8 April 2014

Création longue - Extrait 21 (Chapitre 4)

Une cacophonie grésillante répondit à son appel. Marion grimaça et fit glisser le casque de ses oreilles. Elle avait encore oublié de baisser le son avant de décrocher. Le temps qu’elle fasse ses réglages, l’image s’était enfin coordonnée avec la voix.
« Désolée du retard, je viens tout juste de rentrer.
- Allô ? Allô, tu nous entends ?
- Maman ?
- Elle nous entend pas on dirait, si ? Marion ? Marion, tu nous entends ?
- Mais si Maman, elle entend, c’est juste que t’as coupé le son… Mais te rapproche pas de la caméra, ça sert à rien… !
- Comment ça j’ai coupé le son ? Mais j’ai rien touch… Ah ! Ah, si, ça y est ? ça marche ? Allô ? Allô, tu nous entends ?
- Je vous entends Maman, c’est bon. »
Marion retint un gloussement face à l’exaspération manifeste de sa sœur. A chaque conversation skype c’était le même cirque. Sans doute aurait-elle levé les yeux au ciel elle aussi si elle s’était retrouvée à sa place dans la salle à manger. Mais il fallait croire que les travers maternels, impardonnables en temps normal, ne pesaient plus le même poids lorsqu’on se trouvait de l’autre côté de la Manche. Elle sourit en regardant son frère lui adresser un coucou apathique tandis qu’il mordait avec vigueur dans un pain au lait ; sa sœur expliquer pour la millième fois les bases du logiciel téléphonique à sa mère, qui ouvrait les mêmes yeux effarés qu’à l’accoutumée. Nul doute que le prochain appel ne démarrerait pas différemment. Elle s’imagina assise à côté d’eux, se servant un verre d’eau avec la cruche hideuse qu’elle avait absolument voulu ramener du village de vacances de leur enfance lorsqu’elle avait sept ans. La salière était encore sur la table. Elle se demanda ce qu’ils avaient mangé à midi. Le poulet-frites dominical ? Ou un gratin dauphinois ? Marion adorait le gratin dauphinois de sa mère. Elle ressentit soudain un élan douloureux dans sa poitrine à les voir tous les trois, partageant ce quotidien sans même en être conscients, ce quotidien qui avait été le sien pendant toutes ces années sans qu’elle-même n’en ait eu conscience jusque-là. Est-ce que son absence changeait seulement les choses ? A les voir si normaux, elle en venait à douter. Les murs de sa chambre universitaire se refermèrent sur elle. La pièce semblait soudain froide et étroite, humide comme un donjon. La pluie dessinait des larmes sur la vitre de son unique fenêtre.
« Alors, qu’est-ce que tu racontes ? »
Marion se recentra sur l’écran et esquissa un sourire. Avec un peu de chance, son émotion passerait inaperçue à travers les pixels.
« Ben heu… j’sais pas… Pas grand-chose.
- Tu reviens d’où, là ?
- Du centre-ville. J’étais avec mes copines.
- Les Allemandes, là ?
- Oui, Carolina et Sonja, et Martina, l’Italienne.
- Celles dont tu nous as envoyé les photos ? Quand vous étiez à la cravy là ?
- La carvery, Maman, pas la cravy.
- Ah bon, ça veut dire quoi alors la cravy ?
- Ça veut rien dire prononcé comme ça...
- La carvery c’est l’endroit où vous avez mangé la viande qui avait l’air trop bonne ? »
Cyril restait habituellement impassible pendant les trois quarts de la conversation. Il laissait Aurélie et leur mère se disputer le micro, s’amusant intérieurement de leurs chamailleries – Marion le devinait à la discrète fossette qui se formait au coin de sa joue droite – tandis qu’il mâchonnait quelque chose (des gâteaux, la plupart du temps), sous prétexte que cela l’aidait à mieux écouter. Si les engueulades annexes des deux autres duraient un peu trop longtemps (et qu’il n’avait plus rien à manger), il communiquait à sa manière en présentant à Marion ses plus belles grimaces. Les seules fois où elle l’avait vu réellement s’animer pendant un skype, c’était quand elle parlait de nourriture.
« Oui c’est ça.
- Quand on viendra tu nous y emmèneras, hein ? Je veux trop goûter le jambon, là. »
Marion retint un soupir. A croire qu’il passait ses soirées à consulter la carte en ligne du restaurant.
« Oui Cyril, c’est promis.
- Mais t’as encore faim, toi ? Ça fait pas si longtemps qu’on sort de table... ! T’as mangé comme quatre, en plus…
- Je suis en pleine croissance.
- Oui mais plus tu manges sans faim et plus ton estomac s’élargit et ça tourne au cercle vicieux ! Tu devrais faire attention, quand même, tu vas finir par avoir des problèmes de poids d’ici quelques années. »
Cyril haussa les épaules et fourra un carré de chocolat supplémentaire dans son reste de petit pain. Sa mère le contempla d’un air désabusé avant de revenir à son aînée.
« Bon, et alors, comment c’est là-bas ?
- Ben, heu, tu sais… je fais rien de spécial au final. Je vais en cours, je vois des potes, je sors… Un peu comme à Toulouse.
- Passionnant. Tu notes bien tout ça pour ton futur roman, j’espère ? »
Marion aurait bien foutu une gifle à sa sœur si elle n’avait pas été qu’une image numérisée.
« Tu faisais quoi dans le centre, alors ? T’as acheté des trucs ? »
Même à distance, sa mère savait quand il convenait de changer de sujet. Le visage de Marion s’illumina. Elle s’autorisa un sourire satisfait pendant qu’elle allait chercher son sac plastique Dark Muse. Elle brandit son dernier achat devant la caméra.
« Ta da !
- C’est une robe ?
- Elle est belle, hein ?
- Elle est de quelle couleur ? Je la vois caca d’oie moi. »
Manifestement un de ces jours où Aurélie avait décidé d’être une peste. Un de ces jours où il n’y avait rien d’autre à faire que prendre sur soi en espérant qu’elle soit d’un meilleur pied le lendemain.
« Elle est rose.
- Ah ben à la lumière elle fait vert. Caca d’oie.
- C’est un petit nœud qu’il y a devant ? C’est mignon comme tout !
- Oui, j’ai vraiment craqué dessus ! Ils font de ces robes ici, tout le monde en porte, ça me donne trop envie d’en acheter plein ! … Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? »
Sa mère plissait les yeux en penchant la tête sur le côté.
« Elle est pas un peu… courte ? »
Marion s’empressa de déposer le cintre sur son lit pour dérober son visage à la caméra.
« Un peu…
- Je t’ai jamais vue porter quelque chose d’aussi court.
- Ouais… ! »
Et c’est limite-limite, hein, sembla ajouter oculairement sa peste de sœur, le sourcil arqué.
« Si vous voyiez ce que les filles mettent quand elles sortent, ici… ça c’est une robe longue à côté.
- Oui enfin, on n’est pas obligé de faire pareil…
- Ben ici c’est différent. On se sent pas jaugé dès qu’on a un truc qui sort du lot. Tout le monde s’habille comme il veut et ça pose problème à personne. Que tu sois naine ou obèse, t’es pas obligée de te cacher derrière une apparence factice, t’as pas honte d’être différent d’une norme à la con qui dit que tu serais bien ou mal habillé. Et si ça m’a fait bizarre au début de voir comment les filles étaient fringuées, je me dis qu’au lieu de critiquer on devrait plutôt se réjouir qu’il existe au moins un pays où on peut mettre une mini-jupe sans avoir peur de sortir de chez soi, parce que c’est pas en France que ça arrive. »
Là. Elle avait au moins réussi à leur clouer le bec. A défaut d’avoir pu sortir ces arguments face à Damien lorsqu’ils avaient abordé le sujet la dernière fois – si seulement elle avait un vrai sens de la répartie… ! Ce serait tellement plus charismatique que de passer des heures à ruminer une discussion déjà terminée en s’inventant les meilleures répliques possibles... ! Même si cela pouvait s’avérer être utile en cas de reconduite de la conversation – comme présentement. Sa mère tenta maladroitement de se rattraper.
« Bon, bon, elle est jolie, en tout cas ! C’est pour la soirée d’Halloween ? C’est quand, d’ailleurs, c’est demain ?
- Bah oui Maman, Halloween c’est demain…
- Bah oui Maman, bah oui Maman, j’en sais rien moi, elle aurait pu être planifiée un autre jour… !
- C’est vrai, excuse-moi. … Non, j’ai déjà ma robe pour Halloween, je vous l’ai montrée la dernière fois, vous vous souvenez ? »
Elle se demanda pourquoi elle s’obstinait à employer la seconde personne du pluriel. Il n’y avait manifestement plus que sa mère qui l’écoutait. Cyril avait fini son petit pain et tapotait avec vigueur sur l’écran tactile de son portable. Aurélie avait les jambes repliées sous elle et s’était orientée vers la droite, le nez en l’air et les yeux baissés, pensant sans doute que Marion ne devinerait pas qu’elle était en train de lire un de ses bouquins de cours qui traînait comme toujours sur la table à manger. Même sa mère semblait distraite, probablement gênée de la tournure qu’avait prise l’appel. Elle continua malgré tout :
« Ah, aussi, je vais aller voir Chelsea à Oxford ce week-end.
- Chelsea, ta copine anglaise ? Celle qui était venue à la maison ?
- Oui voilà.
- C’est qui Chelsea ?
- Mais si tu sais chérie, la jolie blonde, là, l’année dernière. Elle passait l’été à Toulouse pour améliorer son français avant d’aller à… à…
- A Biarritz.
- A Biarritz, voilà, pour enseigner l’anglais… Tu ne te souviens pas ?
- Elle avait pas les dents du bonheur ?
- Heu… si, un peu…
- Ah ouais c’est bon, je la remets maintenant.
- Voilà, je m’en souviens maintenant ! Oh, elle était adorable cette gamine ! Enfin, cette gamine, je dis ça moi mais elle a quel âge ?
- Elle a un an de plus que moi.
- Ah ? C’est bizarre, je pensais qu’elle était plus jeune. Enfin, si tu le dis. »
Si je le dis, si je le dis… je sais bien quel âge elle a, c’est mon amie quand même.
« Ben, elle est fluette, quoi, mais ça n’empêche pas qu’elle a un an de plus que moi.
- Et elle revenue en Angleterre alors ?
- Oui, pour finir sa licence.
- Mais comment ça se fait qu’elle soit encore en licence si elle a un an de plus que toi ?
- En Angleterre certaines licences demandent quatre ans pour être validées. Et comme elle étudie les langues, elle était obligée de passer un an à l’étranger. C’est obligatoire, ça fait partie de leur cursus. C’est plutôt bien, non ?
- D’accord, et donc elle est revenue à… elle venait d’où, déjà ?
- Ses parents habitent vers Nottingham. Mais elle étudie à Oxford.
- Ah, oui, Oxford ! Ah mais c’est bien ça, c’est pas loin de chez toi, non ? »
Elle attendit, impuissante, que sa mère et sa sœur aient fini de se disputer comme sa mère cherchait à faire apparaître une carte du Royaume-Uni sur l’ordinateur pendant qu’Aurélie l’accusait de faire n’importe quoi et de tout casser. Cyril ricana en lisant un SMS qu’il venait de recevoir, répondant d’une seule main puisque l’autre soutenait sa tête.
« Oui c’est à vingt minutes en train, à peine » conclut Marion dans l’indifférence générale.

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