10 November 2013

Hibernation d'automne

Il fait froid. C'est le bout de mon nez qui me le dit. Ce n'est pas encore l'hiver mais je m'y prépare. Je fais des réserves. Stock d'énergie, de nourriture et de chaleur. Les salades d'été aux saveurs fraîches laissent place aux envies de soupes et de plats caloriques. Des gratins, des pommes de terre, des lentilles et de la crème pour bien se remplumer et combattre le givre.

Enroulée sous la couette. Je bouge le moins possible. Le but c'est de rester, se tremper dans le chaud et ne pas en sortir. J'ai à proximité tout ce qu'il faut pour survivre. Pile de lectures, thermos de thé brûlant aux senteurs épicées, tablette de chocolat, le tout au pied du lit. S'extirper du douillet pour faire bouillir de l'eau devient une quête épique gage de bravoure immense. La plante de mes pieds encore tiède de douceur s'écaille sur le blanc du carrelage pendant que je piétine sur place, bras pliés sur la matière éponge de mon pyjama rose. Allers et venues devant la bouilloire, ne pas laisser fléchir la courbe de la température. Habiter le chaud, s'en envelopper, s'en nourrir, s'en délecter. Passage éclair par la salle d'eau pause pipi anticipée pour éviter de se relever d'urgence. J'ai mis la main sur la vieille polaire qu'on garde tous dans un coin, le truc puant en laine épaisse qui en a essuyé des filets de sauces baveuses les dimanches soirs peinards avec plateau télé et des larmes poisseuses pendant les périodes de tristesse déversée. Un doudou taille adulte qui peut tout absorber, les crises existentielles et les matins sereins où la vie s'annonce bien. En toutes circonstances il accourt, en gros chat caressant, prodiguant réconfort et couronnant l'effort. Le pull tout déformé par les intempéries d'humeurs et la couette remplumée toute spéciale pour l'automne, une double couverture qui garde bien le chaud et diffuse sa torpeur. Le thermos est rempli, je cours à mon abri, mon terrier, mon cocon, je m'y plonge et me coule dans ses profondeurs molles. Je reprends le bouquin ouvert sur le matelas, la page en est cornée je n'ai qu'à me glisser entre les phrases bâillantes. 

Je me laisse virevolter d'un personnage à l'autre, me laisse traverser par toutes leurs émotions. Ce n'est pas confortable mais c'est une addiction, je file entre les lettres, les effleure de mes doigts comme des poissons fuyants, je les laisse me guider dans le cours du torrent. Je nage comme une sirène, sors juste la tête de l'eau pour pouvoir grignoter, savourer, profiter. Je pourrais bien écrire, avancer moi aussi dans ces textes alanguis qui ne demandent que ça, stagnants dans leur mare verte. Mais c'est plus simple de lire. Je me laisse envelopper, les mots me frottent le dos, me massent les épaules, me réchauffent le cœur de leurs pattes d'insectes. Ils me prennent par la main bien mieux que ceux que je dis miens, ces lutins facétieux qui se jouent de mes vœux. Je me fonds dans un moule comme une pâte à gâteau. Paresse exquise et voluptueuse. Pas de défi, ni de compétition. Le seul ordre du jour c'est ça, se baigner dans le bon, s'y laisser dériver, se sentir bien tranquille, toute pétrie d'amour simple et de félicité. Entre deux carrés de chocolat et une lampée de thé, je m'octroie une pause amplement méritée, le temps de digérer cette ronde littéraire qui tournoie devant moi. Mon regard s'aventure vers le PC en veille. Sans doute des mails urgents, des devoirs à remplir mais aujourd'hui j'hiberne. Le portable est éteint, je m'applique à garder et non à recevoir. Garder la chaleur, le bien-être, le bonheur. Qui sait s'ils résisteraient à la morsure du froid ? Il faut mettre de côté, en sauver pour l'hiver quand les temps seront durs. Mi-cigale mi-fourmi.

Quand même j'exagère, c'est indécent ce luxe, rester là sans bouger, bien au chaud dans son lit quand d'autres affrontent le gel et doivent creuser la neige pour espérer survivre. Mais je suis un rongeur, et les rongeurs hibernent. Tant pis pour les renards qui en perdent leurs couleurs, ils n'avaient qu'à choisir et se clamer mulot. Je sais créer mon nid, éléments incongrus assemblés et mêlés en bordel coloré, et en tirer le suc. Je suis terrée dedans, et dedans il fait bon.

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