8 April 2014

Création longue - Extrait 23 (Chapitre 4)


« C’est tout ce que tu manges ? »
Marion releva le nez de ses crackers. Elle avait vaguement espéré que son frugal dîner passerait inaperçu aux yeux de ses colocataires. Si elle ne s’inquiétait pas vraiment de la présence de Matthew, concentré sur son PC en bout de table, elle craignait davantage la curiosité d’Alessandro. A raison. Il la toisait depuis les plaques électriques, remuant le contenu de ses casseroles à intervalles réguliers.
« Quoi ? Tu n’aimes pas le cheddar ? demanda-t-elle innocemment.
- Si mais… ce n’est pas un vrai repas.
- Comment ça ?
- Il n’y a pas de légumes.
- Si regarde, j’ai de la salade ! »
Elle désigna d’un doigt triomphant les trois feuilles qui stagnaient piteusement dans un coin de son assiette. Sa cuillère en bois pointant vers le plafond et la main sur la hanche, Alessandro la regardait à présent avec le mélange de pitié consternée qu’il lui réservait souvent lorsqu’ils se retrouvaient à manger ensemble. Ce qui arrivait très fréquemment, leur horloge biologique, fidèle à leurs origines continentales, les poussant à investir la cuisine commune nettement plus tard que les anglo-saxons – qui dînaient la plupart du temps entre 6 et 7H du soir. De sorte que, au fur et à mesure de leurs tête-à-tête improvisés, Ale avait fini par s’imposer comme son critique gastronomique personnel, commentant la composition de ses repas et veillant à l’équilibre de son hygiène alimentaire telle la mamma italienne par excellence. Manger en sa compagnie comportait de nombreux avantages non négligeables, tels qu’obtenir des astuces culinaires impliquant divers condiments et épices dont il semblait connaître les fragrances par cœur, ou goûter à ses plats ou gâteaux aussi appétissants que savoureux. Mais cela signifiait également subir sa désapprobation silencieuse – assorti d’un sévère complexe d’infériorité par rapport à ses propres talents de cuisinière, qu’elle ne jugeait pas si mauvais jusqu’alors. Elle avait beau attribuer son manque de volonté à la pauvreté de son équipement de cuisine réduit au strict minimum, Alessandro n’était pas dupe. Et plus elle le voyait s’activer aux fourneaux, plus sa flemmardise grandissait. De sorte que, si elle avait eu dans un premier temps le sentiment de trahir son honneur ainsi que celui de sa patrie toute entière en ruinant par son indolence-même l’image de la French cuisine, elle s’était à présent résignée à sa moue réprobatrice. Qu’elle avait appris à combattre par ses propres moyens.
Elle arbora un sourire angélique forcé et agrandit les yeux. Il battit en retraite vers sa sauce tomate maison, la pointe d’un rire menaçant de faire péricliter son expression pourtant si travaillée de ne joue pas sur les mots avec moi jeune fille. Satisfaite de son petit effet, Marion croqua dans sa tartine avec un enthousiasme renouvelé. L’ensemble crackers + fromage était devenu son en-cas préféré des dernières semaines, jusqu’à en frôler l’abus. Mais elle avait là aussi réussi à s’en déculpabiliser en y ajoutant quelques crudités – en l’occurrence, le fond de son dernier sachet de laitue.
« Ne fais pas attention à lui Marion, tu as là un repas typiquement british et je suis fier de toi. »
Matt lui adressa un discret clin d’œil. Elle le remercia d’une révérence muette. La façon dont il prononçait son prénom était juste craquante. Si elle s’avouait sans honte être une fan inconditionnelle d’Alessandro, qu’elle trouvait incroyablement cool même lorsqu’il ne faisait rien ou méprisait ouvertement son régime diététique, il ne lui avait pas fallu longtemps pour tomber sous le charme de Matthew. Son accent purement BBC la plongeait dans une extase auriculaire telle qu’il lui était déjà arrivé de devoir se secouer pour se rappeler qu’il tentait, à travers l’acte de parler, de communiquer avec elle, et qu’il convenait donc de se concentrer sur le sens des mots afin d’être à même de répondre, plutôt que de se laisser niaisement bercer par la musique qu’ils composaient en se liant les uns aux autres. Le fait que Matthew était plutôt beau garçon, dans un style là aussi très britannique, ajoutait probablement quelques paillettes supplémentaires à l’enchantement auditif qu’il provoquait en elle. Elle s’égara un instant à admirer le contraste entre sa peau blanche et ses cheveux bruns, le cyan de ses yeux, qu’il gardait heureusement fixés sur son ordinateur. Si la pâleur de son teint ne laissait que peu de doutes quant à ses origines nordiques, il possédait en outre un sens de l’humour typiquement anglo-saxon qui serait venu confirmer l’hypothèse de n’importe qui. Marion riait d’autant plus à ses blagues absurdes qu’une lueur espiègle venait s’allumer dans ses prunelles lorsqu’il plaisantait, rehaussant le bleu extraordinaire de ses prunelles et dotant son plaisant sourire en biais d’un éclat supplémentaire.
« Tu connais rien à la vraie cuisine de toute façon. Tu es anglais. »
Les intonations italiennes d’Alessandro donnaient à son grommellement une dimension quasi péremptoire. Matthew prit un air faussement outré.
« Je te demande pardon ! Comment oses-tu parler ainsi de notre noble nation qui, je te le rappelle, a la bonté de t’offrir l’hospitalité pour cette année ? Tu devrais avoir honte.
- Vous mettez du vinaigre dans vos chips. »
Marion s’étrangla de rire sur ses crackers devant sa grimace écœurée.
« Bah oui, bien sûr, comme tout le monde ! Pourquoi, vous faites jamais ça, vous ?
- Non, je t’avoue que je n’avais jamais goûté ça avant de venir ici. Et c’est dégueulasse, vraiment.
- Argh, saleté de grenouille, ça m’apprendra à vouloir m’immiscer dans une dispute entre continentaux… On aurait dû vous coloniser mieux que ça, vous n’en seriez pas à un tel degré d’inculture.
- Heu, excuse-moi ! mais mettre du vinaigre dans des chips, j’appelle pas ça de la culture.
- Tu as raison. Ce n’est pas de la culture, c’est du génie. »
Alessandro leva ostensiblement les yeux au ciel avant de verser ses pâtes dans la passoire et de les remuer avec un savoir-faire manifeste.
« Maintenant si vous pouviez cesser de me distraire de mon travail, je vous prie… !
- Qu’est-ce que tu fais ici, de toute manière ? Ça fait trois jours que tu vis dans la cuisine.
- Ça ne se voit pas ? Je travaille. Tous ces objets rectangulaires qui m’entourent s’appellent des livres…
- Oui, je sais ça, merci bien.
- Je plaisante Ale ! Ne fais pas ton grincheux. Prends exemple sur la Frenchy, elle rigole comme une joyeuse baleine depuis tout à l’heure.
- Vous êtes bêtes !
- Non mais je voulais dire, qu’est-ce que tu fais , pourquoi est-ce que tu travailles dans la cuisine ?
- Je m’empêche de procrastiner en me plaçant des œillères fictives anti-internet. Regarde. »
Il plaça ses deux mains de chaque côté de son visage et se tourna vers lui.
« Tu vois ? Ici pas de connexion web donc pas moyen d’atterrir sur facebook ou des sites porno. Heu pardon, de me laisser distraire par les milliers de documentaires aussi passionnants que diversifiés qui fleurissent sur le net.
- Ah, la curiosité intellectuelle… !
- Ne m’en parle pas. Un véritable fléau. Il te reste pas un cracker, par hasard ? »
Alessandro s’assit en face de Marion avec son odorante plâtrée de pâtes. Elle soupira.
« Ça sent bon… t’as mis quoi, du basilic ? Et de l’ail ? de l’oignon peut-être ?
- Exact, répondit-il avec un hochement de tête approbatif, satisfait des progrès de son élève.
- Vous me faites rêver tous les deux. Vous êtes tellement… exotiques ! Merde ! s’exclama Matt en crachant des miettes sur son clavier.
- Qu’est-ce qui t’arrive ?
- Ouf, fausse manip, j’ai cru que j’avais fermé mon document sans sauvegarder. Ma tête aurait littéralement explosé si j’avais tout perdu. Comment on dit this essay is a proper pain in the arse en français, Marion ? »
Il n’était pas rare qu’il l’interpelle pour lui demander des traductions improbables. Marion médita quelques instants avant de proposer :
« Je dirais… Cet essai me fait vraiment chier.
- Cet essai me fait vraiment chier… ! »
Matthew répéta la phrase plusieurs fois avec ravissement.
« J’adore. C’est merveilleux. Le français est une langue merveilleuse. Si mélodieuse que j’en pleurerais. Je compte sur toi pour m’aider avec mes prochains exercices d’ailleurs.
- Quand tu veux.
- Tu fais du français ? Tu n’es pas en chimie ?
- C’est le cas. Mais j’ai pris des cours de français en option cette année.
- A la fac ? Je pensais que tu me parlais de tes sites pour apprendre les langues, là.
- Non, ça c’était pour vaguement revoir mes bases avant de partir à Bordeaux cet été, histoire de pas me retrouver dans le niveau le plus bas à l’école, j’aurais eu honte après l’avoir ‘étudié’ pendant des années au lycée… Bon, le résultat n’était pas extraordinaire mais j’étais déjà content de me retrouver en A2.
- Et tu peux te rajouter un cours de langue, alors ?
- Oui, tu payes £200 et tu suis trois heures de cours par semaine. C’est un certificat en plus, ça fait toujours bien sur un CV. Surtout pour un Anglais, on est tellement nuls, en langues… !
- Et pourquoi le français ?
- Oh, ça, Ale, c’est une longue histoire… Une longue et bien triste histoire…
- Ah ?
- Une femme, Ale, une femme ! Une Française, qui plus est ! Elle… Elle m’a brisé le cœur. »
Il le fixa d’un regard désabusé.
« Sérieusement.
- Sérieusement ? Sérieusement, juste comme ça. J’aime bien le français. C’est gentiment délirant comme langue.
- Délirant ?
- Oui, c’est génial, tu trouves pas ça génial, toi ?
- Ben je le parle tous les jours tu sais… Donc non, je ne m’extasie pas chaque jour de ma langue natale. Et puis même moi je trouve ça compliqué alors, je me dis pour un étranger… c’est quasiment du suicide !
- Mais un suicide si musical… !
- Tu es fou. Y’a quoi comme autres langues ?
- Je sais plus trop… Allemand, italien, espagnol, arabe… japonais, aussi… et peut-être d’autres que j’oublie. Pourquoi ?
- Ben je me disais… Après tout, j’ai que huit heures de cours par semaine… ça pourrait être sympa d’apprendre une autre langue.
- Ah bah oui, tant qu’à faire ! Tu n’es que bilingue, c’est quand même un peu ringard. Il serait temps de rattraper ton retard.
- Arrête tes bêtises, je suis pas bilingue…
- Toi arrête tes bêtises, ton anglais est quasiment parfait.
- Et pourtant je vois bien que j’ai des progrès à faire, je m’en rends compte au quotidien. Tant au niveau compréhension qu’expression, d’ailleurs.
- Et alors, quelle langue tu voudrais apprendre, mademoiselle grosse tête ?
- L’italien ! Allez, tu devrais reprendre l’italien !
- Oui, c’est exactement ce que je me disais… !
- Honnêtement, l’italien ne sert à rien. Si je n’étais pas italien, je te dirais de faire autre chose, de l’espagnol, par exemple. Mais je suis italien, et donc je suis patriotique…
- Yeah man, forza Italia! C’est la seule chose que je sais dire en italien. Avec Ciao bella! et vaffanculo!
- Ne dis pas ça s’il-te-plaît.
- Quoi, vaffanculo ?
- Non… Forza ItaliaBerlusconi ! »
Alessandro joignit les mains en un geste de prière excédée.
« Moi je le trouve plutôt drôle.
- C’est parce qu’il ne te représente pas.
- Honnêtement, de nous deux, je ne saurais pas dire qui est le mieux loti…
- Qu’est-ce que tu as contre Nico le petit ?
- Ne me lance pas là-dessus s’il-te-plaît.
- Voyons, c’est dans ta nature de t’enflammer pour la politique. Une nouvelle révolution française en prévision ? Menée par Marion Pernet ? Non ? Une simple grève alors ?
- Très drôle. Dis-moi plutôt : c’est pas trop tard pour m’inscrire ? Pour les cours d’italiens ?
- Non je pense pas. Y’avait un nouveau dans mon cours cette semaine. Demande directement au IWLP, ils te diront. Institute Wild Language Programme. Ou Institute-wide, peut-être ? Bref, c’est au deuxième étage du HumSS.
- Bonne chance pour le trouver, alors… !
- J’ai tellement couru partout dans ce bâtiment pendant les inscriptions qu’il ne me fait plus tellement peur, maintenant… Merci pour ces renseignements, j’irai faire un tour !
- Tu t’en vas ?
- Oui. Je vais retrouver des amies. Mais tu devrais être content Matt, je ne te dérangerai plus dans ton travail.
- Oh, je t’en prie, distrais-moi encore ! Cet essai me fait vraiment chier vraiment.
- Demande à Alessandro. Parle-lui de Silvio, ça fera l’affaire.
- Tu rigoles, j’aurais trop peur qu’il me lance ses spaghettis à la figure !
- Ce sont des farfalle !
- Qu’est-ce qui peut bien être plus intéressant que rester avec nous, hein ? Enfin, moi, surtout !
- On va planifier notre week-end à Cardiff dans deux semaines.
- Cardiff ?! Qu’est-ce que tu vas aller foutre à Cardiff ?
- Ben c’est la capitale du pays de Galles…
- Encore une fois : qu’est-ce que tu vas foutre à Cardiff ?
- T’es bête Matt. Il paraît que c’est beau là-bas.
- Paraît qu’il pleut trois jours sur quatre.
- Et ici c’est quoi, deux jours sur trois ?
- Oh ! la vipère !
- Je suis sûre que t’y es jamais allé.
- Non, mais…
- Ah ! tu vois !
- Justement ! Il y a une raison à cela !
- Bien sûr… ! »
Son dernier argument fut coupé par le rabattement de la porte coupe-feu derrière elle mais elle n’eut aucun mal à en restituer mentalement la partie manquante : leur équipe de foot est nulle !

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