Le hoquet de Sonja résonna une nouvelle fois dans la nuit, redoublant
les hurlements de rire des quatre autres. Elle fit mine de les réprimander sous
prétexte qu’elles longeaient une zone résidentielle mais fut interrompue par un
autre hoquet et ne parvint pas à aller au bout de sa phrase, elle-même gagnée
par un fou rire incontrôlable. Les cinq silhouettes s’entrechoquaient au hasard
de leurs trajectoires incertaines, ce qui ne manquait jamais de raviver le
volume de leurs gloussements continus.
Bénédicte avait perdu son bonnet au bar mais son récent
rhume, décapé à la bière, ne semblait déjà plus qu’un lointain souvenir. Elle
s’élança vers l’avant en quelques bonds de cabri, tournoyant sur elle-même
comme une danseuse étoile. Marion la trouva étonnamment gracieuse, ses longues
jambes délestées de leur maladresse habituelle. A croire que l’alcool ne
rendait pas tout le monde malhabile. Ou alors sa perception était faussée par
sa propre consommation et lui faisait appréhender les choses autrement. C’était
fort possible aussi. Voire très probable. Restait que Bénédicte était drôle à
voir, à danser sous les étoiles le long de l’interminable Redlands Road sans aucune
musique pour l’y entraîner. Marion avait tellement ri pendant ces vingt
dernières minutes, pour des raisons plus ou moins valables, qu’elle en avait
mal aux joues. Elles durent s’arrêter quelques instants pour que Martina, pliée
en deux par son fou rire, reprenne son souffle.
« Ne me fais
plus ça, Béné ! Sérieusement ! Et toi bon sang, fais quelque chose
avec ton hoquet ! Vous voulez ma mort, toutes les deux ! »
Carolina s’empressa d’aller l’enlacer, rassurante à
l’extrême, sa gentillesse naturelle décuplée par les nombreuses pintes de cidre
ingurgitées. Béné, docile, les attendait un peu en avant, les pieds en canard, se
dandinant légèrement sous les notes d’une chanson qu’elle était la seule à
entendre.
« On a bien
fait de marcher hein ? Il fait vraiment bon ! »
Marion accéléra subitement pour montrer son approbation.
Béné interpréta sa course comme un sursaut d’affection et courut vers elle pour
l’étreindre. Elles atterrirent l’une contre l’autre, le choc absorbé par leur
doudoune respective, Marion à moitié étouffée par les cheveux de Béné et la
fourrure synthétique de son col qui lui piquaient les yeux.
« Mais où
est-ce que vous trouvez l’énergie de sautiller comme ça ? Je me sens à
deux doigts de l’implosion. Je crois que j’ai trop bu. »
Les quatre autres rabrouèrent Martina avec bonne humeur,
l’interjection de Sonja hachée en son milieu par un nouveau hoquet.
« En plus la
route est en pente ! » se
défendit l’Italienne sans parvenir à garder son sérieux.
Marion regarda autour d’elle, étonnée de constater que la
route qu’elles avaient en effet l’habitude de remonter péniblement lorsqu’elles
revenaient du centre-ville à pied ne s’était pas miraculeusement aplanie en
quelques heures. Carolina capta son coup d’œil éberlué et partit d’un grand
rire cristallin, immédiatement suivie par Marion, puis Sonja, Martina et
Bénédicte bien que ces dernières n’aient rien aperçu de l’échange.
Elles revenaient d’une réunion informelle avec tous ceux
qui n’étaient pas déjà rentrés pour les vacances. Leur table s’était rapidement
démarquée comme la plus bruyante et la plus enjouée de tout le bar, les cris,
les rires et les jurons fusant selon les aléas du jeu à boire qui avait eu tôt
fait, depuis octobre, de s’imposer comme un incontournable de leurs soirées.
« J’ai perdu
le compte. C’est la combientième soirée qu’on fait ce mois-ci ?
- J’sais pas… la
dixième ? Quinzième ? Trente-cinquième ? J’ai eu du mal à suivre
aussi.
- On s’en fout,
pourquoi tu veux compter ?
- Tu comptes tes
soirées, toi ?
- Ben je sais pas…
Non. »
Les quatre autres éclatèrent de rire à nouveau. Marion
tenta de se justifier.
« J’ai juste
pas l’habitude de sortir autant, ça doit être pour ça.
- Moi non plus pour
être honnête.
- C’est clair qu’on
l’aura fêtée, cette fin de trimestre !
- Bah normal
attends ! D’où est-ce que vous sortez, vous ? C’est triste à en
mourir chez vous, ma parole !
- Tout le monde ne
vient pas de Rimini Martina, c’est pas la bamboula tous les jours… !
- Oh tout de
suite ! Y’a la mer alors c’est la fiesta en permanence, c’est ça ?
Y’a de la flotte aussi à Hambourg que je sache !
- C’est toi qui viens
de dire que tu sortais pas mal, on n’a rien dit nous… Et non, je doute que les
rivages de l’Elbe puissent rivaliser avec le bord de mer italien, je l’avoue.
Vous viendrez me voir quand même, hein, quand je serai rentrée ?
- Ben là avec Noël et
tout, ça risque d’être compliqué… mais plus tard, oui, carrément !
- Je ne pense pas que
Carolina voulait parler de ces vacances-là Bénédicte…
- Ah ?
- Oui c’était plutôt
pour après. Pendant le mois de juin, par exemple, ça pourrait être une idée.
- Je croyais qu’elles
étaient en mars, les vacances…
- Oui, c’est le cas,
on a un mois de vacances pour Noël et un autre à cheval sur mars et avril
pour l’inter trimestre. Et l’année se termine officiellement fin juin mais on aura
juste quelques exams à passer et des trucs à rendre en mai et juin, ça va nous
laisser du temps libre pour se balader un peu… ! »
Sonja se frotta les mains d’avance à cette perspective.
« Ouh que ça
va être bien ce trimestre d’été ! Le soleil, les parcs, les pique-niques…
- Les essays, les
exams…
- Rabat-joie, Marion.
J’en étais presque à déclamer une ode…
- Je suis tellement
dégoûtée de me dire que je serai plus là pour voir ça… »
Bénédicte s’immobilisa net. Martina lui rentra dedans et
poussa quelques jurons bien sentis. Le reste du groupe s’arrêta à son tour.
« Comment ça
tu seras plus là, Carolina?
- Je n’ai signé que
pour un échange de six mois, pas neuf comme vous… Tu savais, non ? »
A voir la mine défaite de Bénédicte, elle n’en savait strictement
rien. Marion crut voir son menton trembloter sous la lumière précaire.
« Ben non, je
savais pas… »
Il y eut un instant de flottement pendant lequel
l’euphorie s’évapora petit à petit, bulles éphémères dans une flûte de
champagne. Carolina eut un sourire jaune.
« Ne fais pas
cette tête-là, Béné. Ce n’est pas toi qui pars. Vous vous amuserez bien sans
moi, je vous fais confiance pour ça. »
Bénédicte reprit lentement sa marche, le nez baissé,
l’air dépité. L’argumentaire ne l’avait manifestement pas convaincue, et aucune
des autres ne semblait l’être davantage, à commencer par celle qui l’avait
formulé. Le silence s’étendit sur quelques mètres, uniquement troublé par les
hoquets de Sonja. Au bout de deux minutes, Martina n’y tint plus.
« Putain les
filles, qui c’est qui a ramené cette histoire de fin d’Erasmus, là ?
Bordel, vous mériteriez que je vous casse la gueule. »
Carolina eut un petit rire.
« Martina,
toujours délicate.
- Encore plus quand
elle a bu.
- Non mais voilà,
regardez-nous, c’est triste ! Bourrées comme des coings à marcher dans la
nuit et le froid, en train de déchanter complet alors qu’on rentre d’une
super soirée et qu’on est en vacances ! C’est quand même lamentable ! Ça
devrait être interdit de parler de ça. Promettez-moi de ne plus jamais aborder
le sujet. »
Elle s’avança de quelques pas rapides pour leur faire
face, le sourcil arqué et l’index menaçant. Le groupe s’immobilisa à nouveau.
Sonja fut la première à lever une main solennelle.
« Je promets.
- Moi aussi.
- Moi aussi je
promets.
- Et moi !
- Très bien. Le sujet
est donc clos. Erasmus s’étale sur un laps de temps infini. Souvenez-vous en
bien. Vous vous en souvenez ? Bon. Très bien. Et maintenant, qui a une
anecdote coquine à raconter ? Clémence était super proche de Juan ce soir,
vous trouvez pas ?
- Ah ! toi aussi
tu as remarqué ? Je me posais des questions ! Mais Carolina me
croyait pas…
- Moi je pensais que
c’était Carla qui lui plaisait, à Juan !
- Tu déconnes ?
Il est clairement à fond sur Clémence, je l’avais senti depuis le début !
- En tout cas, si Juan
aimait bien Carla ça m’étonnerait que ce soit réciproque, elle est lesbienne…
- QUOI ?
- Sérieusement ?
- Mais elle se fait
constamment payer des bières par des mecs à chaque fois qu’elle va quelque
part…
- Ben je peux te dire
que c’est pas elle qui va les chercher, ça c’est sûr…
- C’est carrément le
bon plan, en fait. On te paye des coups et tu gardes l’argument choc dans ta
poche jusqu’au dernier moment... Classe.
- C’est les mecs qui
doivent être contents.
- En même temps, elle
a raison d’en profiter… !
- Vous savez ce qu’on
dit : quand la vie t’offre des citrons, fais une limonade ! »
Elles s’étaient remises en marche sans même s’en rendre
compte, leur bonne humeur requinquée en un clin d’œil. La joie simple de passer
du temps ensemble, de se sentir dans le même état d’esprit. Carolina fut la
première à s’arrêter, sa résidence se trouvant la plus proche du centre-ville.
Elles s’enlacèrent tour à tour avec effusion.
« Bonnes
fêtes !
- Bonnes
vacances !
- Mange bien !
- A l’année
prochaine ! »
Au croisement entre Alexandra Road et Upper Redlands Road,
Sonja et Martina tournèrent vers la gauche pour rejoindre leur hall. La
perspective de retrouver leurs proches pour Noël, la certitude de se réunir
dans quelques semaines et leur taux d’alcoolémie élevé rendaient les adieux
nettement plus chaleureux qu’à l’ordinaire. Cela aidait quelque peu à gommer la
réalité de leur séparation imminente mais temporaire, annonçant celle,
définitive, de juin prochain.
Impensable. Surréaliste. Tout semblait si concret ici, ce quotidien s’était implanté si rapidement qu’il était difficile de croire qu’il prendrait fin un jour. Pour laisser place à quoi ? Marion ne savait plus très bien. Alors qu’elle marchait en silence avec Bénédicte, dont le sourire rêveur laissait à penser qu’elle s’était égarée dans le merveilleux pays dont Paul était le gouverneur, elle songea au pacte de Martina et se dit qu’elle avait raison. Mieux valait vivre dans le déni. Se projeter à la fin de l’année était trop douloureux pour être envisagé à l’avance. Pour une fois, cette réaction primaire lui paraissait saine et sensée. L'unique réflexe de survie encore adoptable à cette heure. Pelotonnée sous sa couette quelques minutes plus tard, elle s’imagina cinq autruches, versions cartoons de leur fine équipe, plantées en rang d’oignon la tête dans le sable. Elle s’endormit dans le sursaut paresseux d’un dernier rire.
Impensable. Surréaliste. Tout semblait si concret ici, ce quotidien s’était implanté si rapidement qu’il était difficile de croire qu’il prendrait fin un jour. Pour laisser place à quoi ? Marion ne savait plus très bien. Alors qu’elle marchait en silence avec Bénédicte, dont le sourire rêveur laissait à penser qu’elle s’était égarée dans le merveilleux pays dont Paul était le gouverneur, elle songea au pacte de Martina et se dit qu’elle avait raison. Mieux valait vivre dans le déni. Se projeter à la fin de l’année était trop douloureux pour être envisagé à l’avance. Pour une fois, cette réaction primaire lui paraissait saine et sensée. L'unique réflexe de survie encore adoptable à cette heure. Pelotonnée sous sa couette quelques minutes plus tard, elle s’imagina cinq autruches, versions cartoons de leur fine équipe, plantées en rang d’oignon la tête dans le sable. Elle s’endormit dans le sursaut paresseux d’un dernier rire.
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