10 May 2014

Création longue - Extrait 29 (Chapitre 5)


    Le hoquet de Sonja résonna une nouvelle fois dans la nuit, redoublant les hurlements de rire des quatre autres. Elle fit mine de les réprimander sous prétexte qu’elles longeaient une zone résidentielle mais fut interrompue par un autre hoquet et ne parvint pas à aller au bout de sa phrase, elle-même gagnée par un fou rire incontrôlable. Les cinq silhouettes s’entrechoquaient au hasard de leurs trajectoires incertaines, ce qui ne manquait jamais de raviver le volume de leurs gloussements continus.
Bénédicte avait perdu son bonnet au bar mais son récent rhume, décapé à la bière, ne semblait déjà plus qu’un lointain souvenir. Elle s’élança vers l’avant en quelques bonds de cabri, tournoyant sur elle-même comme une danseuse étoile. Marion la trouva étonnamment gracieuse, ses longues jambes délestées de leur maladresse habituelle. A croire que l’alcool ne rendait pas tout le monde malhabile. Ou alors sa perception était faussée par sa propre consommation et lui faisait appréhender les choses autrement. C’était fort possible aussi. Voire très probable. Restait que Bénédicte était drôle à voir, à danser sous les étoiles le long de l’interminable Redlands Road sans aucune musique pour l’y entraîner. Marion avait tellement ri pendant ces vingt dernières minutes, pour des raisons plus ou moins valables, qu’elle en avait mal aux joues. Elles durent s’arrêter quelques instants pour que Martina, pliée en deux par son fou rire, reprenne son souffle.
« Ne me fais plus ça, Béné ! Sérieusement ! Et toi bon sang, fais quelque chose avec ton hoquet ! Vous voulez ma mort, toutes les deux ! »
Carolina s’empressa d’aller l’enlacer, rassurante à l’extrême, sa gentillesse naturelle décuplée par les nombreuses pintes de cidre ingurgitées. Béné, docile, les attendait un peu en avant, les pieds en canard, se dandinant légèrement sous les notes d’une chanson qu’elle était la seule à entendre.
« On a bien fait de marcher hein ? Il fait vraiment bon ! »
Marion accéléra subitement pour montrer son approbation. Béné interpréta sa course comme un sursaut d’affection et courut vers elle pour l’étreindre. Elles atterrirent l’une contre l’autre, le choc absorbé par leur doudoune respective, Marion à moitié étouffée par les cheveux de Béné et la fourrure synthétique de son col qui lui piquaient les yeux.
« Mais où est-ce que vous trouvez l’énergie de sautiller comme ça ? Je me sens à deux doigts de l’implosion. Je crois que j’ai trop bu. »
Les quatre autres rabrouèrent Martina avec bonne humeur, l’interjection de Sonja hachée en son milieu par un nouveau hoquet.
« En plus la route est en pente ! » se défendit l’Italienne sans parvenir à garder son sérieux.
Marion regarda autour d’elle, étonnée de constater que la route qu’elles avaient en effet l’habitude de remonter péniblement lorsqu’elles revenaient du centre-ville à pied ne s’était pas miraculeusement aplanie en quelques heures. Carolina capta son coup d’œil éberlué et partit d’un grand rire cristallin, immédiatement suivie par Marion, puis Sonja, Martina et Bénédicte bien que ces dernières n’aient rien aperçu de l’échange.
Elles revenaient d’une réunion informelle avec tous ceux qui n’étaient pas déjà rentrés pour les vacances. Leur table s’était rapidement démarquée comme la plus bruyante et la plus enjouée de tout le bar, les cris, les rires et les jurons fusant selon les aléas du jeu à boire qui avait eu tôt fait, depuis octobre, de s’imposer comme un incontournable de leurs soirées.
« J’ai perdu le compte. C’est la combientième soirée qu’on fait ce mois-ci ?
- J’sais pas… la dixième ? Quinzième ? Trente-cinquième ? J’ai eu du mal à suivre aussi.
- On s’en fout, pourquoi tu veux compter ?
- Tu comptes tes soirées, toi ?
- Ben je sais pas… Non. »
Les quatre autres éclatèrent de rire à nouveau. Marion tenta de se justifier.
« J’ai juste pas l’habitude de sortir autant, ça doit être pour ça.
- Moi non plus pour être honnête.
- C’est clair qu’on l’aura fêtée, cette fin de trimestre !
- Bah normal attends ! D’où est-ce que vous sortez, vous ? C’est triste à en mourir chez vous, ma parole !
- Tout le monde ne vient pas de Rimini Martina, c’est pas la bamboula tous les jours… !
- Oh tout de suite ! Y’a la mer alors c’est la fiesta en permanence, c’est ça ? Y’a de la flotte aussi à Hambourg que je sache !
- C’est toi qui viens de dire que tu sortais pas mal, on n’a rien dit nous… Et non, je doute que les rivages de l’Elbe puissent rivaliser avec le bord de mer italien, je l’avoue. Vous viendrez me voir quand même, hein, quand je serai rentrée ?
- Ben là avec Noël et tout, ça risque d’être compliqué… mais plus tard, oui, carrément !
- Je ne pense pas que Carolina voulait parler de ces vacances-là Bénédicte…
- Ah ?
- Oui c’était plutôt pour après. Pendant le mois de juin, par exemple, ça pourrait être une idée.
- Je croyais qu’elles étaient en mars, les vacances…
- Oui, c’est le cas, on a un mois de vacances pour Noël et un autre à cheval sur mars et avril pour l’inter trimestre. Et l’année se termine officiellement fin juin mais on aura juste quelques exams à passer et des trucs à rendre en mai et juin, ça va nous laisser du temps libre pour se balader un peu… ! »
Sonja se frotta les mains d’avance à cette perspective.
« Ouh que ça va être bien ce trimestre d’été ! Le soleil, les parcs, les pique-niques…
- Les essays, les exams…
- Rabat-joie, Marion. J’en étais presque à déclamer une ode…
- Je suis tellement dégoûtée de me dire que je serai plus là pour voir ça… »
Bénédicte s’immobilisa net. Martina lui rentra dedans et poussa quelques jurons bien sentis. Le reste du groupe s’arrêta à son tour.
« Comment ça tu seras plus là, Carolina?
- Je n’ai signé que pour un échange de six mois, pas neuf comme vous… Tu savais, non ? »
A voir la mine défaite de Bénédicte, elle n’en savait strictement rien. Marion crut voir son menton trembloter sous la lumière précaire.
« Ben non, je savais pas… »
Il y eut un instant de flottement pendant lequel l’euphorie s’évapora petit à petit, bulles éphémères dans une flûte de champagne. Carolina eut un sourire jaune.
« Ne fais pas cette tête-là, Béné. Ce n’est pas toi qui pars. Vous vous amuserez bien sans moi, je vous fais confiance pour ça. »
Bénédicte reprit lentement sa marche, le nez baissé, l’air dépité. L’argumentaire ne l’avait manifestement pas convaincue, et aucune des autres ne semblait l’être davantage, à commencer par celle qui l’avait formulé. Le silence s’étendit sur quelques mètres, uniquement troublé par les hoquets de Sonja. Au bout de deux minutes, Martina n’y tint plus.
« Putain les filles, qui c’est qui a ramené cette histoire de fin d’Erasmus, là ? Bordel, vous mériteriez que je vous casse la gueule. »
Carolina eut un petit rire.
« Martina, toujours délicate.
- Encore plus quand elle a bu.
- Non mais voilà, regardez-nous, c’est triste ! Bourrées comme des coings à marcher dans la nuit et le froid, en train de déchanter complet alors qu’on rentre d’une super soirée et qu’on est en vacances ! C’est quand même lamentable ! Ça devrait être interdit de parler de ça. Promettez-moi de ne plus jamais aborder le sujet. »
Elle s’avança de quelques pas rapides pour leur faire face, le sourcil arqué et l’index menaçant. Le groupe s’immobilisa à nouveau. Sonja fut la première à lever une main solennelle.
« Je promets.
- Moi aussi.
- Moi aussi je promets.
- Et moi !
- Très bien. Le sujet est donc clos. Erasmus s’étale sur un laps de temps infini. Souvenez-vous en bien. Vous vous en souvenez ? Bon. Très bien. Et maintenant, qui a une anecdote coquine à raconter ? Clémence était super proche de Juan ce soir, vous trouvez pas ?
- Ah ! toi aussi tu as remarqué ? Je me posais des questions ! Mais Carolina me croyait pas…
- Moi je pensais que c’était Carla qui lui plaisait, à Juan !
- Tu déconnes ? Il est clairement à fond sur Clémence, je l’avais senti depuis le début !
- En tout cas, si Juan aimait bien Carla ça m’étonnerait que ce soit réciproque, elle est lesbienne…
- QUOI ?
- Sérieusement ?
- Mais elle se fait constamment payer des bières par des mecs à chaque fois qu’elle va quelque part…
- Ben je peux te dire que c’est pas elle qui va les chercher, ça c’est sûr…
- C’est carrément le bon plan, en fait. On te paye des coups et tu gardes l’argument choc dans ta poche jusqu’au dernier moment... Classe.
- C’est les mecs qui doivent être contents.
- En même temps, elle a raison d’en profiter… !
- Vous savez ce qu’on dit : quand la vie t’offre des citrons, fais une limonade ! »
Elles s’étaient remises en marche sans même s’en rendre compte, leur bonne humeur requinquée en un clin d’œil. La joie simple de passer du temps ensemble, de se sentir dans le même état d’esprit. Carolina fut la première à s’arrêter, sa résidence se trouvant la plus proche du centre-ville. Elles s’enlacèrent tour à tour avec effusion.
« Bonnes fêtes !
- Bonnes vacances !
- Mange bien !
- A l’année prochaine ! »
Au croisement entre Alexandra Road et Upper Redlands Road, Sonja et Martina tournèrent vers la gauche pour rejoindre leur hall. La perspective de retrouver leurs proches pour Noël, la certitude de se réunir dans quelques semaines et leur taux d’alcoolémie élevé rendaient les adieux nettement plus chaleureux qu’à l’ordinaire. Cela aidait quelque peu à gommer la réalité de leur séparation imminente mais temporaire, annonçant celle, définitive, de juin prochain. 
Impensable. Surréaliste. Tout semblait si concret ici, ce quotidien s’était implanté si rapidement qu’il était difficile de croire qu’il prendrait fin un jour. Pour laisser place à quoi ? Marion ne savait plus très bien. Alors qu’elle marchait en silence avec Bénédicte, dont le sourire rêveur laissait à penser qu’elle s’était égarée dans le merveilleux pays dont Paul était le gouverneur, elle songea au pacte de Martina et se dit qu’elle avait raison. Mieux valait vivre dans le déni. Se projeter à la fin de l’année était trop douloureux pour être envisagé à l’avance. Pour une fois, cette réaction primaire lui paraissait saine et sensée. L'unique réflexe de survie encore adoptable à cette heure. Pelotonnée sous sa couette quelques minutes plus tard, elle s’imagina cinq autruches, versions cartoons de leur fine équipe, plantées en rang d’oignon la tête dans le sable. Elle s’endormit dans le sursaut paresseux d’un dernier rire.

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