10 May 2014

Création longue - Extrait 28 (Chapitre 5)



« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Marion prit le temps d’avaler sa bouchée avant de lever les yeux sur Alessandro, qui l’observait avec suspicion depuis le grille-pain. Elle n’était pas sûre d’avoir l’énergie de défendre son régime alimentaire aujourd’hui. Trop préoccupée par son examen à venir. Elle lui tendit son paquet de biscuits vidé aux neuf dixièmes.
« Custard cream ? »
Il en extirpa un et en croqua l’extrémité sans altérer la sévérité de son regard.
« C’est tout ce que tu prends pour ton petit-déjeuner ? Des gâteaux trempés dans du café au lait ? »
Elle lui adressa un sourire coupable.
« J’ai rien d’autre dans mes placards…
- Et le fruit du matin ?
- J’ai mangé ma dernière pomme hier.
- Rachètes-en.
- Je vais pas faire des courses maintenant, on rentre dans cinq jours…
- Donc tu vas te faire des petits déjeuners inconsistants jusqu’à lundi.
- Oui. »
Il s’assit en face d’elle, la bouilloire pleine à la main, l’air réprobateur. Voyant qu’elle restait impassible, il ne put s’empêcher d’ajouter :
« Tu sais que tu prends que du sucre rapide ? C’est pas ça qui va t’aider à tenir le coup pendant ton examen. »
Elle soupira.
« Ale, tu es pire que ma mère.
- Okay, ne m’écoute pas. Tu penseras à moi quand tu mourras de faim tout à l’heure. »
Il ajouta une troisième cuillérée de café soluble dans sa tasse et se résolut à verser l’eau bouillante par-dessus. Il touilla un long moment avec sa cuillère, l’air passablement déprimé.
« C’est déprimant. 
- Je ne te le fais pas dire. »
La bonne humeur de Marion semblait avoir été absorbée par la cotonneuse épaisseur du brouillard. Les choses iraient sans doute beaucoup mieux après le partiel de grammaire. D’ici là, le soleil aurait peut-être fait au moins une brève apparition.
« En janvier, je ramène une vraie cafetière. Et du vrai café. »
Il but une gorgée en frissonnant.
« Schifo. »
Marion lui tendit un autre biscuit qu’il accepta de bonne grâce.
« Hola muchachos! Hé ben, vous tirez une de ces tronches !
- Exams.
- Si ce n’est que ça ! Moi aussi je peux rejoindre votre club des grincheux angoissés : j’ai partiel aujourd’hui. Et j’ai bossé toute la nuit sur l’essay que j’ai à rendre demain. Je ne l’ai même pas fini, d’ailleurs. Youhou ! »
Matthew s’affairait maintenant autour de la bouilloire, sautillant de son placard au plan de travail en chantonnant.
« Je sais pas comment tu fais.
- Ce n’est pas bien compliqué, mon ami. Regarde bien : on remplit cette espèce de carafe électrique avec de l’eau, jusque-là… et ensuite, tu la places sur son socle pour chauffer, et hop ! Une simple pression ici…
- Je sais comment utiliser la bouilloire, merci bien. Je voulais dire, comment tu fais pour être de bonne humeur après une nuit blanche passée à travailler.
- Le thé, mon ami latin, le thé ! s’exclama-t-il en lui agitant ses sachets d’Earl Grey sous le nez. Le thé, et une bonne cannette de Red Bull, il n’y a que ça de vrai. »
Il se releva de sa chaise et effectua quelques enjambées pseudo-sportives en direction de la fenêtre sous le regard blasé des deux autres. Alessandro revint à la charge.
« Les bananes c’est plein de magnésium, c’est bon pour l’endurance. Prends-en une.»
Elle protesta pour la forme avant de capituler. Si on la décrivait souvent comme obstinée, elle ne tenait clairement pas la comparaison face à lui.
« Au fait, tout est bon pour l’avion ?
- Ouais… J’ai réservé un taxi, ça m’a été confirmé par mail. Départ à 4H45. »
Il poussa un juron en italien dont il noya la fin dans son Nescafé.
« Ouais. Comme tu dis. Ma copine Martina décolle aussi de Gatwick un peu après 8H, du coup elle dormira ici et elle partira avec nous. On pourra se diviser la note jusqu’à la gare…
- C’est déjà ça…
- Vous êtes vraiment sinistres ce matin ! commenta joyeusement Matthew en s’installant à côté d’eux.
- Tu peux prendre du lait si tu veux. Je n’arriverai jamais à terminer cette bouteille avant lundi, je ne sais pas ce qui m’a pris d’en acheter un litre entier.
- Non merci mon petite française, je bois mon thé sans lait, moi ! »
Matthew avait en effet passé un certain temps à lui expliquer que, depuis qu’il avait passé un mois en France, ses habitudes avaient changé. Boire du thé sans lait à la manière des continentaux semblait le remplir d’une fierté difficilement appréhendable pour qui n’était pas Anglais.
« J’oubliais… Pardon Matt, je suis mal réveillée.
- Il n’y a pas de mal mon grande amie !
- Ma grande amie. Pas mon.
- Pas mon grande amie ? Même si je mets des e partout ?
- Non. C’est ma.
- Alors c’est ma amie ?
- Non, par contre si tu dis juste mon amie, c’est mon amie.
- Ah ? Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Parce que c’est devant une voyelle, j’imagine.
- Dingue. Vous êtes d’adorables dingos !
- Tu peux parler.
- Mais au fait ! Tu ne m’as pas raconté !
- Raconté quoi ?
- Hé bien, ta soirée de dimanche ! Tu as aimé ?
- Ah oui, c’était une très bonne soirée, on a joué à Balderdash et…
- Non, je veux dire : tu as aimé ?!
- Ben oui, comme je te disais…
- Les pigs in blanket ! »
Matthew lui rappelait son petit frère lorsqu’il était encore gamin et guettait sa réaction après lui avoir offert un cadeau fabriqué par ses soins.
« Délicieux.
- Ah ! Je le savais ! Tu iras loin dans la vie, Marion Pernet !
- Les cochons dans quoi ?
- C’est des saucisses enroulées dans du bacon.
- C’est le sommet de l’art ! De l’art culinaire anglo-saxon mon cher Ale ! Tu m’en diras des nouvelles ! Ah, Anna ! Tu tombes bien ! Rien ne vaut l’éclat de la froide beauté scandinave pour réchauffer les cœurs par une grise matinée d’hiver !
- Qu’est-ce que tu veux dire par « beauté froide » ? demanda Anna, l’air soupçonneux. Salut Ale, salut Marion.
- Que tu brilles telle l’étoile polaire scintillant dans la nuit.
- Ah… »
Le manque de loquacité d’Anna sembla mettre un terme aux répliques à la chaîne de Matthew, lequel se contenta de siroter son thé sans lait en souriant. Marion aimait la quiétude qui émanait de sa colocataire suédoise. Si elle pensait l’avoir effrayée avec son surenthousiasme linguistique lors de leur toute première conversation, elle avait entretemps compris qu’il n’était tout simplement pas dans son caractère de se montrer passionnée. Ce qui ne l’empêchait pas de s’intéresser à de multiples choses. Elle était très sportive, parlait le suédois, le danois et l’anglais couramment et suivait des cours d’espagnol dans le but de voyager en Amérique latine l’été prochain. En juillet dernier, elle avait parcouru l’Asie avec sa meilleure amie. Marion aurait pu passer des heures à lui poser des questions si ce n’était la concision claire de ses récits qui allaient proprement à l’essentiel. 
Cela devait être reposant de fonctionner ainsi. D’avoir une hygiène de vie aussi saine. De se lever tôt le matin pour aller courir quelle que soit la météo, se préparer un repas à peine rentrée le temps de ralentir son rythme cardiaque, aller prendre une bonne douche, assister à ses cours, lunchbox en poche. Ne jamais être en retard. Avoir toujours tout lu, tout fait et rendu dans les temps. Garder la richesse de ses expériences et de ses succès pour soi, les savourer en toute modestie. Se sentir forte, solide et stable sur ses deux jambes. Etre parfaite. C’était presque désespérant de la voir faire. Son regard gris attentif au moindre de ses mouvements, concentrée et lointaine à la fois. Même dans les actions les plus simples, elle semblait entourée d’un halo de calme, de conscience accrue, de douce fermeté. Marion en était à sa dernière rondelle de banane mais elle n’avait aucune envie de bouger, redoutant d’entamer véritablement la journée qui l’attendait. Elle préférait rester là, à la regarder nettoyer ses feuilles de salade, les essorer délicatement entre deux feuilles de papier absorbant, les déchirer en petits bouts pour les mélanger aux autres crudités soigneusement découpées. Marion eut une vision d’elle-même enfant observant avec vénération sa mère opérer en cuisine. La salade composée d’Anna lui procurait la même transe mélancolique. Est-ce qu’un jour je saurai faire moi aussi ? Est-ce qu’un jour je serai grande comme elle ?
« Je dois y aller. »
Alessandro essayait manifestement de se convaincre lui-même de cette nécessité, malgré la douleur évidente dans laquelle elle le plongeait.
« Come on, Ale. You can do it. »
Il s’arracha à sa chaise, sa vaisselle sale à la main. Il hésita un instant face à l’évier et renonça à la tentation de tout laver tout de suite pour échapper encore quelques minutes à ses obligations.
« Plus tard. Beaucoup plus tard. Je dois travailler. Bon courage tout le monde ! »
Marion répondit par un grognement découragé. Seul Matthew parût être affecté par les vœux d’Alessandro.
« Allez ! C’est partiiii ! Essay écrit à 70%. Arrivera-t-il à le terminer d’ici demain ? Résistera-t-il à la tentation de s’endormir ? Parviendra-t-il à garder les yeux ouverts pendant son examen ? Vous le saurez très prochainement ! »
Il s’éclipsa dans une chorégraphie arrière approximative que Marion déchiffra comme une expression résolument contemporaine du sentiment de peur mêlée de suspens, renversant ce faisant un peu de thé par terre comme il avait gardé sa tasse en main.
« Quel idiot. » commenta Anna en s’empressant d’aller essuyer la tache humide étalée sur le lino.
Marion approuva silencieusement. Elle contempla avec tristesse le moreceau de banane qui se désagrégeait sous la pression de ses doigts. Il lui faudrait bien le manger un jour ou l’autre et affronter ce qui lui restait à faire. Pourquoi fallait-il qu’elle se sente comme embourbée à jamais dans cette morosité anxieuse alors même qu’elle n’avait plus que deux examens à passer avant d’être en vacances officielles ? Pour un peu, elle aurait presque préféré être à la place de Matt.
« Qu’est-ce que tu vas faire l’année prochaine ? »
Marion sortit de sa rêverie. Anna avait le don de lui poser des questions nettes et précises au moment où elle s’y attendait le moins. C’était ce qui lui avait fait comprendre que son laconisme n’équivalait pas à de l’indifférence. Au contraire, elle avait une manière de considérer les gens avec simplicité, pour ce qu’ils étaient vraiment. Elle ne se laissait pas prendre par les masques et les faux-semblants. Elle perçait à travers. Marion ouvrit la bouche pour lui répondre mais l’air se coinça dans ses poumons. Elle resta figée sur place.
« C’est ta dernière année en tant qu’undergraduate[1]. »
Elle ne posait pas la question. Elle avait retenu. Ça aussi c’était caractéristique d’Anna. Elle parlait peu pour mieux écouter. Pour mieux prouver qu’elle avait été présente à la conversation, à sa manière. Marion se secoua de sa torpeur.
« Je compte faire un Master en littérature anglaise. Poursuivre là-dedans.
- Pour devenir prof ?
- J’aimerais bien oui. A l’université surtout. »
Anna hocha la tête, approbatrice. Elle se saisit d’une autre tomate et la disposa sur sa planche. La lame du couteau capta un rayon de soleil tandis qu’elle s’enfonçait dans la chair rosée du fruit. Marion tourna la tête vers les fenêtres. La lumière était momentanément parvenue à se frayer un chemin dans l’épaisseur des nuages ; l’herbe et les arbres dénudés grisés par l’éclat terni de l’hiver.
« Ça doit être passionnant comme métier. »
Marion observa les tranches fines s’affaisser doucement les unes sur les autres tandis qu’Anna poursuivait sa découpe minutieuse, imperturbable. Elle détailla son visage lisse piqué de taches de rousseur, ses cheveux blonds attachés en queue de cheval. Son regard retomba sur la banane entre ses doigts. Le rai de lumière détaillait des grains de poussière qui voletaient tout autour, un poil infime, la fibre d’un vêtement posée dessus. Elle ajouta, sans oser relever les yeux.
« Oui, je pense aussi. »
La sensation d’une pierre chutant dans un puits, un puits profond à l’intérieur d’elle-même. La chute au ralenti. Oui, c’est ce que je pensais. C’était ça qu’elle avait vraiment eu envie de répondre. Elle avait menti. Ce n’est qu’en s’apprêtant à le dire qu’elle l’avait compris. Quelque chose avait changé. Quelque chose avait fait que cette affirmation sonnait différemment. Les mots étaient les mêmes mais ils ne produisaient plus la même résonnance. Dehors, les nuages, mouvants, toujours, ravalèrent l’éclaircie aussi vite qu’ils l’avaient libérée. La pièce s’assombrit immédiatement. Le fil indésirable invisible à nouveau.



[1] Un undergraduate (« sous-licencié ») est un étudiant qui n’a pas encore validé son premier cycle universitaire. Un graduate a lui obtenu son diplôme, lors de la cérémonie de la graduation. Un postgraduate est quelqu’un qui poursuit ses études après l’obtention de sa licence, niveau Master ou thèse.

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