Allongée dans l’herbe,
les yeux fermés. Les paupières plissées pour se retenir de rire sous les efforts
du soleil qui lui chatouillait la peau. Un sourire béat sur le visage.
Connement heureuse. Juste bien. Là où il faut. Elle, et une dizaine
d’Anglais en quête de chaleur estivale tardive. La météo avait été plus que
clémente jusque-là mais avec le mois de Novembre qui approchait, elle préférait imiter les locaux dont le
comportement naturel semblait indiquer qu’il valait mieux en profiter tant
que c’était encore possible. Elle aurait aimé pouvoir capturer des UV comme on
attrape les papillons, les aligner dans des bocaux en verre sur ses étagères en
prévision de l’hiver. La même envie lui revenait à chaque automne, celle de
stocker de la chaleur comme un rongeur qui tapisse son nid d’une double couche
de mousse pour se tenir au chaud. Elle étira ses bras en arrière dans un soupir de bien-être.
Une autre fois la fourmi, pour l’instant elle n’était que cigale. Si elle
emmagasinait de la vitamine D, c’était pour les bénéfices de ce moment, rien
d’autre.
Il ne lui avait fallu que trois semaines pour
prendre le pli : un rayon de soleil, un carré de ciel bleu entre deux
nuages et la voilà vautrée dans l’herbe, à savourer l’offrande de chaleur comme
un lézard sur son rocher. Elle n’en était pas encore à se balader en T-shirt
par 15°C sous prétexte qu’il faisait beau à la manière de ses collègues
britanniques, mais elle avait appris à accueillir les éclaircies avec une bonne
humeur qu’elle ne s’était jamais connue en France. Dans le Sud, on avait
tendance à considérer le beau temps comme la norme, et à râler dès qu’un nuage
obstruait le ciel. En Angleterre c’était l’inverse : que le soleil rayonne
quinze jours d’affilée ou qu’il surgisse après une averse pour deux minutes, on
lui déroulait toujours le tapis rouge. Elle avait donc saisi le prétexte d’en
avoir justement terminé avec ses lectures de la semaine pour aller rejoindre le troupeau dans un bain
de soleil collectif.
Elle s’était installée à dessein près de l’un
des plus beaux bâtiments du campus, non loin du lac, un de ses endroits
préférés. Lorsqu’elle avait découvert la clairière par hasard en se promenant dans les bois, elle en était tombée amoureuse. Dominant une collinette verdoyante,
Foxhill house était visible de loin avec ses encadrements de fenêtre rouge vif et ses toits pointus qui créaient un mélange hybride de manoir et de
maison ensorcelée. Des motifs avaient été dessinés sur ses murs et ses
cheminées à l’aide de briques grises insérées entre les rouges traditionnelles, des losanges et des
frises qui prenaient une teinte argentée sous la lumière. Dans tous les cas, ça
ne correspondait pas à l’idée que Marion se faisait d’un bâtiment de cours.
D’après Sonja, qui était très au fait de ce genre de détails, il abritait le
département de droit. Avant qu’elle n’appartienne à la fac, l’architecte qui
avait dessiné Foxhill house l’avait conçue pour son propre confort. Il y avait vécu quelques années
avant de la céder à un marquis qui siégeait au Parlement, qui avait lui-même fini par la
céder à d’autres jusqu’à ce qu’elle devienne la propriété de l’université. Il y aurait même des bains turcs au
sous-sol ! A tous les coups
l’administration raconte qu’ils ont été détruits pour éviter que les étudiants
se mettent à les chercher… Si ça se trouve, ils continuent à l’utiliser en cachette ! Malgré
l’enthousiasme de son amie allemande
et le caractère magique façon Poudlard des lieux,
Marion avait quelques doutes quant à
imaginer que pareilles supputations puissent être fondées. Elle s’imaginait assez
mal le sérieux président et le bedonnant vice président, tous les deux
dotés d’un titre de noblesse, sortir le caleçon hawaïen pour aller faire
trempette dans des bains turcs souterrains entre deux conseils admnistratifs.
Lorsqu’elle s’était installée dans son coin de verdure,
il n’y avait qu’un seul type, allongé sur le dos à côté de son vélo, son
Macbook posé sur ses genoux relevés. Sa position de travail incongrue l’avait
amusée. La preuve que les Anglais ne reculaient devant rien pour profiter du
combo soleil-herbe sèche. Dans le silence de cette double présence, quelques
écureuils gris avaient osé pointer le bout de leur museau, gardant un œil sur
les humains tout en grignotant des glands tombés des arbres. Ils avaient beau
être présents en nombre sur le campus, à tel point que les étudiants les
remarquaient à peine, Marion ne se lassait pas de les observer, sensible à ce
qu’elle continuait de percevoir comme un spectacle rare, offert à quelques
privilégiés. Sur le campus du Mirail, les seuls animaux que l’on risquait de
croiser étaient des pigeons aux plumes grasses qui se disputaient les résidus
de frites et les miettes de sandwich qu’on leur jetait. Pas tout à fait le même
standard… Ces Britons ignoraient la chance qu’ils avaient d’être entourés par
une nature aussi luxuriante et préservée. Si elle avait rapidement renoncé à
vouloir partager son excitation avec ses colocataires britanniques à chaque
fois qu’elle repérait un écureuil depuis la fenêtre de leur cuisine, elle ne
pouvait empêcher son cœur de se
gonfler d’une admiration niaise devant leurs allées et
venues, leur longue queue grise en panache donnant à leurs bonds un ralenti
poétique. Si celles-ci restaient ses rencontres inopinées préférées, ce n’était pourtant
pas les seules présences animales du campus. Le lac de Whiteknights regroupait
de nombreuses espèces d’oiseaux que Marion ne se fatiguait plus à essayer de reconnaître.
Des mouettes, des oies, des canards, des hérons, des poules d’eau, des grues…
Encore plus communs dans la région, elle ne
se lassait pourtant pas de la vue des pigeons ramiers sillonnant le ciel. A observer le bleu-vert, les
nuances de violet et de gris qui se déclinaient sur leur poitrail magnifique,
elle avait encore plus de peine en pensant à leurs cousins urbains, aux pattes
mutilées, aux plumes poisseuses et à la maigreur maladive. Leur triste
apparence était-elle uniquement due à leurs conditions de vie déplorables,
induites par la pollution humaine ? Seraient-ils beaux et dodus eux aussi
s’ils vivaient ici ? C’était la méditation mélancolique que lui inspirait à présent le vol de ces
oiseaux boiteux lorsqu’elle en croisait en ville. Elle-même sentait les effets de ce nouvel
environnement sur son caractère. Couper à travers les immenses pelouses du
campus bordées d’arbres centenaires pour rejoindre ses salles de cours restait
un de ses petits bonheurs quotidiens
les plus vifs. Elle se prenait cinq minutes d’avance
tous les matins rien que pour ralentir le rythme et respirer à plein poumons
l’air qu’elle trouvait plus frais, plus pur. L’Angleterre se révélait être l’endroit
parfait pour profiter de la nature – sauf quand il pleuvait. Elle qui avait été
élevée dans un quartier résidentiel tranquille, à deux pas d’un square fleuri auquel
elle n’allait jamais, elle n’avait jamais ressenti un réel besoin d’espaces
verts. Habituée au goudron, au béton et aux gravillons. Les quelques séjours à
la campagne qu’elle avait effectués chez sa grand-mère paternelle avant qu’elle
ne décède l’avait laissée relativement
indifférente. Certes, petite, elle se souvenait de
parties de jeux interminables, de l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, du
foin, des fleurs, des insectes dans le jardin… Et puis cet ébahissement s’était
progressivement mué en ennui au fur et à mesure qu’elle grandissait et que les
visites s’espaçaient. Rien à faire, personne à voir. C’était à peine si on
pouvait capter un réseau digne de ce nom pour passer un coup de fil…
Maintenant qu’elle était ici, en contact
direct et permanent avec de grandes étendues verdoyantes, elle comprenait mieux
la nostalgie de son père pour la campagne. Elle se sentait plus sereine,
apaisée par la présence silencieuse de ces géants verts. A se casser la nuque
pour essayer d’en apercevoir la cime, elle avait l’impression de redevenir
enfant, de renaître en quelque sorte, s’émerveillant à nouveau de la rosée dans
l’herbe, de la rondeur des feuilles et des couleurs chatoyantes de l’automne
rougissante. Et eux semblaient observer avec bienveillance le retour de cette
innocence perdue, la veiller même. Elle avait presque hâte de pouvoir admirer
ces mêmes paysages lorsqu’ils seraient couverts de neige. C’était la première
fois qu’elle espérait qu’il neige. Elle n’avait jamais beaucoup aimé
l’inconfortable morsure du froid. Au contraire d’Aurélie. Elle ne possédait
même pas les mots pour exprimer son ravissement qu’elle le manifestait déjà à
sa façon, restant le nez collé contre la vitre, à regarder tomber les flocons
de ses grands yeux bruns écarquillés, pendant des heures. Marion imagina sa
sœur et elle en train de construire un bonhomme de neige en plein milieu du
terrain de foot qu’elle traversait tous les matins, leurs silhouettes floues
s’embarquant dans une valse enneigée. Puis c’était Damien qui surgissait de
derrière un arbre, déclenchait les hostilités en leur jetant une boule de
neige. Elles courraient pour lui échapper. Elle déraperait, il la rattraperait
et ils rouleraient en riant sur le sol gelé, faisant craquer les croutes de
neige sous leur poids. Il l’embrasserait et la chaleur de ses lèvres
contrasterait étrangement avec le bout de son nez rougi par le froid, qu’il
chercherait à immiscer entre son pull et son écharpe pour atteindre son cou et
la faire pousser des cris de protestation feinte. Sa scénette mentale virait
cliché de Noël mais elle s’en fichait. Cela la réconfortait de l’imaginer ici,
avec elle. Il lui manquait.
Malgré la chaleur qui lui léchait la peau,
elle sentit la pointe d’un fugace baiser hivernal se poser sur sa joue. La caresse furtive d’un vent
un peu plus frais. Elle sourit.
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