8 April 2014

Création longue - Extrait 20 (Chapitre 4)

Allongée dans l’herbe, les yeux fermés. Les paupières plissées pour se retenir de rire sous les efforts du soleil qui lui chatouillait la peau. Un sourire béat sur le visage. Connement heureuse. Juste bien. Là où il faut. Elle, et une dizaine d’Anglais en quête de chaleur estivale tardive. La météo avait été plus que clémente jusque-là mais avec le mois de Novembre qui approchait, elle préférait imiter les locaux dont le comportement naturel semblait indiquer qu’il valait mieux en profiter tant que c’était encore possible. Elle aurait aimé pouvoir capturer des UV comme on attrape les papillons, les aligner dans des bocaux en verre sur ses étagères en prévision de l’hiver. La même envie lui revenait à chaque automne, celle de stocker de la chaleur comme un rongeur qui tapisse son nid d’une double couche de mousse pour se tenir au chaud. Elle étira ses bras en arrière dans un soupir de bien-être. Une autre fois la fourmi, pour l’instant elle n’était que cigale. Si elle emmagasinait de la vitamine D, c’était pour les bénéfices de ce moment, rien d’autre.
     Il ne lui avait fallu que trois semaines pour prendre le pli : un rayon de soleil, un carré de ciel bleu entre deux nuages et la voilà vautrée dans l’herbe, à savourer l’offrande de chaleur comme un lézard sur son rocher. Elle n’en était pas encore à se balader en T-shirt par 15°C sous prétexte qu’il faisait beau à la manière de ses collègues britanniques, mais elle avait appris à accueillir les éclaircies avec une bonne humeur qu’elle ne s’était jamais connue en France. Dans le Sud, on avait tendance à considérer le beau temps comme la norme, et à râler dès qu’un nuage obstruait le ciel. En Angleterre c’était l’inverse : que le soleil rayonne quinze jours d’affilée ou qu’il surgisse après une averse pour deux minutes, on lui déroulait toujours le tapis rouge. Elle avait donc saisi le prétexte d’en avoir justement terminé avec ses lectures de la semaine pour aller rejoindre le troupeau dans un bain de soleil collectif.
     Elle s’était installée à dessein près de l’un des plus beaux bâtiments du campus, non loin du lac, un de ses endroits préférés. Lorsqu’elle avait découvert la clairière par hasard en se promenant dans les bois, elle en était tombée amoureuse. Dominant une collinette verdoyante, Foxhill house était visible de loin avec ses encadrements de fenêtre rouge vif et ses toits pointus qui créaient un mélange hybride de manoir et de maison ensorcelée. Des motifs avaient été dessinés sur ses murs et ses cheminées à l’aide de briques grises insérées entre les rouges traditionnelles, des losanges et des frises qui prenaient une teinte argentée sous la lumière. Dans tous les cas, ça ne correspondait pas à l’idée que Marion se faisait d’un bâtiment de cours. D’après Sonja, qui était très au fait de ce genre de détails, il abritait le département de droit. Avant qu’elle n’appartienne à la fac, l’architecte qui avait dessiné Foxhill house l’avait conçue pour son propre confort. Il y avait vécu quelques années avant de la céder à un marquis qui siégeait au Parlement, qui avait lui-même fini par la céder à d’autres jusqu’à ce qu’elle devienne la propriété de l’université. Il y aurait même des bains turcs au sous-sol ! A tous les coups l’administration raconte qu’ils ont été détruits pour éviter que les étudiants se mettent à les chercher… Si ça se trouve, ils continuent à l’utiliser en cachette ! Malgré l’enthousiasme de son amie allemande et le caractère magique façon Poudlard des lieux, Marion avait quelques doutes quant à imaginer que pareilles supputations puissent être fondées. Elle s’imaginait assez mal le sérieux président et le bedonnant vice président, tous les deux dotés d’un titre de noblesse, sortir le caleçon hawaïen pour aller faire trempette dans des bains turcs souterrains entre deux conseils admnistratifs.
Lorsqu’elle s’était installée dans son coin de verdure, il n’y avait qu’un seul type, allongé sur le dos à côté de son vélo, son Macbook posé sur ses genoux relevés. Sa position de travail incongrue l’avait amusée. La preuve que les Anglais ne reculaient devant rien pour profiter du combo soleil-herbe sèche. Dans le silence de cette double présence, quelques écureuils gris avaient osé pointer le bout de leur museau, gardant un œil sur les humains tout en grignotant des glands tombés des arbres. Ils avaient beau être présents en nombre sur le campus, à tel point que les étudiants les remarquaient à peine, Marion ne se lassait pas de les observer, sensible à ce qu’elle continuait de percevoir comme un spectacle rare, offert à quelques privilégiés. Sur le campus du Mirail, les seuls animaux que l’on risquait de croiser étaient des pigeons aux plumes grasses qui se disputaient les résidus de frites et les miettes de sandwich qu’on leur jetait. Pas tout à fait le même standard… Ces Britons ignoraient la chance qu’ils avaient d’être entourés par une nature aussi luxuriante et préservée. Si elle avait rapidement renoncé à vouloir partager son excitation avec ses colocataires britanniques à chaque fois qu’elle repérait un écureuil depuis la fenêtre de leur cuisine, elle ne pouvait empêcher son cœur de se gonfler d’une admiration niaise devant leurs allées et venues, leur longue queue grise en panache donnant à leurs bonds un ralenti poétique. Si celles-ci restaient ses rencontres inopinées préférées, ce n’était pourtant pas les seules présences animales du campus. Le lac de Whiteknights regroupait de nombreuses espèces d’oiseaux que Marion ne se fatiguait plus à essayer de reconnaître. Des mouettes, des oies, des canards, des hérons, des poules d’eau, des grues… Encore plus communs dans la région, elle ne se lassait pourtant pas de la vue des pigeons ramiers sillonnant le ciel. A observer le bleu-vert, les nuances de violet et de gris qui se déclinaient sur leur poitrail magnifique, elle avait encore plus de peine en pensant à leurs cousins urbains, aux pattes mutilées, aux plumes poisseuses et à la maigreur maladive. Leur triste apparence était-elle uniquement due à leurs conditions de vie déplorables, induites par la pollution humaine ? Seraient-ils beaux et dodus eux aussi s’ils vivaient ici ? C’était la méditation mélancolique que lui inspirait à présent le vol de ces oiseaux boiteux lorsqu’elle en croisait en ville. Elle-même sentait les effets de ce nouvel environnement sur son caractère. Couper à travers les immenses pelouses du campus bordées d’arbres centenaires pour rejoindre ses salles de cours restait un de ses petits bonheurs quotidiens les plus vifs. Elle se prenait cinq minutes d’avance tous les matins rien que pour ralentir le rythme et respirer à plein poumons l’air qu’elle trouvait plus frais, plus pur. L’Angleterre se révélait être l’endroit parfait pour profiter de la nature – sauf quand il pleuvait. Elle qui avait été élevée dans un quartier résidentiel tranquille, à deux pas d’un square fleuri auquel elle n’allait jamais, elle n’avait jamais ressenti un réel besoin d’espaces verts. Habituée au goudron, au béton et aux gravillons. Les quelques séjours à la campagne qu’elle avait effectués chez sa grand-mère paternelle avant qu’elle ne décède l’avait laissée relativement indifférente. Certes, petite, elle se souvenait de parties de jeux interminables, de l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, du foin, des fleurs, des insectes dans le jardin… Et puis cet ébahissement s’était progressivement mué en ennui au fur et à mesure qu’elle grandissait et que les visites s’espaçaient. Rien à faire, personne à voir. C’était à peine si on pouvait capter un réseau digne de ce nom pour passer un coup de fil…
     Maintenant qu’elle était ici, en contact direct et permanent avec de grandes étendues verdoyantes, elle comprenait mieux la nostalgie de son père pour la campagne. Elle se sentait plus sereine, apaisée par la présence silencieuse de ces géants verts. A se casser la nuque pour essayer d’en apercevoir la cime, elle avait l’impression de redevenir enfant, de renaître en quelque sorte, s’émerveillant à nouveau de la rosée dans l’herbe, de la rondeur des feuilles et des couleurs chatoyantes de l’automne rougissante. Et eux semblaient observer avec bienveillance le retour de cette innocence perdue, la veiller même. Elle avait presque hâte de pouvoir admirer ces mêmes paysages lorsqu’ils seraient couverts de neige. C’était la première fois qu’elle espérait qu’il neige. Elle n’avait jamais beaucoup aimé l’inconfortable morsure du froid. Au contraire d’Aurélie. Elle ne possédait même pas les mots pour exprimer son ravissement qu’elle le manifestait déjà à sa façon, restant le nez collé contre la vitre, à regarder tomber les flocons de ses grands yeux bruns écarquillés, pendant des heures. Marion imagina sa sœur et elle en train de construire un bonhomme de neige en plein milieu du terrain de foot qu’elle traversait tous les matins, leurs silhouettes floues s’embarquant dans une valse enneigée. Puis c’était Damien qui surgissait de derrière un arbre, déclenchait les hostilités en leur jetant une boule de neige. Elles courraient pour lui échapper. Elle déraperait, il la rattraperait et ils rouleraient en riant sur le sol gelé, faisant craquer les croutes de neige sous leur poids. Il l’embrasserait et la chaleur de ses lèvres contrasterait étrangement avec le bout de son nez rougi par le froid, qu’il chercherait à immiscer entre son pull et son écharpe pour atteindre son cou et la faire pousser des cris de protestation feinte. Sa scénette mentale virait cliché de Noël mais elle s’en fichait. Cela la réconfortait de l’imaginer ici, avec elle. Il lui manquait.
     Malgré la chaleur qui lui léchait la peau, elle sentit la pointe d’un fugace baiser hivernal se poser sur sa joue. La caresse furtive d’un vent un peu plus frais. Elle sourit.

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