Une cacophonie
grésillante répondit à son appel. Marion grimaça et fit glisser le casque de
ses oreilles. Elle avait encore oublié de baisser le son avant de décrocher. Le
temps qu’elle fasse ses réglages, l’image s’était enfin coordonnée avec la
voix.
« Désolée
du retard, je viens tout juste de rentrer.
- Allô ?
Allô, tu nous entends ?
- Maman ?
- Elle nous
entend pas on dirait, si ? Marion ? Marion, tu nous entends ?
- Mais si
Maman, elle entend, c’est juste que t’as coupé le son… Mais te rapproche pas de
la caméra, ça sert à rien… !
- Comment ça
j’ai coupé le son ? Mais j’ai rien touch… Ah ! Ah, si, ça y
est ? ça marche ? Allô ? Allô, tu nous entends ?
- Je vous
entends Maman, c’est bon. »
Marion retint
un gloussement face à l’exaspération manifeste de sa sœur. A chaque
conversation skype c’était le même cirque. Sans doute aurait-elle levé les yeux
au ciel elle aussi si elle s’était retrouvée à sa place dans la salle à manger.
Mais il fallait croire que les travers maternels, impardonnables en temps
normal, ne pesaient plus le même poids lorsqu’on se trouvait de l’autre côté de
la Manche. Elle sourit en regardant son frère lui adresser un coucou apathique
tandis qu’il mordait avec vigueur dans un pain au lait ; sa sœur expliquer
pour la millième fois les bases du logiciel téléphonique à sa mère, qui ouvrait
les mêmes yeux effarés qu’à l’accoutumée. Nul doute que le prochain appel ne
démarrerait pas différemment. Elle s’imagina assise à côté d’eux, se servant un
verre d’eau avec la cruche hideuse qu’elle avait absolument voulu ramener du
village de vacances de leur enfance lorsqu’elle avait sept ans. La salière
était encore sur la table. Elle se demanda ce qu’ils avaient mangé à midi. Le
poulet-frites dominical ? Ou un gratin dauphinois ? Marion adorait le
gratin dauphinois de sa mère. Elle ressentit soudain un élan douloureux dans sa
poitrine à les voir tous les trois, partageant ce quotidien sans même en être
conscients, ce quotidien qui avait été le sien pendant toutes ces années sans
qu’elle-même n’en ait eu conscience jusque-là. Est-ce que son absence changeait
seulement les choses ? A les voir si normaux, elle en venait à douter. Les
murs de sa chambre universitaire se refermèrent sur elle. La pièce semblait
soudain froide et étroite, humide comme un donjon. La pluie dessinait des larmes
sur la vitre de son unique fenêtre.
« Alors,
qu’est-ce que tu racontes ? »
Marion se
recentra sur l’écran et esquissa un sourire. Avec un peu de chance, son émotion
passerait inaperçue à travers les pixels.
« Ben heu…
j’sais pas… Pas grand-chose.
- Tu reviens
d’où, là ?
- Du
centre-ville. J’étais avec mes copines.
- Les
Allemandes, là ?
- Oui, Carolina
et Sonja, et Martina, l’Italienne.
- Celles dont
tu nous as envoyé les photos ? Quand vous étiez à la cravy là ?
- La carvery,
Maman, pas la cravy.
- Ah bon, ça
veut dire quoi alors la cravy ?
- Ça veut rien
dire prononcé comme ça...
- La carvery
c’est l’endroit où vous avez mangé la viande qui avait l’air trop
bonne ? »
Cyril restait
habituellement impassible pendant les trois quarts de la conversation. Il laissait
Aurélie et leur mère se disputer le micro, s’amusant intérieurement de leurs
chamailleries – Marion le devinait à la discrète fossette qui se formait au
coin de sa joue droite – tandis qu’il mâchonnait quelque chose (des gâteaux, la
plupart du temps), sous prétexte que cela l’aidait à mieux écouter. Si les
engueulades annexes des deux autres duraient un peu trop longtemps (et qu’il
n’avait plus rien à manger), il communiquait à sa manière en présentant à
Marion ses plus belles grimaces. Les seules fois où elle l’avait vu réellement
s’animer pendant un skype, c’était quand elle parlait de nourriture.
« Oui
c’est ça.
- Quand on
viendra tu nous y emmèneras, hein ? Je veux trop goûter le jambon,
là. »
Marion retint
un soupir. A croire qu’il passait ses soirées à consulter la carte en ligne du
restaurant.
« Oui
Cyril, c’est promis.
- Mais t’as
encore faim, toi ? Ça fait pas si longtemps qu’on sort de table... !
T’as mangé comme quatre, en plus…
- Je suis en
pleine croissance.
- Oui mais plus
tu manges sans faim et plus ton estomac s’élargit et ça tourne au cercle
vicieux ! Tu devrais faire attention, quand même, tu vas finir par avoir
des problèmes de poids d’ici quelques années. »
Cyril haussa
les épaules et fourra un carré de chocolat supplémentaire dans son reste de
petit pain. Sa mère le contempla d’un air désabusé avant de revenir à son
aînée.
« Bon, et
alors, comment c’est là-bas ?
- Ben, heu, tu
sais… je fais rien de spécial au final. Je vais en cours, je vois des potes, je
sors… Un peu comme à Toulouse.
- Passionnant.
Tu notes bien tout ça pour ton futur roman, j’espère ? »
Marion aurait
bien foutu une gifle à sa sœur si elle n’avait pas été qu’une image numérisée.
« Tu
faisais quoi dans le centre, alors ? T’as acheté des trucs ? »
Même à
distance, sa mère savait quand il convenait de changer de sujet. Le visage de
Marion s’illumina. Elle s’autorisa un sourire satisfait pendant qu’elle allait
chercher son sac plastique Dark Muse. Elle brandit son dernier achat
devant la caméra.
« Ta
da !
- C’est une
robe ?
- Elle est
belle, hein ?
- Elle est de
quelle couleur ? Je la vois caca d’oie moi. »
Manifestement
un de ces jours où Aurélie avait décidé d’être une peste. Un de ces jours où il
n’y avait rien d’autre à faire que prendre sur soi en espérant qu’elle soit
d’un meilleur pied le lendemain.
« Elle est
rose.
- Ah ben à la
lumière elle fait vert. Caca d’oie.
- C’est un
petit nœud qu’il y a devant ? C’est mignon comme tout !
- Oui, j’ai
vraiment craqué dessus ! Ils font de ces robes ici, tout le monde en
porte, ça me donne trop envie d’en acheter plein ! … Quoi, qu’est-ce qu’il
y a ? »
Sa mère
plissait les yeux en penchant la tête sur le côté.
« Elle est
pas un peu… courte ? »
Marion
s’empressa de déposer le cintre sur son lit pour dérober son visage à la
caméra.
« Un peu…
- Je t’ai
jamais vue porter quelque chose d’aussi court.
-
Ouais… ! »
Et c’est
limite-limite, hein, sembla
ajouter oculairement sa peste de sœur, le sourcil arqué.
« Si vous
voyiez ce que les filles mettent quand elles sortent, ici… ça c’est une robe
longue à côté.
- Oui enfin, on
n’est pas obligé de faire pareil…
- Ben ici c’est
différent. On se sent pas jaugé dès qu’on a un truc qui sort du lot. Tout le
monde s’habille comme il veut et ça pose problème à personne. Que tu sois naine
ou obèse, t’es pas obligée de te cacher derrière une apparence factice, t’as
pas honte d’être différent d’une norme à la con qui dit que tu serais bien ou
mal habillé. Et si ça m’a fait bizarre au début de voir comment les filles
étaient fringuées, je me dis qu’au lieu de critiquer on devrait plutôt se
réjouir qu’il existe au moins un pays où on peut mettre une mini-jupe sans
avoir peur de sortir de chez soi, parce que c’est pas en France que ça arrive. »
Là. Elle avait
au moins réussi à leur clouer le bec. A défaut d’avoir pu sortir ces arguments
face à Damien lorsqu’ils avaient abordé le sujet la dernière fois – si
seulement elle avait un vrai sens de la répartie… ! Ce serait tellement
plus charismatique que de passer des heures à ruminer une discussion déjà
terminée en s’inventant les meilleures répliques possibles... ! Même si
cela pouvait s’avérer être utile en cas de reconduite de la conversation –
comme présentement. Sa mère tenta maladroitement de se rattraper.
« Bon,
bon, elle est jolie, en tout cas ! C’est pour la soirée d’Halloween ?
C’est quand, d’ailleurs, c’est demain ?
- Bah oui
Maman, Halloween c’est demain…
- Bah oui
Maman, bah oui Maman, j’en sais rien moi, elle aurait pu être planifiée un
autre jour… !
- C’est vrai,
excuse-moi. … Non, j’ai déjà ma robe pour Halloween, je vous l’ai montrée la
dernière fois, vous vous souvenez ? »
Elle se demanda
pourquoi elle s’obstinait à employer la seconde personne du pluriel. Il n’y
avait manifestement plus que sa mère qui l’écoutait. Cyril avait fini son petit
pain et tapotait avec vigueur sur l’écran tactile de son portable. Aurélie
avait les jambes repliées sous elle et s’était orientée vers la droite, le nez
en l’air et les yeux baissés, pensant sans doute que Marion ne devinerait pas
qu’elle était en train de lire un de ses bouquins de cours qui traînait comme
toujours sur la table à manger. Même sa mère semblait distraite, probablement
gênée de la tournure qu’avait prise l’appel. Elle continua malgré tout :
« Ah,
aussi, je vais aller voir Chelsea à Oxford ce week-end.
- Chelsea, ta
copine anglaise ? Celle qui était venue à la maison ?
- Oui voilà.
- C’est qui
Chelsea ?
- Mais si tu
sais chérie, la jolie blonde, là, l’année dernière. Elle passait l’été à
Toulouse pour améliorer son français avant d’aller à… à…
- A Biarritz.
- A Biarritz,
voilà, pour enseigner l’anglais… Tu ne te souviens pas ?
- Elle avait
pas les dents du bonheur ?
- Heu… si, un
peu…
- Ah ouais
c’est bon, je la remets maintenant.
- Voilà, je
m’en souviens maintenant ! Oh, elle était adorable cette gamine !
Enfin, cette gamine, je dis ça moi mais elle a quel âge ?
- Elle a un an
de plus que moi.
- Ah ?
C’est bizarre, je pensais qu’elle était plus jeune. Enfin, si tu le dis. »
Si je le dis,
si je le dis… je sais bien quel âge elle a, c’est mon amie quand même.
« Ben,
elle est fluette, quoi, mais ça n’empêche pas qu’elle a un an de plus que moi.
- Et elle
revenue en Angleterre alors ?
- Oui, pour
finir sa licence.
- Mais comment
ça se fait qu’elle soit encore en licence si elle a un an de plus que toi
?
- En Angleterre
certaines licences demandent quatre ans pour être validées. Et comme elle
étudie les langues, elle était obligée de passer un an à l’étranger. C’est obligatoire,
ça fait partie de leur cursus. C’est plutôt bien, non ?
- D’accord, et
donc elle est revenue à… elle venait d’où, déjà ?
- Ses parents
habitent vers Nottingham. Mais elle étudie à Oxford.
- Ah, oui,
Oxford ! Ah mais c’est bien ça, c’est pas loin de chez toi,
non ? »
Elle attendit,
impuissante, que sa mère et sa sœur aient fini de se disputer comme sa mère
cherchait à faire apparaître une carte du Royaume-Uni sur l’ordinateur pendant
qu’Aurélie l’accusait de faire n’importe quoi et de tout casser. Cyril ricana
en lisant un SMS qu’il venait de recevoir, répondant d’une seule main puisque
l’autre soutenait sa tête.
« Oui
c’est à vingt minutes en train, à peine » conclut Marion dans
l’indifférence générale.
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