17 April 2014

Création longue - Extrait 24 (Chapitre 4)


Un cappuccino grande avec du cacao saupoudré par-dessus, un cookie chocolat blanc/framboise. Son gobelet rempli à ras bord à la main, elle s’avança vers le comptoir pour se servir en touillettes, serviettes, sucrettes et couvercles. Elle s’assit sur les tabourets hauts face à la Student Union, le bâtiment où se trouvaient tous les autres cafés et services du campus (comprenant plusieurs sandwicheries, une librairie, des épiceries asiatiques, un office photocopies, et même un coiffeur aux tarifs trop avantageux pour ne pas être suspects). Vue sur le grand arbre planté à côté de la supérette coopérative, découpé par les écritures blanches en décalcomanie qui parsemaient la vitre.
     Elle observe les allées et venues des étudiants, contente d’être installée au chaud à l’intérieur de son café préféré, le Dolche vita aux couleurs café au lait et miel qui, à défaut de présenter une orthographe italienne erronée qu’elle espérait stylisée volontairement, avait l’avantage de se situer au rez-de-chaussée de son bâtiment de cours du jeudi.
     Elle fait couler le contenu d’un sachet de sucre roux le long du carton humide de vapeur, notant comment les grains de cassonade se frayent un chemin à travers la mousse, creusant leur tunnel pour venir se noyer dans la chaleur réconfortante du liquide. Les bulles minuscules de la couche onctueuse de crème recouvrant le breuvage cèdent une à une sous la pression de la poudre chocolatée, qui s’enfonce et se fond petit à petit dans l’écume parfumée. Marion laisse ses mains en coupe autour de son verre un moment, se contente de respirer avec délices l’arôme de sa boisson, d’en sentir la chaleur se diffuser lentement dans ses doigts jusqu’au reste de son corps. Son plaisir hebdomadaire, juste avant la grammaire. Elle aime cet endroit, cette vue, le ronronnement des machines à expresso, le bruit des conversations mêlées, la musique de l’anglais qui se mélange à celle du chinois ou de l’italien selon le défilé des occupants, les éclats de rire inopinés, la voix grave et tranquille de la grande black qui tient la caisse. Et surtout, elle aime ce cappuccino. Et ce cookie chocolat blanc/framboise. Il lui avait fallu du temps pour élaborer la combinaison parfaite. Elle avait tellement ri lorsqu’Alessandro lui avait raconté comment il était allé tester tous les différents cafés du campus dans le but de trouver le meilleur espresso. Elle l’imaginait si bien marmonner qu’on ne servait pas un ristretto dans un gobelet en carton, le descendre d’un trait malgré tout avant de le reposer en grimaçant sur le comptoir non sans le « dégoûtant ! » approprié. Elle n’avait pourtant pas agi différemment. Discrètement, timidement, elle s’était essayée à chacun des lieux avant de se trouver le mieux à l’aise au Dolche Vita, y avait goûté toutes les boissons, et tous les biscuits les plus inspirants. Maintenant qu’elle avait découvert l’alliance idéale, elle ne s’y dérobait plus. L’amertume du café délayée dans le lait et le cacao, la pointe d’acidité des framboises séchées enrobée par le sucre du chocolat blanc, le croquant du cookie qui se muait en moelleux vers le centre... c’était trop bon pour s’en priver.
     En quête de repères. Est-il nécessaire de se créer des habitudes pour se sentir chez soi ? En a-t-on besoin pour se définir ? Est-ce pour se rassurer, se créer une continuité factice, se présenter comme un sujet, unique et unifié, que l’on recherche le confort de ces gestes répétés, quotidiens ? Pouvoir se présenter aux autres en appuyant son existence sur des qualités, des goûts que l’on souhaiterait intrinsèques et inaliénables. Qui aideraient à se construire par des jalons fixes, des balises intangibles dans l’océan imprévisible de l’avenir. Ne pas avancer à l’aveugle, mais sauter de pierre en pierre pour traverser à gué et éviter la chute dans l’eau froide. Je m’appelle Marion, j’aime le bleu et les cookies chocolat blanc/framboise. Pour le reste…
     Même ces bouées ne garantissent aucun sauvetage dans la mer fluctuante de l’incertitude. On aime se convaincre du contraire mais si on lit bien les recommandations d’usage et de sécurité, inscrites en tout petit, c’est écrit. Une huître pas fraîche glissée au milieu des autres et voilà l’amateur de fruits de mer au bord de la nausée rien qu’en se promenant dans un port. La pâtisserie fétiche ingurgitée au moment où la gastro-entérite se décide à revenir avec les hirondelles et voilà le gourmand dégoûté à jamais de sa viennoiserie phare. Ainsi en va la vie. Marion n’aime plus tellement le rose ni les Barbies, a renoncé à devenir dresseuse de dauphins le jour où elle se rendit compte qu’elle n’aimait pas nager. Combien de fois avait-elle pourtant répété ces trois bribes d’informations d’une année sur l’autre en guise d’introduction pour ses nouveaux camarades ? Sans doute Thomas, qui partageait son banc en CP, se souvient-il d’elle ainsi. Si on lui parle de Marion Pernet, il la resitue comme la gamine qui voulait élever des mammifères marins et portait un pull à l’effigie de la petite sirène. Qu’en est-il aujourd’hui ? Quelle véracité prêter à ces propos, à présent ? Ces caractéristiques ont-elles été complètement effacées, emportées par les vagues du temps ? Ou se sont-elles ancrées quelque part dans ses cellules, minuscules fragments de pierre composant une partie de sa mosaïque interne ? Elle n’en sait rien.
     Tout ce qu’elle sait c’est qu’elle aime être ici, tremper ses lèvres dans la chaleur sucrée de ce cappuccino et sentir les morceaux de chocolat blanc fondre sur sa langue. Aujourd’hui, cela compte, même si elle s’en à s'en lasser d’ici deux semaines, privilégiait un jour un nouveau parfum de cookie, encore en germe dans la tête de son concepteur hollandais. Car oui, à sa grande honte, les cookies du Dolche Vita qu’elle appréciait tellement étaient importés des Pays-Bas. Elle avait volontairement omis ce détail dans sa dernière conversation skype avec Damien.
     « Déjà que j’étais fan du simple pépites de chocolat, là, franchement, chocolat blanc/framboise… rien à dire ! … Quoi ? Pourquoi tu rigoles ?
     - Parce que tu me parles de bouffe depuis tout à l’heure. Tu fais autre chose que manger là-bas ? Sans reproche aucun, hein, juste histoire de savoir si je dois envisager de me mettre à la muscu pour pouvoir te soulever en décembre. »
     Il appelle ça de la gourmandise. Elle préfère parler d’immersion culturelle. C’est joli comme prétexte, ça… ! C’est noble. Oui, c’est sans doute juste un prétexte. Mais un prétexte qui prenait une signification beaucoup plus large que le simple fait de se goinfrer de muffins et de shortbreads au quotidien. C’était plonger dans la nouveauté. S’imprégner. Par les papilles, par les oreilles, par la vue, par tout ce qui passait à portée de main. Se recréer un monde, en goûtant tout, comme les enfants. Comme un naufragé sur une île nouvelle se construit son nouvel habitat avec le bois et les feuilles qui l’entourent, même s’il ne les reconnaît pas. Jusqu’au moment où les repères s’inversent. Avec le temps, un bananier apparaît à l’évocation du mot arbre. La goyave vient remplacer la pomme dans l’imagerie mentale. Cela signifie-t-il que le naufragé change également ? L’identité s’adapte-t-elle au milieu, comme la peau se colore au soleil ? Marion n’ose pas se prononcer. Mais elle se sent différente. Un mois et demi seulement et la France paraît bien loin, les anciennes bouées à peine visibles sur la ligne d’horizon. Le fauteuil le plus confo du foyer de Lettres, la crêperie préférée du centre-ville, et même les berges de la Garonne. Ses proches aussi ? Supplantés par ceux qui se trouvent physiquement proches ? Impossible. Ils sont là, en elle depuis trop longtemps pour être oubliés. Elle s’est habituée à ne plus les voir tous les jours, c’est tout. Ils lui manquent moins. Ce n’est pas un mal. Ça ne veut pas dire qu’elle les néglige. N’est-ce pas ?
     La mousse du cappuccino s’est scindée en deux le temps de ses méditations. Elle trempa un morceau de biscuit à l’endroit où Moïse se tenait selon elle. Croqua avec vigueur dans le reste du gâteau, apaisée par le bruit étouffé des miettes qui roulaient sous ses dents. Si elle nageait vraiment quelque part dans cette mer chocolatée, entre les deux pays, elle aurait besoin de bouées bien solides auxquelles se cramponner. Quitte à en porter une à la taille en permanence.

1 comment:

  1. J'aime beaucoup ce texte.
    "Est-il nécessaire de se créer des habitudes pour se sentir chez soi ?" ce paragraphe et cette question me parle particulièrement. Je pense à mon premier jour dans mon premier appart. J'imagine que chacun a éprouvé cela à un moment de sa vie.
    Claire P

    ReplyDelete