10 May 2014

Création longue - Extrait 30 (Chapitre 5)


Dimanche 18 décembre, 

Ma Selma,

J’ai terminé mes bagages beaucoup trop à l’avance et maintenant je ne sais pas vraiment quoi faire. A chaque fois qu’une quelconque activité me vient en tête, je me rappelle que ce dont j’ai besoin est bien empaqueté au fond de ma valise et je n’ai pas le courage de la défaire, ne serait-ce que partiellement… Il faudra bien que je m’y résolve à un moment ou un autre étant donné qu’il n’est même pas midi et que je ne pars que demain matin aux aurores mais je me suis donnée tellement de mal que je n’en ai pas le courage pour l’instant. La perspective de faire mon sac me stressait pas mal, je me sens complètement vidée. En plus il pleut (pour ne pas changer) et puis, pour être honnête, j’ai un peu le blues aujourd’hui. Il y a deux semaines à peine je comptais encore les jours qui me restaient jusqu’au départ, et maintenant que mon retour est quasi-imminent je bade. Ça me donne l’impression de ne jamais être contente et ça m’énerve encore plus.
Je pense que c’est le fait d’avoir dit au revoir à mes copines hier qui m’a foutu un coup. Bon, je vois quand même Martina ce soir vu qu’on a toutes les deux un vol qui part de Gatwick à peu près à la même heure mais ce n’est pas tout à fait pareil… Depuis le début du mois (voire depuis la rentrée, en fait), on a enchaîné les soirées. Ce qui fait que je suis complètement crevée et que je me sens un peu bizarre quand je me retrouve toute seule après toute cette agitation. C’est difficile à expliquer… J’ai toujours aimé avoir du temps pour moi, surtout quand je ne me suis pas posée depuis un moment mais aujourd’hui ça me fout le bourdon. Erasmus c’est vraiment une ambiance à part. Ça a un côté un peu « fusionnel ». Au final, en dehors de mes amies proches et certains de mes colocataires, je ne connais pas les autres tant que ça. Je les connais parce qu’on sort tous ensemble, en groupe, mais si tu me posais des questions sur eux je serais tout juste capable de te dire leur prénom et ce qu’ils étudient. Si je veux rentrer dans les détails genre nombre de frères et sœurs, je me rends compte que je n’en ai aucune idée. Et pourtant c’est un lien que je trouve assez fort, dans le sens où, même si ça reste des relations superficielles, on se comprend. Du fait qu’on est tous dans la même situation, qu’on vit la même expérience, qu’on découvre un autre pays en compagnie de gens qu’on vient juste de rencontrer et qui débarquent des quatre coins du monde. J’ai la sensation de me retrouver un peu en chacun parce qu’ils partagent la même chose que moi. Quelque part je me sens proche d’eux et chacun tient une place particulière dans ce qui constitue mon Erasmus. Ils font ce qui le rend unique, mais aussi partageable. Parce que plus on rencontre de nouvelles personnes et plus ils viennent à nous en évoquer d’autres. Les liens se tissent petit à petit pour former une immense tapisserie, unique, celle de notre trajectoire personnelle. Des fois je me dis que vieillir c’est avoir une histoire à raconter sur tout ce qui nous entoure. Plus tu vieillis et plus tu as des anecdotes à partager. De la même manière, je me dis que ce serait beau de pouvoir matérialiser concrètement cette tapisserie mentale de notre vie en la disséminant dans des objets, ça reviendrait à l’accrocher aux murs de notre maison, celle où on vieillira entouré des souvenirs qu’on chérit en secret. Si Nelly lisait ça, elle me dirait que je me tape encore un délire poétique (« tu divagues Gisèle ! »). Ce n’est pas son genre de s’appesantir sur ces questions-là, elle vit dans le présent et uniquement dans le présent, peut-être parce que l’avenir l’angoisse. Mais toi je sais que tu me comprends Selmouna.
Tu dois te dire que je suis complètement déprimée mais ce n’est pas le cas. La preuve hier j’ai passé une soirée géniale ! Tu aurais dû nous voir, quand on rentrait du centre-ville avec les filles… on gloussait comme des dindes ! Je crois qu’on a un peu plus picolé que d’habitude, en partie parce que ça nous faisait un drôle d’effet de penser qu’on n’allait plus se voir pendant un mois. Evidemment, ce n’est que pour un mois, et c’est très rassurant de penser que tout ça reprendra aussitôt qu’on sera toutes de retour à Reading. Mais ça nous rappelle immanquablement que ça se terminera un jour, et c’est très dur à accepter. Martina nous a forcées au silence sur le sujet : désormais, la fin d’Erasmus est un sujet tabou, soumis à une censure sévère – et ce n’est pas moi qui m’amuserais à titiller sa veine dictatoriale… ! – mais ça ne nous empêche pas d’y penser. Au contraire, plus on s’interdit d’y penser et plus on y pense. C’est comme si je t’ordonnais : « n’imagine pas d’ours blanc ». Immanquablement, la phrase t’évoque l’image d’un ours polaire. C’est un peu la même chose ici. Je ne me risquerais pas à aborder le sujet, mais je suis quasi sûre qu’elles y ont toutes pensé aujourd’hui. Surtout qu’on bataille sur nos valises pour les vacances… ça amène forcément à se représenter le moment où on la refera dans quelques mois (et dans laquelle il faudra faire rentrer tout le fatras qu’on a accumulé ici, ajouté à celui qu’on avait déjà amené, la mort dans l’âme…). Je m’en réjouis d’avance… !
Bien sûr, comme je te l’ai écrit, je suis ravie de vous retrouver ! Je n’attends que ça ! Mais pour être tout à fait honnête, j’appréhende aussi. Je sens que beaucoup de choses ont changé pour moi, même si c’est difficile à expliquer, et j’ai peur de ne plus retrouver ma place, que vous ne me reconnaissiez plus… Je sais, c’est irrationnel. En trois mois à peine, je me doute que vous ne m’avez pas oubliée, rien que vos mails me le prouvent… et pourtant demeure au fond de moi cette voix de petite fille inquiète que ma logique hésitante peine à rassurer. Cette dualité est d’autant plus étrange que je me sens incroyablement plus forte depuis que je suis ici. Habiter dans un nouveau pays et me l’approprier m’a donné des perspectives nouvelles. Tu sais à quel point l’idée d’échouer me terrifie. Si j’ai hésité à partir pendant si longtemps, c’était en partie pour ça : j’avais peur que ça se passe mal, de me sentir seule, perdue, en décalage complet, de finir par remplir ce fameux formulaire de désistement qui avait fait péter un câble à Nelly et rentrer à Toulouse, plombée par la honte d’avoir « échoué ». Mais j’ai relevé le défi. Je me suis acclimatée. J’ai rencontré plein de gens super, me suis construit mon quotidien. J’adore ma vie ici ! Et je suis fière d’avoir sauté le pas. Nelly avait raison de me dire que ça me faisait envie depuis le début – je ne l’admettrai pas devant elle, ça lui ferait trop plaisir, mais je me rends compte que c’était vrai. La preuve, je suis heureuse ici. Et pourtant, ce n’est pas toujours facile d’habiter à l’étranger. Il y a des jours où c’est plus laborieux, on ne sait pas trop pourquoi. On a du mal à comprendre certaines choses, des comportements, des codes implicites qui ne sont pas les nôtres. On se sent dépassé. Il y a des jours où on est fatigué, on aimerait juste être « à la maison », entouré de mots familiers qui ne demandent aucun effort pour être compris. En arrivant ici j’ai pris conscience de ma « conscience », justement. Ça fait un peu bizarre dit comme ça mais c’est vraiment ce que je ressens. C’est un sentiment que je n’avais pas éprouvé depuis très longtemps, depuis l’enfance. Tu sais, cette sorte d’étonnement qu’on a face à la vie, face au simple fait d’exister. Se dire : tiens, c’est moi, ce sont mes mains, mes pieds, mon corps, je suis en train de marcher. Les autres me voient et pensent, « hé, c’est Marion », et ils me saluent, moi, parce qu’ils me reconnaissent. J’ai une identité. Ce sentiment d’être toi, de percevoir à travers tes sensations à toi, d’avoir une vue unique sur les choses étant donné que ce sont les tiennes, à toi, propres, et que tu ne pourras jamais vraiment les partager totalement avec quelqu’un, aussi proche que tu puisses être de la personne. Tu es isolé, quelque part. Ce que tu comprends même de ce nouveau quotidien dépend de tes facultés, de ta connaissance de la seconde langue notamment, tu t’en rends compte très vite. C’est grâce à la mécanique de ton cerveau que tu arrives plus ou moins bien à déchiffrer ce qui t’entoure. Tu réalises que tu comptes uniquement sur tes capacités mentales, en permanence. Que tu dépends d’elles. C’est un niveau presque animal, comme une question de « survie ». Bien sûr, tout est relatif. Je ne vais pas te dire que je me sens physiquement menacée en Angleterre. Mais ça produit quand même un léger choc. Alors imagine ce qui se passe quand tu atterris dans un pays dont tu ignores tout des coutumes, un pays d’Asie ou d’Afrique, par exemple. Ça laisse rêveur… Le simple fait de devoir parler une autre langue, de posséder des références, une culture, une façon de vivre différentes, te fait subitement prendre conscience que rien n’est réellement établi. Des choses que tu n’avais jamais questionnées t’apparaissent soudain relatives car tu réalises qu’elles n’ont jamais fait partie du quotidien des gens que tu apprends à connaître dans ce nouvel environnement. Un peu comme quand tu vas chez un ami pour la première fois et que tu sens que sa famille fonctionne différemment de la tienne, qu’ils n’ont pas les mêmes rapports entre eux que ceux que tu entretiens avec tes parents ou tes frères et sœurs depuis toujours. Ça se matérialise parfois à travers des choses toutes bêtes. Et c’est ce genre de détails qui frappe le plus. Pour prendre un exemple très simple : comme tu le sais, depuis que je suis au lycée j’utilise des trieurs, pour pouvoir emporter le strict minimum à chaque cours. Je le vide chaque soir et je le remplis avec mes cours du lendemain. J’ai trouvé ça hyper pratique et à partir du moment où j’ai adopté ce système d’organisation, je ne me suis plus posée de questions, j’en ai acheté un à chaque rentrée. Hé bien ici, impossible d’en trouver. Sonja, qui avait la même habitude que moi, a même demandé à un vendeur (l’obstination allemande, tu me diras… !). Elle lui a décrit l’objet étant donné qu’elle ne connaissait pas l’équivalent direct du mot en anglais. Il l’a regardée comme une alien… Il n’y a sans doute même pas de mot exact pour ça étant donné que le concept n’existe tout simplement pas en anglais. Ils ont bien des sortes de dossiers avec plusieurs poches, mais ça ressemble davantage à un cartable qu’à une chemise, je trouvais ça trop encombrant, trop professionnel, trop rigide… Vraiment curieux. Et ce sont des trucs aussi cons que ça, parfois quasi imperceptibles, qui te rappellent que, même si tu te sens bien là où tu es, tu viens « d’ailleurs ». Il existe toujours une sorte de brèche, que l’on oublie souvent au quotidien. Mais il suffit qu’un élément t’étonne pour qu’elle te saute à la figure et te ramène à ton pays, ton histoire. C’est déstabilisant. Et selon les jours, c’est plus ou moins facile à gérer. Parfois au contraire, c’est l’excitation qui domine, tu es heureux de découvrir de nouvelles choses, tu t’émerveilles d’apprendre, de t’enrichir au jour le jour, ne serait-ce qu’en vocabulaire. C’est vraiment un aspect que j’aime beaucoup de ma vie actuelle. Chaque jour apporte son lot de surprises et de richesses – même si ça m’amène parfois à me dire que je ne serai jamais véritablement bilingue et que ça fait mal à mon perfectionnisme… ! Paradoxalement, je me sens plus forte aussi. J’ai compris que ma peur de l’échec n’avait pas lieu d’être puisqu’on parle d’un échange de longue durée. Bon, maintenant que je vois à quel point mes habitudes se sont établies ici, je me rends bien compte que cette année n’aura rien d’un échec, bien au contraire ; mais c’est plus profond que ça : au final, cette expérience ne pourrait tout simplement pas être un échec car elle s’étale sur une durée trop longue. Ce n’est pas parce qu’il se passerait un événement x, un coup dur par exemple, que toute mon année en serait tachée, même si je déprime pendant plus d’un mois. Sur neuf mois, il est numériquement impossible que le total de mon opération soit négatif. Tu vois ce que je veux dire ? Tout passe... Et avec le bénéfique que j’ai déjà tiré de ce séjour, il n’y a aucun risque que je puisse le résumer plus tard comme un « échec », quand bien même je déciderais de l’écourter en urgence. Car j’en ai déjà retiré des choses qui me resteront, qui me serviront pour le reste de ma vie. On pourrait d’ailleurs appliquer ce calcul à notre vie entière : impossible de la résumer par un seul échec, si on cherche bien. On aura toujours accompli des choses dont on sera fier, vécu des moments où on était heureux, même si, évidemment, tout ne se sera pas toujours déroulé comme prévu du début à la fin. Au final, on ne peut pas rater sa vie intégralement, c’est impossible… A moins d’en faire son but, et à ce moment-là, on finit par réussir quand même (raisonnement un peu tordu, je te l’accorde… mais c’est réconfortant, non ?!).
Je me demande si on peut gagner ce genre de perspectives autrement qu’en voyageant. Car c’est le dépaysement même qui te pousse à réfléchir différemment. La langue nouvelle que tu parles t’influence aussi, car elle n’a pas forcément la même logique interne que ta langue maternelle. Ça pousse à se dépasser, à interroger ses limites, voire à se rendre compte qu’elles n’ont jamais été construites que par toi. Qu’elles n’existent pas vraiment, en fin de compte. Seulement dans ta tête. Bien sûr, j’espère que cet état d’esprit me restera une fois de retour. Ça aide à relativiser. A se sentir libre. Quasi invincible. Et il n’y a pas de raison que ça ne soit pas applicable dans la vie de tous les jours, qu’importe le contexte. Puisque c’est notre façon de voir qui vient se poser comme un filtre sur la réalité et lui donner sa couleur – rose, noir, et toutes les nuances possibles et imaginables qu’un peintre peut créer sur une palette.

Ça me fait du bien d’être simplement posée, en tailleur sur mon lit, à t’écrire. Je crois que j’ai besoin de prendre du recul, pour faire une sorte de bilan. Ce carnet était vraiment une bonne idée, je suis heureuse de l’avoir avec moi. C’est presque une présence, qui me rappelle ton calme, ta sagesse et ta douceur. Ça me réconforte. On aura beau s’envoyer tous les pokes du monde via facebook, s’envoyer des messages par internet n’aura jamais la même force évocatrice que d’écrire à la main sur un support personnalisé…
Oui, je sens que j’ai beaucoup changé, en un trimestre. C’est tellement différent ici. Pourtant, si je devais résumer mon quotidien, ça n’aurait rien de beaucoup plus palpitant que ce que je peux raconter de Toulouse : cours, potes, soirées. C’est à peu près tout. Et en même temps… ça ouvre l’esprit, d’être ailleurs. J’ai l’impression d’être un archéologue découvrant des splendeurs inespérées. Je me doutais que j’apprendrais beaucoup pendant ce séjour, mais là c’est un véritable filon qui s’offre à moi… et j’ai peur de ne pas avoir le temps d’en extraire toute la richesse à temps, dans les neuf mois qui m’ont été impartis. J’ai la sensation qu’il ne faut pas que j’en perde une miette. Quelques relents de perfectionnisme, sans doute… C’est pour ça que ça me plombe un peu de rentrer, dans un sens. La fin du premier trimestre c’est comme la fin du premier volet de mon aventure Erasmus. Ça signifie qu’un tiers de l’année s’est déjà écoulé… Et j’ai bien peur que le rythme ne puisse aller qu’en s’accélérant… ! Ça me fout les boules parce qu’il y a tellement de choses que j’aimerais faire ici, avant de rentrer. Tellement de gens que j’aimerais connaître davantage. Déjà, en trois mois à peine, je me suis fait des amis en or. Notre groupe est devenu plus soudé. C’est marrant, parce que c’est un lien très différent de ce que je peux avoir avec toi, par exemple. Evidemment, toi tu es ma Selmounette, aucune amitié ne pourrait remplacer celle qu’on partage depuis quinze ans. Mais j’ai quand même la sensation que, en tant que Français, on prend l’amitié plus au « sérieux ». Dans le sens où on cherche quelque chose de profond, de durable aussi ; on cherche à se confier, à s’ouvrir. Déjà avec Béné, on a eu des discussions beaucoup plus « abouties » dans le « qui es-tu vraiment ? ». Avec Martina, Sonja et Carolina, c’est différent. On peut se raconter nos soucis, nos questionnements du moment, mais j’ai l’impression qu’on n’attend pas la même chose. On a bien eu une soirée « confessions » pendant laquelle on s’est posées plein de questions, notamment sur nos histoires de cœur respectives. Martina a été très expansive, Carolina a réussi à rester discrète – « je t’avais dit qu’on avait pas assez chargé ses verres… ! » a très mal chuchoté Sonja. C’était vraiment une des meilleures soirées qu’on ait passé ensemble, on s’est davantage « exposées ». En fait, quand on est toutes les cinq, on vit dans le présent. Car c’est ce qui nous rassemble, au final : ce quotidien qu’on partage. Alors on parle des cours, des projets, des soirées, des potins… Bien sûr on se raconte des anecdotes, on évoque nos vies « d’avant », on se décrit nos villes, nos façons de vivre, des caractéristiques de nos pays… Mais ce n’est pas le même genre de partage que ce que je peux avoir avec toi ou Nelly (même si ce que j’ai avec Nelly se rapproche déjà davantage de ce que je retrouve dans mon petit groupe). Ça ne rend pas le lien moins fort, c’est juste différent. Avec mes amis anglais, c’est encore autre chose. Avec Matt, c’est tout simplement impossible d’avoir une conversation sérieuse. Il aligne les blagues et les histoires absurdes. On est quand même assez proches dans le sens où on partage des centres d’intérêts, on s’entraide pour nos devoirs en français ou en anglais, et je l’adore mais c’est encore un autre type de lien. Je m’entends plutôt bien avec certaines de mes colocs (Kim et Bridget, avec qui j’ai mangé quelques fois. On a pour projet de se faire une vraie soirée entre colocs à la rentrée – ça fait depuis octobre qu’on essaie de l’organiser mais il y a toujours quelqu’un sur les huit qui n’est pas dispo… !). On se livre déjà beaucoup plus quand on est toutes les trois, sans doute parce qu’on est entre filles, mais je me suis aussi rendu compte que les Anglais sont nettement plus « légers » dans leurs relations. Dans le sens où ils ont une grande facilité à discuter avec tout le monde, mais il n’y a pas forcément grand-chose qui suit derrière. La première fois que j’ai parlé à Kim par exemple, on avait discuté pendant un bon moment. J’étais super contente, je m’étais tout de suite imaginée qu’on allait devenir super proches, avec tous les films niais que ça peut t’évoquer quand tu débarques (genre « c’est trop bien, j’ai une vraie amie anglaise ! peut-être qu’on deviendra inséparables et qu’elle m’invitera à passer des vacances chez elle ! comme ça je pourrais voir à quoi ressemble une vie de famille à l’anglaise ! »). Alors à chaque fois que je la croisais, je m’attendais à ce que ça fasse pareil. Sauf que pas du tout. Il y a même quelques fois où elle m’a à peine saluée. J’ai appris plus tard qu’elle avait pas mal de boulot à rendre à ce moment-là. Mais sur le coup, je l’ai pris personnellement. Je commençais à psychoter, à me demander si j’avais fait un truc de travers, si elle m’en voulait… Finalement, j’ai compris que les gens fonctionnaient différemment au point de vue relationnel. Ils ont tendance à avoir beaucoup de potes, à sortir en groupes, mais ils n’ont pas forcément de relations très proches avec eux. Peut-être juste avec quelques-uns, mais c’est moins flagrant qu’en France, où on a tendance à traîner avec un petit groupe d’amis proches. Ils sont globalement beaucoup plus indépendants, individualistes. Et ça vaut aussi pour leur famille. Pour eux c’est normal de partir loin, d’habiter dans un campus, de faire leur vie tout seul. Je te raconte pas le nombre de gens qui m’ont raconté le plus sobrement du monde qu’ils étaient allé passer plusieurs mois au Kenya, en Chine ou en Inde pour enseigner l’anglais ou juste pour y faire une année sabbatique. C’est vachement moins courant en France. Ou du moins, ceux qui ont fait des trucs de cet acabit, on tarde pas trop à le savoir parce qu’ils le mettent constamment en avant… ! Pour eux, ça paraît juste être une opportunité saisie, ils en font pas toute une histoire. Alors que toi tu restes bouche bée d’admiration, comme une idiote. Anna, ma coloc’ suédoise qui a déjà fait quinze mille trucs géniaux dans sa vie, c’est la pire dans ce genre-là. Et elle est d’une discrétion… ! Mais vivre sa vie comme ça implique d’autres choses. Notamment que les liens qu’ils entretiennent avec leurs potes sont plus superficiels. Ça revient à faire des choix dont on est plus ou moins conscient, finalement. De mon côté, je suis contente de mon petit équilibre perso. Je profite d’être ici.
Ces derniers temps surtout, on a fêté la fin du trimestre pendant tout le mois de décembre, et je me suis vraiment sentie à ma place. Il y a notamment eu une soirée « snowed in » (bloqué par la neige) organisée par l’association Erasmus. On avait tout l’étage d’un bar réservé rien que pour nous et des décorations hivernales très réussies. Il y a eu beaucoup de monde cette fois-ci, et je me suis régalée ! C’est là que je me suis rendu compte que j’avais rencontré plein de gens, et développé pas mal de liens avec plusieurs personnes. Même si c’est juste dire bonjour et demander comment ça va, ça réchauffe, et ça me donne l’impression d’appartenir à un lieu – si ce n’est pas à un groupe très étendu. Ce qui est déjà quelque chose de précieux en soi, non ?
Je me sens plus ouverte d’esprit, aussi, moins « judgmental », comme diraient les Anglais, moins prompte aux critiques. Par exemple, l’autre jour, pendant une soirée, je me suis retrouvée à discuter avec un type qui était dans mon cours de litté et qui se trouve aussi être le coloc’ d’un pote Erasmus grec. Il est assez marrant, bien à l’arrache dans son genre. Je ne sais plus trop comment on en est venu à parler de ça mais il a fini par me faire l’apologie de la marijuana, genre que ça l’aidait vachement à se connecter à son soi spirituel (c’est lui qui est allé en Inde, je précise… !), et que c’était carrément génial d’écouter de la musique quand t’étais dans cet état-là. Tant et si bien qu’il a fini par me dire que, si jamais je voulais passer chez lui après un cours pour essayer, il serait ravi de partager un pétard avec moi. Un quasi-inconnu m’aurait proposé ça l’année dernière j’aurais carrément flippé. Je me serais tout de suite imaginée que ça cachait des intentions très louches, voire criminelles, et je me serais empressée de le fuir comme la peste. Là, ça m’a juste fait rigoler. Je te rassure Selmoune, je ne me vois pas du tout accepter sa proposition – les Pink Floyd c’est déjà planant par essence, pas besoin de drogue pour les apprécier à leur juste valeur… ! Mais disons que j’ai pris ce qu’il me disait pour ce qu’il me disait. Je n’ai pas cherché à surinterpréter son offre, ni à juger son comportement. S’il est content de s’envoyer un joint de temps en temps, ça ne me pose aucun problème métaphysique. D’autant qu’il était capable de m’expliquer pourquoi il aimait ça et ce que ça lui apportait (il s’est même embarqué dans des détails botaniques, techniques et spirituels auxquels je n’ai pas compris grand-chose), ce qui m’a semblé nettement plus convainquant que quelqu’un qui se contenterait de me dire que c’est super cool ou trop fun et qu’il faut absolument que j’essaye pour apprécier la Vie avec un grand V et me considérer comme une « adulte ». Je prends ça comme un exemple mais tu vois ce que je veux dire ? Être ici me permet de prendre conscience de l’immensité du monde et de ses mystères. J’aurais beau continuer à apprendre, il y aura toujours de nouvelles choses qui m’échapperont, m’interrogeront, viendront contredire mes idées toutes faites et m’ouvrir l’esprit davantage. Je ne me suis jamais considérée comme quelqu’un de fermé, mais échanger autant me donne l'impression d'une grande bouffée d’air.
J’espère ne pas te paraître trop prétentieuse ou méprisante en racontant tout ça. Parfois j’ai peur qu’on puisse comprendre ce que je dis comme un rejet de ce que j’étais « avant », si tant est qu’il y ait une coupure tangible. Pourtant, je sens que j’évolue en ce moment. Et même si je change et que j’estime ce changement positif, je sais aussi que c’est en partie à toi que je le dois. A toi, Yann, Nelly, Damien, ma famille. Sans vous tous, ma vie aurait été complètement différente, et je n’en serais pas là. … Tu le crois, ça ? J’ai réussi à me foutre la larme à l’œil ! Bon sang, qu’est-ce qu’il me tarde de vous retrouver !
Je suis tombée récemment sur une citation d’Anne Frank qui disait : « Quand j’écris, je me débarrasse de tout, mon désespoir disparaît, mon courage renaît. » Bien sûr, ma situation n’a rien à voir avec la sienne, mais je ne peux que constater que l’écriture produit le même effet cathartique sur moi. Maintenant que je t’ai écrit je me sens mieux. Toujours fatiguée, mais mieux. Je parviens mieux à me placer à présent. Et je meurs d’envie de vous voir ! La pluie s’est arrêtée et j’arrive même à apercevoir un carré de ciel bleu (apparition miraculeuse, n’est-ce pas ?). Je vais aller voir si Alessandro ne serait pas partant pour une balade !
Je t’embrasse ma Selma, et je te dis à très bientôt (dans 22 heures et 40 minutes à peine) !

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