« Qu’est-ce
que c’est que ça ? »
Marion prit le temps d’avaler sa bouchée avant de lever les yeux sur
Alessandro, qui l’observait avec suspicion depuis le grille-pain. Elle n’était
pas sûre d’avoir l’énergie de défendre son régime alimentaire aujourd’hui. Trop
préoccupée par son examen à venir. Elle lui tendit son paquet de biscuits vidé aux neuf dixièmes.
« Custard cream ? »
Il en extirpa un et en croqua l’extrémité sans altérer la
sévérité de son regard.
« C’est tout ce que tu prends
pour ton petit-déjeuner ? Des gâteaux trempés dans du café au
lait ? »
Elle lui adressa un sourire coupable.
« J’ai rien d’autre dans mes
placards…
- Et le fruit du matin ?
- J’ai mangé ma dernière pomme hier.
- Rachètes-en.
- Je vais pas faire des courses maintenant, on
rentre dans cinq jours…
- Donc tu vas te faire des petits déjeuners
inconsistants jusqu’à lundi.
- Oui. »
Il s’assit en face d’elle, la bouilloire pleine à la main, l’air
réprobateur. Voyant qu’elle restait impassible, il ne put s’empêcher
d’ajouter :
« Tu sais que tu prends que du
sucre rapide ? C’est pas ça qui va t’aider à tenir le coup pendant ton
examen. »
Elle soupira.
« Ale, tu es pire que ma mère.
- Okay, ne m’écoute pas. Tu penseras à moi quand
tu mourras de faim tout à l’heure. »
Il ajouta une troisième cuillérée de café soluble dans sa tasse et se
résolut à verser l’eau bouillante par-dessus. Il touilla un long moment avec sa
cuillère, l’air passablement déprimé.
« C’est déprimant.
- Je ne te le fais pas dire. »
La bonne humeur de Marion semblait avoir été absorbée par la cotonneuse épaisseur du brouillard. Les
choses iraient sans doute beaucoup mieux après le partiel de grammaire. D’ici
là, le soleil aurait peut-être fait au moins une brève apparition.
« En janvier, je ramène une
vraie cafetière. Et du vrai café. »
Il but une gorgée en frissonnant.
« Schifo. »
Marion lui tendit un autre biscuit qu’il accepta de bonne grâce.
« Hola muchachos! Hé ben, vous
tirez une de ces tronches !
- Exams.
- Si ce n’est que ça ! Moi aussi je peux
rejoindre votre club des grincheux angoissés : j’ai partiel
aujourd’hui. Et j’ai bossé toute la nuit sur l’essay que j’ai à rendre demain. Je
ne l’ai même pas fini, d’ailleurs. Youhou ! »
Matthew s’affairait maintenant autour de la bouilloire, sautillant de son
placard au plan de travail en chantonnant.
« Je sais pas comment tu fais.
- Ce n’est pas bien compliqué, mon ami. Regarde
bien : on remplit cette espèce de carafe électrique avec de l’eau,
jusque-là… et ensuite, tu la places sur son socle pour chauffer, et hop !
Une simple pression ici…
- Je sais comment utiliser la bouilloire, merci
bien. Je voulais dire, comment tu fais pour être de bonne humeur après une nuit
blanche passée à travailler.
- Le thé, mon ami latin, le thé ! s’exclama-t-il en lui agitant ses sachets d’Earl Grey sous le nez. Le thé, et une bonne cannette de Red Bull,
il n’y a que ça de vrai. »
Il se releva de sa chaise et effectua quelques enjambées pseudo-sportives
en direction de la fenêtre sous le regard blasé des deux autres. Alessandro
revint à la charge.
« Les bananes c’est plein de
magnésium, c’est bon pour l’endurance. Prends-en une.»
Elle protesta pour la forme avant de capituler. Si on la décrivait souvent
comme obstinée, elle ne tenait clairement pas la comparaison face à lui.
« Au fait, tout est bon pour
l’avion ?
- Ouais… J’ai réservé un taxi, ça m’a été
confirmé par mail. Départ à 4H45. »
Il poussa un juron en italien dont il noya la fin dans son Nescafé.
« Ouais. Comme tu dis. Ma copine
Martina décolle aussi de Gatwick un peu après 8H, du coup elle dormira ici et
elle partira avec nous. On pourra se diviser la note jusqu’à la gare…
- C’est déjà ça…
- Vous êtes vraiment sinistres ce matin ! commenta joyeusement Matthew en s’installant à côté d’eux.
- Tu peux prendre du lait si tu veux.
Je n’arriverai jamais à terminer cette bouteille avant lundi, je ne sais pas ce
qui m’a pris d’en acheter un litre entier.
- Non merci mon petite française, je bois mon thé sans lait, moi ! »
Matthew avait en effet passé un certain temps à lui expliquer que, depuis
qu’il avait passé un mois en France, ses habitudes avaient changé. Boire du thé
sans lait à la manière des continentaux semblait le remplir d’une fierté
difficilement appréhendable pour qui n’était pas Anglais.
« J’oubliais… Pardon Matt, je
suis mal réveillée.
- Il n’y a pas de mal mon grande amie !
- Ma grande amie. Pas mon.
- Pas mon grande amie ? Même si je mets des e partout ?
- Non. C’est ma.
- Alors c’est ma amie ?
- Non, par contre si tu dis juste mon
amie, c’est mon amie.
- Ah ? Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Parce que c’est devant une
voyelle, j’imagine.
- Dingue. Vous êtes d’adorables dingos !
- Tu peux parler.
- Mais au fait ! Tu ne m’as pas
raconté !
- Raconté quoi ?
- Hé bien, ta soirée de dimanche ! Tu as
aimé ?
- Ah oui, c’était une très bonne soirée, on a
joué à Balderdash et…
- Non, je veux dire : tu as aimé ?!
- Ben oui, comme je te disais…
- Les pigs in
blanket ! »
Matthew lui rappelait son petit frère lorsqu’il était encore gamin et guettait
sa réaction après lui avoir offert un cadeau fabriqué par ses soins.
« Délicieux.
- Ah ! Je le savais ! Tu iras loin dans
la vie, Marion Pernet !
- Les cochons dans quoi ?
- C’est des saucisses enroulées dans du bacon.
- C’est le sommet de l’art ! De l’art
culinaire anglo-saxon mon cher Ale ! Tu m’en diras des nouvelles ! Ah,
Anna ! Tu tombes bien ! Rien ne vaut l’éclat de la froide beauté scandinave
pour réchauffer les cœurs par une grise matinée d’hiver !
- Qu’est-ce que tu veux dire par « beauté
froide » ? demanda Anna, l’air soupçonneux. Salut Ale, salut Marion.
- Que tu brilles telle l’étoile polaire
scintillant dans la nuit.
- Ah… »
Le manque de loquacité d’Anna sembla mettre un terme aux répliques à la
chaîne de Matthew, lequel se contenta de siroter son thé sans lait en souriant.
Marion aimait la quiétude qui émanait de sa colocataire suédoise. Si elle
pensait l’avoir effrayée avec son surenthousiasme linguistique lors de leur
toute première conversation, elle avait entretemps compris qu’il n’était tout
simplement pas dans son caractère de se montrer passionnée. Ce qui ne
l’empêchait pas de s’intéresser à de multiples choses. Elle était très
sportive, parlait le suédois, le danois et l’anglais couramment et suivait des cours
d’espagnol dans le but de voyager en Amérique latine l’été prochain. En juillet
dernier, elle avait parcouru l’Asie avec sa meilleure amie. Marion aurait pu passer
des heures à lui poser des questions si ce n’était la concision claire de ses
récits qui allaient proprement à l’essentiel.
Cela devait être reposant de fonctionner ainsi. D’avoir une hygiène de vie aussi saine. De se lever tôt le matin pour aller courir quelle que soit la météo, se préparer un repas à peine rentrée le temps de ralentir son rythme cardiaque, aller prendre une bonne douche, assister à ses cours, lunchbox en poche. Ne jamais être en retard. Avoir toujours tout lu, tout fait et rendu dans les temps. Garder la richesse de ses expériences et de ses succès pour soi, les savourer en toute modestie. Se sentir forte, solide et stable sur ses deux jambes. Etre parfaite. C’était presque désespérant de la voir faire. Son regard gris attentif au moindre de ses mouvements, concentrée et lointaine à la fois. Même dans les actions les plus simples, elle semblait entourée d’un halo de calme, de conscience accrue, de douce fermeté. Marion en était à sa dernière rondelle de banane mais elle n’avait aucune envie de bouger, redoutant d’entamer véritablement la journée qui l’attendait. Elle préférait rester là, à la regarder nettoyer ses feuilles de salade, les essorer délicatement entre deux feuilles de papier absorbant, les déchirer en petits bouts pour les mélanger aux autres crudités soigneusement découpées. Marion eut une vision d’elle-même enfant observant avec vénération sa mère opérer en cuisine. La salade composée d’Anna lui procurait la même transe mélancolique. Est-ce qu’un jour je saurai faire moi aussi ? Est-ce qu’un jour je serai grande comme elle ?
Cela devait être reposant de fonctionner ainsi. D’avoir une hygiène de vie aussi saine. De se lever tôt le matin pour aller courir quelle que soit la météo, se préparer un repas à peine rentrée le temps de ralentir son rythme cardiaque, aller prendre une bonne douche, assister à ses cours, lunchbox en poche. Ne jamais être en retard. Avoir toujours tout lu, tout fait et rendu dans les temps. Garder la richesse de ses expériences et de ses succès pour soi, les savourer en toute modestie. Se sentir forte, solide et stable sur ses deux jambes. Etre parfaite. C’était presque désespérant de la voir faire. Son regard gris attentif au moindre de ses mouvements, concentrée et lointaine à la fois. Même dans les actions les plus simples, elle semblait entourée d’un halo de calme, de conscience accrue, de douce fermeté. Marion en était à sa dernière rondelle de banane mais elle n’avait aucune envie de bouger, redoutant d’entamer véritablement la journée qui l’attendait. Elle préférait rester là, à la regarder nettoyer ses feuilles de salade, les essorer délicatement entre deux feuilles de papier absorbant, les déchirer en petits bouts pour les mélanger aux autres crudités soigneusement découpées. Marion eut une vision d’elle-même enfant observant avec vénération sa mère opérer en cuisine. La salade composée d’Anna lui procurait la même transe mélancolique. Est-ce qu’un jour je saurai faire moi aussi ? Est-ce qu’un jour je serai grande comme elle ?
« Je dois y aller. »
Alessandro essayait manifestement de se convaincre lui-même de cette
nécessité, malgré la douleur évidente dans laquelle elle le plongeait.
« Come on, Ale. You can do it. »
Il s’arracha à sa chaise, sa vaisselle sale à la main. Il hésita un instant
face à l’évier et renonça à la tentation de tout laver tout de suite pour
échapper encore quelques minutes à ses obligations.
« Plus tard. Beaucoup plus tard.
Je dois travailler. Bon courage tout le monde ! »
Marion répondit par un grognement découragé. Seul Matthew parût être
affecté par les vœux d’Alessandro.
« Allez ! C’est
partiiii ! Essay écrit à 70%. Arrivera-t-il à le terminer d’ici
demain ? Résistera-t-il à la tentation de s’endormir ?
Parviendra-t-il à garder les yeux ouverts pendant son examen ? Vous le
saurez très prochainement ! »
Il s’éclipsa dans une chorégraphie arrière approximative que Marion
déchiffra comme une expression résolument contemporaine du sentiment de peur
mêlée de suspens, renversant ce faisant un peu de thé par terre comme il avait
gardé sa tasse en main.
« Quel idiot. »
commenta Anna en s’empressant d’aller essuyer la tache humide étalée sur le
lino.
Marion approuva silencieusement. Elle contempla avec tristesse le moreceau
de banane qui se désagrégeait sous la pression de ses doigts. Il lui faudrait
bien le manger un jour ou l’autre et affronter ce qui lui restait à faire.
Pourquoi fallait-il qu’elle se sente comme embourbée à jamais dans cette
morosité anxieuse alors même qu’elle n’avait plus que deux examens à
passer avant d’être en vacances officielles ? Pour un peu, elle
aurait presque préféré être à la place de Matt.
« Qu’est-ce que tu vas faire
l’année prochaine ? »
Marion sortit de sa rêverie. Anna avait le don de lui poser des questions
nettes et précises au moment où elle s’y attendait le moins. C’était ce qui lui
avait fait comprendre que son laconisme n’équivalait pas à de l’indifférence.
Au contraire, elle avait une manière de considérer les gens avec simplicité,
pour ce qu’ils étaient vraiment. Elle ne se laissait pas prendre par les
masques et les faux-semblants. Elle perçait à travers. Marion ouvrit la bouche
pour lui répondre mais l’air se coinça dans ses poumons. Elle resta figée sur
place.
« C’est ta dernière année en
tant qu’undergraduate[1]. »
Elle ne posait pas la question. Elle avait retenu. Ça aussi c’était
caractéristique d’Anna. Elle parlait peu pour mieux écouter. Pour mieux prouver
qu’elle avait été présente à la conversation, à sa manière. Marion se secoua de
sa torpeur.
« Je compte faire un Master en
littérature anglaise. Poursuivre là-dedans.
- Pour devenir prof ?
- J’aimerais bien oui. A l’université surtout. »
Anna hocha la tête, approbatrice. Elle se saisit d’une autre tomate et la
disposa sur sa planche. La lame du couteau capta un rayon de soleil tandis
qu’elle s’enfonçait dans la chair rosée du fruit. Marion tourna la tête vers les
fenêtres. La lumière était momentanément parvenue à se frayer un chemin dans
l’épaisseur des nuages ; l’herbe et les arbres dénudés grisés par l’éclat terni
de l’hiver.
« Ça doit être passionnant comme
métier. »
Marion observa les tranches fines s’affaisser doucement les unes sur les
autres tandis qu’Anna poursuivait sa découpe minutieuse, imperturbable. Elle
détailla son visage lisse piqué de taches de rousseur, ses cheveux blonds
attachés en queue de cheval. Son regard retomba sur la banane entre ses doigts.
Le rai de lumière détaillait des grains de poussière qui voletaient tout
autour, un poil infime, la fibre d’un vêtement posée dessus. Elle ajouta, sans
oser relever les yeux.
« Oui, je pense aussi. »
La sensation d’une pierre chutant dans un puits, un puits profond à
l’intérieur d’elle-même. La chute au ralenti. Oui, c’est ce que je pensais. C’était ça qu’elle avait vraiment eu
envie de répondre. Elle avait menti. Ce n’est qu’en s’apprêtant à le dire qu’elle
l’avait compris. Quelque chose avait changé. Quelque chose avait fait que cette
affirmation sonnait différemment. Les mots étaient les mêmes mais ils ne
produisaient plus la même résonnance. Dehors, les nuages, mouvants, toujours,
ravalèrent l’éclaircie aussi vite qu’ils l’avaient libérée. La pièce
s’assombrit immédiatement. Le fil indésirable invisible à nouveau.
[1] Un undergraduate
(« sous-licencié ») est un étudiant qui n’a pas encore validé son
premier cycle universitaire. Un graduate
a lui obtenu son diplôme, lors de la cérémonie de la graduation. Un postgraduate
est quelqu’un qui poursuit ses études après l’obtention de sa licence, niveau
Master ou thèse.
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