Il fait froid. C'est le bout de mon
nez qui me le dit. Ce n'est pas encore l'hiver mais je m'y prépare. Je
fais des réserves. Stock d'énergie, de nourriture et de chaleur. Les
salades d'été aux saveurs fraîches laissent place aux envies de soupes
et de plats caloriques. Des gratins, des pommes de terre, des lentilles
et de la crème pour bien se remplumer et combattre le givre.
Enroulée
sous la couette. Je bouge le moins possible. Le but c'est de rester, se
tremper dans le chaud et ne pas en sortir. J'ai à proximité tout ce
qu'il faut pour survivre. Pile de lectures, thermos de thé brûlant aux
senteurs épicées, tablette de chocolat, le tout au pied du lit.
S'extirper du douillet pour faire bouillir de l'eau devient une quête
épique gage de bravoure immense. La plante de mes pieds encore tiède de
douceur s'écaille sur le blanc du carrelage pendant que je piétine sur
place, bras pliés sur la matière éponge de mon pyjama rose. Allers et
venues devant la bouilloire, ne pas laisser fléchir la courbe de la
température. Habiter le chaud, s'en envelopper, s'en nourrir, s'en
délecter. Passage éclair par la salle d'eau –
pause pipi anticipée pour éviter de se relever d'urgence. J'ai mis la
main sur la vieille polaire qu'on garde tous dans un coin, le truc puant en
laine épaisse qui en a essuyé des filets de sauces baveuses les
dimanches soirs peinards avec plateau télé et des larmes poisseuses
pendant les périodes de tristesse déversée. Un doudou taille adulte qui peut
tout absorber, les crises existentielles et les matins sereins où la vie
s'annonce bien. En toutes circonstances il accourt, en gros chat caressant,
prodiguant réconfort et couronnant l'effort. Le pull tout déformé par
les intempéries d'humeurs et la couette remplumée toute spéciale pour
l'automne, une double couverture qui garde bien le chaud et diffuse sa
torpeur. Le thermos est rempli, je cours à mon abri, mon terrier, mon
cocon, je m'y plonge et me coule dans ses profondeurs molles. Je
reprends le bouquin ouvert sur le matelas, la page en est cornée je n'ai
qu'à me glisser entre les phrases bâillantes.
Je
me laisse virevolter d'un personnage à l'autre, me laisse traverser par
toutes leurs émotions. Ce n'est pas confortable mais c'est une
addiction, je file entre les lettres, les effleure de mes doigts comme
des poissons fuyants, je les laisse me guider dans le cours du torrent.
Je nage comme une sirène, sors juste la tête de l'eau pour pouvoir
grignoter, savourer, profiter. Je pourrais bien écrire, avancer moi
aussi dans ces textes alanguis qui ne demandent que ça, stagnants dans
leur mare verte. Mais c'est plus simple de lire. Je me laisse
envelopper, les mots me frottent le dos, me massent les épaules, me
réchauffent le cœur de leurs pattes d'insectes. Ils me prennent par la
main bien mieux que ceux que je dis miens, ces lutins facétieux qui se
jouent de mes vœux. Je me fonds dans un moule comme une pâte à gâteau.
Paresse exquise et voluptueuse. Pas de défi, ni de compétition. Le seul
ordre du jour c'est ça, se baigner dans le bon, s'y laisser dériver, se
sentir bien tranquille, toute pétrie d'amour simple et de félicité.
Entre deux carrés de chocolat et une lampée de thé, je m'octroie une
pause amplement méritée, le temps de digérer cette ronde littéraire qui tournoie devant moi. Mon
regard s'aventure vers le PC en veille. Sans doute des mails urgents,
des devoirs à remplir mais aujourd'hui j'hiberne. Le portable est
éteint, je m'applique à garder et non à recevoir. Garder la chaleur, le
bien-être, le bonheur. Qui sait s'ils résisteraient à la morsure du
froid ? Il faut mettre de côté, en sauver pour l'hiver quand les temps
seront durs. Mi-cigale mi-fourmi.
Quand
même j'exagère, c'est indécent ce luxe, rester là sans bouger, bien au
chaud dans son lit quand d'autres affrontent le gel et doivent creuser
la neige pour espérer survivre. Mais je suis un rongeur, et les rongeurs
hibernent. Tant pis pour les renards qui en perdent leurs couleurs, ils
n'avaient qu'à choisir et se clamer mulot. Je sais créer mon nid,
éléments incongrus assemblés et mêlés en bordel coloré, et en tirer le
suc. Je suis terrée dedans, et dedans il fait bon.
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