Des gouttes prennent leur envol pour atterrir sur ma peau
en un baiser humide. A la surface dansent les rondes des feuilles mortes qui
s’illuminent sous l’œil du soleil. Elles me précèdent, m’annoncent que la voie
est libre, que je peux avancer sans crainte, sans plus jamais redouter quoique
ce soit. Le souffle du vent m'entraîne lui aussi. Il m’accompagne dans cette
nouvelle voie que je me fraye.
Je garde les
yeux fixés sur cet horizon que je ne peux qu’imaginer. Ça fait tellement
longtemps que j'en rêve que j'ai du mal à croire que c'est vrai. Pourtant,
c’est vrai : je pars. Je laisse tout derrière moi ; la souffrance, la
peur, les liens qui m’enserrent et me tiennent prisonnière depuis tant
d’années. Je mue comme un serpent et abandonne mon ancienne peau en chemin. Ma
prison coule au fond du lac.
Je ne vise pas
la rive, pas encore. D'abord il faut aller plus loin. Le bruissement de l'eau
résonne dans les lueurs de l'aube. Ma rame cogne contre un oreiller, iceberg
flottant qui vient s'entrechoquer avec ma trajectoire avant de s'éloigner. Je
frémis. Peut-être va-t-il sonner l’alarme ? Me montrer du doigt, me
juger ? De tout quitter, tout plaquer comme ça, sans prévenir personne.
Mais il rebondit contre une racine et tend vers moi un coin de sa taie pour me
faire signe, dauphin d’eau douce qui vient jouer le long de mon bateau de
plumes. D'autres nagent autour de moi, j’entends leurs cris enjoués, leurs éclats
de rire espiègles et muets résonner dans ma tête. Ils sont heureux de me voir
sur la route de ce nouveau départ que je désirais tant.
Le vent de la
liberté s'est enfin levé. Il est froid, grisant, s’infiltre dans mes vêtements
et me fait frissonner. Un pyjama n'est pas la tenue la plus appropriée pour un
long voyage. Mais ce n'était pas prémédité, je suis partie d'un coup. C’était un
appel, un hèle plus fort que tout. Alors ni une ni deux, je me suis redressée dans
mon lit, j'ai regardé derrière moi, à travers le mur, vers cet horizon encore
dissimulé qui s'amusait à me chatouiller l'oreille de caressantes promesses. Et
plus il murmurait dans le creux de mon épaule, plus je le devinais en
transparence, sublime et effrayant. Un instant je me suis demandé si une
inondation avait conquis le rez-de-chaussée car de l’eau s’infiltrait
progressivement au premier étage, perlant goutte à goutte entre les fibres de
la moquette. Je me suis contentée d'attendre. Tout était sous contrôle. J’ai
décidé de faire confiance. Le mur extérieur s'est abaissé, passage secret bien
camouflé, en attente d'un simple déclic pour ouvrir ses ailes immenses et me
projeter en avant. Le courant eut tôt fait d’emporter l’oisillon et son nid. Tombés
d'un bloc, mon lit et moi. Il s'est enfoncé dans l'eau comme un bouchon de
liège et s'est mis à nager tranquillement, dans cette étendue d’eau immense et
calme qui avait pris possession du jardin, de la maison, du lotissement entier.
On n'en voyait plus rien. Rien que le lac qui avait tout effacé, et les arbres qui
se dressaient le long de ses rives infinies et m'indiquaient le chemin à suivre
de la pointe de leurs branches et de leurs cimes penchées. Pas par-là, plus
loin, là-bas, devant. Va plus loin.
Au début j'ai
laissé faire. Allongée sur le dos j'ai observé le ciel, les nuages qui
convergeaient vers ma destination, la lumière qui ruisselait à travers leurs silhouettes
mouvantes et baignait l’atmosphère d’une lueur inédite. Tous les éléments se
donnent rendez-vous à l’horizon que je ne quitte plus des yeux. J’ai décidé de mener
ma barque. J'ai saisi les rênes de ma monture. Après tout ce départ, c'est moi
qui l'ai voulu. Je prends ma vie en main. Le plaid a un peu trempé dans l'eau
mais ça ne fait rien. Un nouveau monde m'attend et je n'ai plus besoin de
couverture pour me protéger.
Wet dreams on open waters, Erik Johansson.
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