« C’est tout ce que tu
manges ? »
Marion releva le
nez de ses crackers. Elle avait vaguement espéré que son frugal dîner passerait
inaperçu aux yeux de ses colocataires. Si elle ne s’inquiétait pas vraiment de
la présence de Matthew, concentré sur son PC en bout de table, elle craignait
davantage la curiosité d’Alessandro. A raison. Il la toisait depuis les plaques
électriques, remuant le contenu de ses casseroles à intervalles réguliers.
« Quoi ?
Tu n’aimes pas le cheddar ? demanda-t-elle innocemment.
- Si mais… ce
n’est pas un vrai repas.
- Comment
ça ?
- Il n’y a pas
de légumes.
- Si regarde,
j’ai de la salade ! »
Elle désigna d’un
doigt triomphant les trois feuilles qui stagnaient piteusement dans un coin de
son assiette. Sa cuillère en bois pointant vers le plafond et la main sur la
hanche, Alessandro la regardait à présent avec le mélange de pitié consternée
qu’il lui réservait souvent lorsqu’ils se retrouvaient à manger ensemble. Ce
qui arrivait très fréquemment, leur horloge biologique, fidèle à leurs origines
continentales, les poussant à investir la cuisine commune nettement plus tard
que les anglo-saxons – qui dînaient la plupart du temps entre 6 et 7H du soir.
De sorte que, au fur et à mesure de leurs tête-à-tête improvisés, Ale avait
fini par s’imposer comme son critique gastronomique personnel, commentant la
composition de ses repas et veillant à l’équilibre de son hygiène alimentaire
telle la mamma italienne par excellence. Manger en sa compagnie comportait de
nombreux avantages non négligeables, tels qu’obtenir des astuces culinaires
impliquant divers condiments et épices dont il semblait connaître les
fragrances par cœur, ou goûter à ses plats ou gâteaux aussi appétissants que
savoureux. Mais cela signifiait également subir sa désapprobation silencieuse –
assorti d’un sévère complexe d’infériorité par rapport à ses propres talents de
cuisinière, qu’elle ne jugeait pas si mauvais jusqu’alors. Elle avait beau
attribuer son manque de volonté à la pauvreté de son équipement de cuisine
réduit au strict minimum, Alessandro n’était pas dupe. Et plus elle le voyait
s’activer aux fourneaux, plus sa flemmardise grandissait. De sorte que, si elle
avait eu dans un premier temps le sentiment de trahir son honneur ainsi que
celui de sa patrie toute entière en ruinant par son indolence-même l’image de
la French cuisine, elle s’était à présent résignée à sa moue
réprobatrice. Qu’elle avait appris à combattre par ses propres moyens.
Elle arbora un
sourire angélique forcé et agrandit les yeux. Il battit en retraite vers sa
sauce tomate maison, la pointe d’un rire menaçant de faire péricliter son
expression pourtant si travaillée de ne joue pas sur les mots avec moi jeune fille.
Satisfaite de son petit effet, Marion croqua dans sa tartine avec un
enthousiasme renouvelé. L’ensemble crackers + fromage était devenu son en-cas
préféré des dernières semaines, jusqu’à en frôler l’abus. Mais elle avait là
aussi réussi à s’en déculpabiliser en y ajoutant quelques crudités – en l’occurrence,
le fond de son dernier sachet de laitue.
« Ne fais
pas attention à lui Marion, tu as là un repas typiquement british et je suis
fier de toi. »
Matt lui adressa
un discret clin d’œil. Elle le remercia d’une révérence muette. La façon dont il prononçait son prénom était juste craquante. Si elle s’avouait sans honte être une fan
inconditionnelle d’Alessandro, qu’elle trouvait incroyablement cool même
lorsqu’il ne faisait rien ou méprisait ouvertement son régime diététique, il ne
lui avait pas fallu longtemps pour tomber sous le charme de Matthew. Son accent
purement BBC la plongeait dans une extase auriculaire telle qu’il lui était
déjà arrivé de devoir se secouer pour se rappeler qu’il tentait, à travers
l’acte de parler, de communiquer avec elle, et qu’il convenait donc de se
concentrer sur le sens des mots afin d’être à même de répondre, plutôt que de
se laisser niaisement bercer par la musique qu’ils composaient en se liant les
uns aux autres. Le fait que Matthew était plutôt beau garçon, dans un style là aussi
très britannique, ajoutait probablement quelques paillettes supplémentaires à
l’enchantement auditif qu’il provoquait en elle. Elle s’égara un instant à
admirer le contraste entre sa peau blanche et ses cheveux bruns, le cyan de ses
yeux, qu’il gardait heureusement fixés sur son ordinateur. Si la pâleur de son
teint ne laissait que peu de doutes quant à ses origines nordiques, il
possédait en outre un sens de l’humour typiquement anglo-saxon qui serait venu
confirmer l’hypothèse de n’importe qui. Marion riait d’autant plus à ses
blagues absurdes qu’une lueur espiègle venait s’allumer dans ses prunelles
lorsqu’il plaisantait, rehaussant le bleu extraordinaire de ses prunelles et
dotant son plaisant sourire en biais d’un éclat supplémentaire.
« Tu connais rien
à la vraie cuisine de toute façon. Tu es anglais. »
Les intonations
italiennes d’Alessandro donnaient à son grommellement une dimension quasi
péremptoire. Matthew prit un air faussement outré.
« Je te
demande pardon ! Comment oses-tu parler ainsi de notre noble nation qui,
je te le rappelle, a la bonté de t’offrir l’hospitalité pour cette année ?
Tu devrais avoir honte.
- Vous mettez
du vinaigre dans vos chips. »
Marion s’étrangla
de rire sur ses crackers devant sa grimace écœurée.
« Bah
oui, bien sûr, comme tout le monde ! Pourquoi, vous faites jamais ça,
vous ?
- Non, je
t’avoue que je n’avais jamais goûté ça avant de venir ici. Et c’est
dégueulasse, vraiment.
- Argh, saleté
de grenouille, ça m’apprendra à vouloir m’immiscer dans une dispute entre continentaux…
On aurait dû vous coloniser mieux que ça, vous n’en seriez pas à un tel degré
d’inculture.
- Heu,
excuse-moi ! mais mettre du vinaigre dans des chips, j’appelle pas ça de
la culture.
- Tu as
raison. Ce n’est pas de la culture, c’est du génie. »
Alessandro leva
ostensiblement les yeux au ciel avant de verser ses pâtes dans la passoire et
de les remuer avec un savoir-faire manifeste.
« Maintenant
si vous pouviez cesser de me distraire de mon travail, je vous prie… !
- Qu’est-ce
que tu fais ici, de toute manière ? Ça fait trois jours que tu vis dans la
cuisine.
- Ça ne se
voit pas ? Je travaille. Tous ces objets rectangulaires qui m’entourent
s’appellent des livres…
- Oui, je sais
ça, merci bien.
- Je plaisante
Ale ! Ne fais pas ton grincheux. Prends exemple sur la Frenchy, elle
rigole comme une joyeuse baleine depuis tout à l’heure.
- Vous êtes
bêtes !
- Non mais je
voulais dire, qu’est-ce que tu fais là,
pourquoi est-ce que tu travailles dans la cuisine ?
- Je m’empêche
de procrastiner en me plaçant des œillères fictives anti-internet. Regarde. »
Il plaça ses deux
mains de chaque côté de son visage et se tourna vers lui.
« Tu
vois ? Ici pas de connexion web donc pas moyen d’atterrir sur facebook ou
des sites porno. Heu pardon, de me laisser distraire par les milliers de
documentaires aussi passionnants que diversifiés qui fleurissent sur le net.
- Ah, la
curiosité intellectuelle… !
- Ne m’en
parle pas. Un véritable fléau. Il te reste pas un cracker, par hasard ? »
Alessandro
s’assit en face de Marion avec son odorante plâtrée de pâtes. Elle soupira.
« Ça sent
bon… t’as mis quoi, du basilic ? Et de l’ail ? de l’oignon
peut-être ?
- Exact, répondit-il avec un hochement de tête
approbatif, satisfait des progrès de son élève.
- Vous me
faites rêver tous les deux. Vous êtes tellement… exotiques ! Merde ! s’exclama
Matt en crachant des miettes sur son clavier.
- Qu’est-ce
qui t’arrive ?
- Ouf, fausse
manip, j’ai cru que j’avais fermé mon document sans sauvegarder. Ma tête aurait
littéralement explosé si j’avais tout perdu. Comment on dit this essay is a proper pain in the arse
en français, Marion ? »
Il n’était pas
rare qu’il l’interpelle pour lui demander des traductions improbables. Marion
médita quelques instants avant de proposer :
« Je
dirais… Cet essai me fait vraiment chier.
- Cet essai me
fait vraiment chier… ! »
Matthew répéta la
phrase plusieurs fois avec ravissement.
« J’adore.
C’est merveilleux. Le français est une langue merveilleuse. Si mélodieuse que
j’en pleurerais. Je compte sur toi pour m’aider avec mes prochains exercices
d’ailleurs.
- Quand tu
veux.
- Tu fais du
français ? Tu n’es pas en chimie ?
- C’est le
cas. Mais j’ai pris des cours de français en option cette année.
- A la fac ?
Je pensais que tu me parlais de tes sites pour apprendre les langues, là.
- Non, ça
c’était pour vaguement revoir mes bases avant de partir à Bordeaux cet été,
histoire de pas me retrouver dans le niveau le plus bas à l’école, j’aurais eu
honte après l’avoir ‘étudié’ pendant des années au lycée… Bon, le résultat
n’était pas extraordinaire mais j’étais déjà content de me retrouver en A2.
- Et tu peux
te rajouter un cours de langue, alors ?
- Oui, tu
payes £200 et tu suis trois heures de cours par semaine. C’est un certificat en
plus, ça fait toujours bien sur un CV. Surtout pour un Anglais, on est
tellement nuls, en langues… !
- Et pourquoi
le français ?
- Oh, ça, Ale,
c’est une longue histoire… Une longue et bien triste histoire…
- Ah ?
- Une femme, Ale,
une femme ! Une Française, qui plus est ! Elle… Elle m’a brisé le
cœur. »
Il le fixa d’un
regard désabusé.
« Sérieusement.
-
Sérieusement ? Sérieusement, juste comme ça. J’aime bien le français.
C’est gentiment délirant comme langue.
-
Délirant ?
- Oui, c’est
génial, tu trouves pas ça génial, toi ?
- Ben je le
parle tous les jours tu sais… Donc non, je ne m’extasie pas chaque jour de ma
langue natale. Et puis même moi je trouve ça compliqué alors, je me dis pour un
étranger… c’est quasiment du suicide !
- Mais un
suicide si musical… !
- Tu es fou.
Y’a quoi comme autres langues ?
- Je sais plus
trop… Allemand, italien, espagnol, arabe… japonais, aussi… et peut-être
d’autres que j’oublie. Pourquoi ?
- Ben je me
disais… Après tout, j’ai que huit heures de cours par semaine… ça pourrait être
sympa d’apprendre une autre langue.
- Ah bah oui,
tant qu’à faire ! Tu n’es que bilingue, c’est quand même un peu ringard.
Il serait temps de rattraper ton retard.
- Arrête tes
bêtises, je suis pas bilingue…
- Toi arrête tes
bêtises, ton anglais est quasiment parfait.
- Et pourtant
je vois bien que j’ai des progrès à faire, je m’en rends compte au quotidien.
Tant au niveau compréhension qu’expression, d’ailleurs.
- Et alors,
quelle langue tu voudrais apprendre, mademoiselle grosse tête ?
-
L’italien ! Allez, tu devrais reprendre l’italien !
- Oui, c’est
exactement ce que je me disais… !
- Honnêtement,
l’italien ne sert à rien. Si je n’étais pas italien, je te dirais de faire autre
chose, de l’espagnol, par exemple. Mais je suis italien, et donc je suis
patriotique…
- Yeah man, forza Italia! C’est
la seule chose que je sais dire en italien. Avec Ciao bella! et vaffanculo!
- Ne dis pas
ça s’il-te-plaît.
- Quoi, vaffanculo ?
- Non… Forza Italia… Berlusconi ! »
Alessandro
joignit les mains en un geste de prière excédée.
« Moi je
le trouve plutôt drôle.
- C’est parce
qu’il ne te représente pas.
- Honnêtement,
de nous deux, je ne saurais pas dire qui est le mieux loti…
- Qu’est-ce
que tu as contre Nico le petit ?
- Ne me lance
pas là-dessus s’il-te-plaît.
- Voyons,
c’est dans ta nature de t’enflammer pour la politique. Une nouvelle révolution
française en prévision ? Menée par Marion Pernet ? Non ? Une
simple grève alors ?
- Très drôle.
Dis-moi plutôt : c’est pas trop tard pour m’inscrire ? Pour les cours
d’italiens ?
- Non je pense
pas. Y’avait un nouveau dans mon cours cette semaine. Demande directement au
IWLP, ils te diront. Institute
Wild Language Programme. Ou Institute-wide, peut-être ? Bref,
c’est au deuxième étage du HumSS.
- Bonne chance
pour le trouver, alors… !
- J’ai
tellement couru partout dans ce bâtiment pendant les inscriptions qu’il ne me
fait plus tellement peur, maintenant… Merci pour ces renseignements, j’irai
faire un tour !
- Tu t’en
vas ?
- Oui. Je vais
retrouver des amies. Mais tu devrais être content Matt, je ne te dérangerai
plus dans ton travail.
- Oh, je t’en
prie, distrais-moi encore ! Cet
essai me fait vraiment chier vraiment.
- Demande à
Alessandro. Parle-lui de Silvio, ça fera l’affaire.
- Tu rigoles,
j’aurais trop peur qu’il me lance ses spaghettis à la figure !
- Ce sont des farfalle !
- Qu’est-ce
qui peut bien être plus intéressant que rester avec nous, hein ? Enfin,
moi, surtout !
- On va
planifier notre week-end à Cardiff dans deux semaines.
-
Cardiff ?! Qu’est-ce que tu vas aller foutre à Cardiff ?
- Ben c’est la
capitale du pays de Galles…
- Encore une
fois : qu’est-ce que tu vas foutre à Cardiff ?
- T’es bête
Matt. Il paraît que c’est beau là-bas.
- Paraît qu’il
pleut trois jours sur quatre.
- Et ici c’est
quoi, deux jours sur trois ?
- Oh ! la
vipère !
- Je suis sûre
que t’y es jamais allé.
- Non, mais…
- Ah ! tu
vois !
-
Justement ! Il y a une raison à cela !
- Bien
sûr… ! »
Son dernier
argument fut coupé par le rabattement de la porte coupe-feu derrière elle mais
elle n’eut aucun mal à en restituer mentalement la partie manquante : leur
équipe de foot est nulle !
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