Yacine
BONFILS
BONFILS
4e1
REDACTION
« Ma vie avec un super
pouvoir »
Si tu pouvais avoir un super pouvoir, lequel choisirais-tu et
pourquoi ?
Si je pouvais avoir un super
pouvoir, je voudrais être invisible. Si j’étais invisible j’irais me cacher
dans les cabines d’essayage de Jennifer pour regarder les filles se
déshabiller. Je volerais des bonbons et des paquets de cigarettes au bureau de
tabac d’à côté. Je piquerais même un peu dans la caisse, si j’y arrive, et je
prendrais tous les magazines de voitures que je veux. Je ferais peur à tous les
grands cons qui passent leur temps à faire chier les plus petits dans la cour
de récré. Je leur ferais des blagues qui les ridiculiseraient. Je leur ferais
regretter d’avoir pété le portable que mon frère m’avait refilé.
J’ai 13 ans. A 13 ans, quand la
prof de français te demande de faire une rédaction type « quel super héros
serais-tu ? », on s’attend à ce que tu répondes des trucs prévisibles,
des préoccupations de gamin de 13 ans. C’est des choses comme ça que je suis
supposé écrire, dire et penser. C’est la seule place qu’on me laisse. Mais si
ce n’était pas une rédaction, ce n’est pas ça que je dirais.
J’aimerais vraiment être
invisible. Mais pas comme Harry Potter et sa cape d’invisibilité. J’aimerais
pouvoir disparaître complètement, mon corps aussi. Et si je veux être invisible
ce n’est pas pour faire toutes ces conneries, même si, bien sûr, au début, ça
m’amuserait sûrement un peu. Moi j’aimerais surtout pouvoir disparaître quand
je veux. Me retirer dans un endroit où personne ne pourrait me voir. J’aimerais
pouvoir ne plus m’assumer aux yeux des autres. Que plus personne ne puisse
savoir que je suis là. J’aimerais voir comment c’est sans moi. Pouvoir
m’effacer du monde à volonté sans faire peur à personne. Ne plus avoir à faire
partie de tout ça si je n’en ai pas envie. Mettre le jeu en pause, comme sur une
console. Des fois je
me sens vide. Je n’ai pas envie de répondre quand on m’appelle, ni de suivre
bêtement quand on vient me chercher. J’aimerais pouvoir rester là, sans avoir
besoin de boire, de manger ou de dormir. J’aimerais pouvoir mourir pour
regarder la vie défiler. Pour voir si ça change quelque chose que je sois là ou
pas. Je ne pense pas que ça fasse une grande différence mais c’est pour voir,
pour essayer. Peut-être qu’on comprend mieux la vie si on la regarde comme un
film. Dans les films il y a toujours un début et une fin. Je ne me souviens
plus du début de mon film à moi et je ne sais pas comment il finira. Mal sans
doute, puisque je mourrai. Ça ne doit pas être très agréable de mourir, même si
maman répétait tout le temps, quand on lui demandait, que Mamie Louise avait
l’air si paisible que c’était un vrai soulagement, après tout ce qu’elle avait
enduré. Moi je ne trouvais pas qu’elle était si tranquille que ça. A force
d’avoir mal ça lui avait dessiné une ligne sur le front et ça lui donnait le
même air sévère que quand elle fronçait les sourcils. Et je crois que Maman
savait que ce n’était pas tout à fait vrai, ce qu’elle disait. Elle avait une
drôle de manière de prononcer ses phrases, elles se bousculaient à la porte de sa bouche
comme s’il fallait qu’elles se dépêchent de sortir avant d’être noyées dans le
fond de sa gorge. On en parle plus trop de Mamie Louise. C’est peut-être parce
que Maman se mettait à pleurer à chaque fois qu’on se rappelait un truc. Elle
essayait de le cacher mais ça se voyait à ses yeux brillants. Alors je me dis
que si je mourais ce serait pareil. On serait triste pendant un temps et puis
ça passerait. Quand Raoul et Maylis mangeront les tartelettes au chocolat de M.
Sampion, ils penseront à moi, ils se diront « tu te souviens, c’était ses
préférées », et peut-être même qu’ils arrêteront d’en manger pendant
quelques temps parce que ça leur fera trop mal. Mais ils continueront d’aller
en cours, Raoul passera son bac, Maylis arrêtera d’aimer le rose parce que ça
fait trop gamine. Et les parents je ne sais pas trop. Ils sont peut-être trop
vieux pour y changer quelque chose.
Alors je ne sais pas trop à quoi
ça sert. Si ça ne change rien que je sois là, que je sois vivant ou pas,
visible ou pas. Parce que parfois c’est dur la vie. Je le vois bien dans les
yeux de Papa qu’il est fatigué de travailler comme ça. Je le vois qu’au coin de
sa bouche il y a l’inquiétude à la fin de chaque contrat, même s’ils n’en
discutent pas trop devant nous. Je ne suis pas sûr de vouloir m’occuper de tout
ça. De défendre les ours polaires parce que leur banquise fond ou de donner ma
pièce toutes les semaines au mec qui dort sur des cartons sous la passerelle.
Des fois ça ne me dérange pas, je me dis qu’il faut bien vivre et que je fais
déjà de mon mieux. Mais d'autres fois ça me met mal. Maman dit que je suis trop jeune pour me poser toutes ces
questions et que je ferais mieux de bosser en maths pour ne pas me retrouver sous
un pont moi aussi. Au fond je crois qu’elle ne peut pas me répondre et que ça
lui fout la trouille d’y penser de trop près, à elle aussi. Je ne suis pas sûr
qu’on puisse savoir de toute façon. Même en regardant la route depuis le
bas-côté comme un fantôme.
Mais si j’étais invisible et
immatériel je pourrais partir sans inquiéter personne. Juste disparaître un
peu, pour hiberner comme les tortues de tante Valérie qui s’enterrent tous les
hivers et qui ressortent dès qu’il fait plus chaud. J’aimerais bien pouvoir
disparaître quand je me sens vide plutôt que d’obliger Maman à me secouer le matin
pour me sortir du nid. J’aimerais bien ne pas être obligé d’affronter le monde
quand je suis comme ça. Qu’aucun regard ne s’arrête sur moi, que je n’ai pas à
me justifier de la gueule que je tire ni à m’embarrasser de mes pieds trop grands quand il y a trop de monde dans le métro. Ne rencontrer aucune paire d’yeux, ne pas avoir à répondre aux
interros du prof d’histoire, ne pas avoir à courir autour du terrain de foot
quand il fait froid et que mon cœur l’est encore plus. Que personne ne remarque
le gros bouton que j’ai sur le front. Que personne ne me touche, même si c’est que
quand on me serre dans ses bras que je me sens plus réchauffé. Mais je suis
trop grand pour réclamer ça maintenant. Je suis déjà plus grand que Maman. Ça
serait ridicule si on s’enlaçait.
Alors si je pouvais être
complètement invisible aux yeux des autres, me déconnecter du réel le temps de
recharger la batterie, peut-être que j’arriverais mieux à repartir. Sans qu’on
me traite d’asocial, sans qu’on me dise que je devrais profiter de ma jeunesse
parce que c’est formidable d’être jeune et d’avoir la vie devant soi. Des fois
j’aimerais mieux ne pas me dire ça, ne pas avoir la vie devant moi parce que ça
paraît tellement grand, tellement loin et désertique tout cet espace qu’on
attend que je remplisse, que ça me fait peur. Je sais que ça se fait pas de
dire tout ça alors je serre les dents et je fais semblant de sourire, je
réponds « tu as raison » mais avoir raison ça ne veut rien dire quand on ne
ressent rien à l’intérieur. Alors oui, j’aimerais bien être invisible, pour voir
comment c’est quand on est presque mort, pour savoir si c’est vraiment mieux
d’affronter la vie tous les jours. Mais peut-être que ce serait mieux finalement
de demander une super force, pour être sûr de ne jamais flancher.
Je pense que je n'aurais jamais eu ce genre de discours à l'âge de 13 ans, mais je l'ai très certainement eu plus tard dans ma vie (dit comme ça, on dirait que j'ai atteint la fleur de l'âge) et je pense être arrivé à la conclusion que la vie est une suite d'épreuves à relever et qu'on a beau avoir tous les pouvoirs du monde, aucun ne devrait nous rendre plus fier que celui d'arriver à se contenter de peu. Evidemment, on flanche de temps en temps et on perd espoir mais c'est normal. Ca s'appelle tomber pour mieux se relever. Parfois, il suffit que quelques personnes nous aident à nous relever, et puis c'est reparti!
ReplyDeletePersonnellement, j'aspire à fonctionner comme ça et je pense que ce petit Yacine devrait faire la même chose ;)
Miss you mah girl!
D'accord avec toi Jusinou :)
DeleteMoi je trouve ça coule d'avoir un frère qui s'appelle Raoul
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