23 April 2014

Création longue - Extrait 26 (Chapitre 5)

Décembre 2011

« Je sais pas. »
« J’sais pas. »
« J’en sais rien. »
« Ouais, peut-être. J’sais pas encore bien. »
« Honnêtement, j’en sais rien, faut que je vois. »
« Mais j’en sais rien Maman ! De toute, faut que je te laisse, j’ai du boulot. »
Marion repassait une des nombreuses flèches griffonnées sur son brouillon. Plus elle s’acharnait, plus le trait devenait épais et plus sa main étalait des bavures sur le reste de la feuille. La mine du critérium céda sous la pression. Elle se repoussa contre le dossier de sa chaise avec un soupir renfrogné. C’était bien la peine d’écourter la session Skype avec sa mère. Nul doute qu’elle avançait à grands pas en ressassant la conversation dans son coin au lieu de se concentrer sur ce qu’elle était supposée faire. Attitude très utile pour affiner une problématique sur l’héroïsme, la victoire et la défaite dans la littérature épique anglaise du XVIIIe siècle. Elle poussa sur le côté sa multitude de bouquins bariolés de post-it flashy annotés pour poser ses bras en croix sur le bureau et sa tête par-dessus. Elle ferma les yeux. Le visage peiné de sa mère apparut en négatif sur ses paupières. Cette moue qu’elle affichait parfois, lorsqu’elle savait que sa fille s’en prenait injustement à elle. Triste mais aussi résignée, presque compréhensive. Il était tellement plus facile de s’en prendre à quelqu’un dont on ne craignait pas de perdre l’affection. Peut-être cela faisait-il partie du contrat implicite parents/enfants, aussi douloureux et immérité que ce soit. Avec le temps on apprenait à sortir le paratonnerre pour se protéger des caprices de la foudre, et ainsi éviter de trop souffrir. Du moins était-on obligé d’en passer par cet apprentissage lorsqu’on se retrouvait affligée d’une mauvaise fille telle que Marion savait l’être de temps à autre. Elle rouvrit les yeux. Soupira. Est-ce que sa sœur se sentait coupable, elle aussi, après avoir agi comme une pimbêche ? Ou bien arrivait-elle à faire abstraction ? Elle se plaisait de temps en temps à imaginer à quoi ressemblerait une vie dépourvue de conscience morale. Comme cela devait être reposant pour l’esprit… Mais il lui fallait bien admettre que cela ouvrait également la voie aux pires ignominies. De toute façon, lorsqu’on culpabilisait de tuer un moustique, on ne pouvait que se contenter d’imaginer.
Elle s’amusa à faire défiler les pages d’un livre sous son pouce, à les laisser chatouiller son épiderme ; à détailler les nombreux crayons éparpillés à quelques centimètres de son visage. Cela faisait toujours un drôle d’effet de voir des objets anodins de très près. Ils paraissaient soudain différents, difformes, étonnants. Un simple stylo Bic devenait merveille de technologie, avec sa transparence à peine bleutée, ses angles finement découpés. Petite elle restait des heures à observer la réalité de cette façon. Peut-être n’y avait-il qu’ainsi qu’on pouvait comprendre le monde. Trouver la vérité, si tant est qu’elle existait.
Un bruit dans la chambre d’à côté la fit sortir de sa torpeur. Sans doute Bridget qui perdait patience face à son propre essay. Il n’était pas rare qu’elle laisse échapper un juron, ces derniers temps, voire que Marion intercepte des heurts qu’elle identifiait comme un classeur ou un livre envoyé valdinguer contre le mur qu’elles avaient en commun. Elle se redressa lentement et contempla ses feuilles d’un air dépité avant de se tourner vers la fenêtre. Dehors, il faisait gris. Gris comme il faisait gris depuis des jours, des jours gris accolés les uns aux autres jusqu’à s’étendre en semaines grises, gris monochrome et cotonneux. A en oublier la couleur naturelle du ciel ou la chaleur du soleil. Et à moitié asphyxiés sous ses post-it multicolores, ces héros légendaires qui se battaient pour la sauvegarde de leur honneur ; qui, contre une défaite certaine, cherchaient la gloire dans la mort, et la transformaient en exploit. Et elle, qui était supposée synthétiser tout ça et se noyait dans l’abondance de ses propres gribouillis. Elle, qui préférait envoyer bouler sa mère pour ne pas regarder en face ce qui la tracassait réellement. Mais à quoi pouvait bien ressembler un comportement d’adulte responsable ?
Peut-être cela commençait-il par poser clairement un état d’esprit, un cadre. Maman, je suis légèrement sur les nerfs en raison d’une surabondance de travaux à rendre et de révisions à entamer ; j’éprouve quelques difficultés à me concentrer sur tout autre sujet actuellement. Très bien, premier point. Ensuite : J’ai bien peur n’avoir rien de précisément planifié en ce qui concerne mon retour ; il faudrait que je consulte mon compagnon afin de connaître ses disponibilités exactes et clarifier tout cela mais il se trouve que je suis quelque peu nerveuse à l’idée de le retrouver, c’est pourquoi j’évite lâchement de me focaliser sur cette affaire dans l’immédiat. Une bonne chose de faite. Et pour finir : Plus tu me questionnes, plus je suis forcée de me rendre compte que je ne sais pas répondre à tes demandes et plus je suis incommodée par un fort désagréable sentiment de submersion et de perte de contrôle ; ce qui ne me rend guère encline à m’atteler à toute cette organisation pré-nativité. Conclusion : Pourrait-on réaborder ces questions plus tard, lorsque je me sentirai plus sereine ? Je puis te dire d’ores et déjà que je serai là pour Noël, les détails pourraient peut-être attendre que j’en aie fini avec mes examens ? Voilà à quoi devait ressembler une conversation mature entre deux personnes respectables. Et si l’effort de départ était légèrement plus difficile à fournir, on devait toutefois y gagner en énergie, sans la contribution a posteriori du gourmand rouage à vide du regret.
Elle se mordilla l’ongle du pouce gauche, celui qu’elle malmenait toujours en période de stress. Certes, il y avait le boulot. Mais c’était surtout d’un point de vue émotionnel qu’elle était inquiète. Elle se sentait fatiguée. Physiquement et psychologiquement. Son organisme entier aspirait à une pause. Bon timing, puisque les vacances approchaient à grands pas. Marion aurait été tentée de s’arrêter à cette perspective enthousiasmante, mais ç’aurait été nier la réalité véritable de ce qui l’attendait. Les fêtes de Noël n’étaient jamais très reposantes chez elle. Déjà il y avait l’afflux (im)prévisible de visiteurs – les oncles, tantes et cousins qui débarquaient au dernier moment. L’immanquable débat parental qui ruinait le moral de sa mère alors qu’il aboutissait toujours au même résultat (24 au soir et 25 midi chez Maman, 25 au soir chez Papa). Deux semaines à dresser et lever la table, à faire la cuisine puis la vaisselle, à arguer autour de la composition des menus et à s’arranger pour les cadeaux collectifs – quand il ne fallait pas filer discrètement en ville pour s’atteler à des emplettes de dernière minute. Et c’était sans compter les crises d’humeur d’Aurélie, qui avaient le mérite d’ajouter un peu de piment à tout ce foutoir. Si Marion avait appris à apprécier ce bordel joyeusement chaotique pour ce qu’il était – c’est-à-dire une occasion d’être proche de sa famille avec tout le positif (et le négatif) que cela impliquait – elle se trouvait particulièrement ravie à l’idée de fêter Noël cette année. Ce n’était pas que la France lui manquait, mais plus elle s’y projetait, plus elle se réjouissait d’avance de regagner son petit monde. Le problème, puisque c’était malheureusement dans ses habitudes de ressentir avec force l’ambivalence de toute situation, résidait dans le fait que toute cette agitation ne serait que peu propice au calme qu’elle convoitait. La simple envie de se poser et de lire ce qui lui ferait plaisir… Luxe qu’elle ne s’était pas accordé depuis bien trop longtemps, débordée qu’elle était de lectures universitaires. Et si ce programme aurait été difficilement applicable en temps normal, cela s’avérait encore plus impossible à envisager cette année. Car il ne s’agissait pas simplement de passer du temps avec sa famille, cette fois-ci. Elle voulait également retrouver son copain, ses amis, ses lieux et repères toulousains favoris. Profiter de tout. Autrement dit, un investissement en temps et en énergie qui allait exiger certains choix et compromis qui risquaient de déplaire à certains, la plaçant dans des positions instables qu’elle n’avait aucune envie d’assumer. Un mois de vacances en perspective, mais il y avait de fortes chances pour qu’il disparaisse en un éclair. Et en même temps… Un mois, c’était énorme. Un neuvième de son séjour en tout ! Aussi pressée qu’elle soit de rentrer, elle appréhendait cette longue coupure dans le quotidien tout neuf qu’elle s’était forgé petit à petit. Un mois sans parler anglais, un mois sans voir Béné, Carolina, Sonja, Martina, Matthew et Alessandro. Cela lui paraissait impensable. Si la Manche se tenait tel un miroir entre l’Angleterre et le continent, elle était passée de l’autre côté. Elle retrouvait ses appréhensions de septembre en inversé. Les mêmes craintes qu’au moment de son départ, à la différence près que son château de cartes anglais lui paraissait nettement plus fragile que l’édifice solide qu’elle s’était construit en France. Serait-il toujours debout après un mois d’absence, ce frêle assemblage ? Le récupèrerait-elle intact, à peine recouvert d’une couche de givre à son retour ? Il n’y avait a priori aucune raison pour qu’il s’écroule sur lui-même… mais savait-on jamais ? Elle aurait voulu pouvoir le veiller depuis la France – caméra infrarouge par exemple. Juste pour être sûre.
Et puis il y avait Damien. L’humeur de Marion vacillait selon les moments, passant du trépignement puéril à une douloureuse langueur pour aboutir à une semi-paralysie proche de celle d’un lapin devant des phares. L’impatience amoureuse se transformait alors en véritable chape de plomb, la peur et l’appréhension prenant possession de son corps jusqu’à entraver sa respiration. Ils géraient la distance beaucoup mieux que ce à quoi elle s’était attendue – de sa part à elle, notamment. Ils se parlaient régulièrement, partageaient. Il y avait bien des moments où ils ne trouvaient plus rien à se dire, où elle lisait dans ses yeux qu’elle lui manquait sans qu’il ose le formuler, tout comme elle s’était parfois sentie prisonnière des mots qui se bloquaient dans sa gorge. Bien sûr elle avait peur, peur que cette bonne humeur ne soit qu’une façade pour l’un comme pour l’autre, qu’elle ne cèle un malaise indicible, causé par la brèche irréparable de son départ. Si elle se contentait des faits, il n’y avait aucun fondement à son inquiétude. Et pourtant. Pourtant elle sentait qu’elle avait changé. Même s’il lui était difficile de mettre des mots sur ces changements, d’expliquer en quoi cette expérience l’avait transformée. Et si Damien la trouvait différente ? S’il ne la reconnaissait plus ? Ne l’aimait plus ? Et si leur désir, leur envie de se voir, d’être ensemble comme avant et de se fondre l’un dans l’autre retombait à plat comme un soufflé ? Si l’alchimie de leur couple disparaissait, avait déjà disparu ? Elle n’avait aucune idée de la façon dont elle réagirait si elle venait à constater que ces failles s’étaient insinuées entre eux, que leur équilibre – son équilibre – n’attendait qu’une pichenette pour s’effondrer. Elle n’était pas sûre d’avoir la force nécessaire pour faire face à tout ce changement.
Un instant, elle considéra le carnet de Selma et la gaieté de sa couverture multicolore. Elle l’ouvrit, le feuilleta, fit glisser ses doigts sur les pages pour sentir le relief de son écriture incrusté à leur surface. Le deal, c’est que dès que tu as envie, tu m’écris. Tu me confies tes états d’âme. C’était bien ce qu’elle avait dit. Depuis le temps qu’elle la connaissait, Marion ne filtrait quasiment plus ce qu’elle racontait à Selma. Elle était sa confidente privilégiée depuis l’enfance. Avec elle, elle retrouvait cette innocence de parler, de déverser son flot de pensées tel qu’il tourbillonnait dans sa tête sans avoir peur d’être jugée. Selma savait l’écouter et la comprendre comme personne. Elle lui apportait tellement qu’elle avait souvent peur de ne pas être à la hauteur elle-même. Mais comprendrait-elle ce qu’elle avait à dire, cette fois-ci ? Comprendrait-elle si elle lui parlait de ses appréhensions à réintégrer ce présent qui avait été le sien, le leur, pendant tant d’années ? Qu’elle redoutait de la revoir, quelque part ? Elle ne pouvait se résoudre à le lui avouer. C’était à peine si elle avait le cran de se l’avouer à elle-même. Elle avait peur de ce que cela pouvait signifier. Et c’était sans compter la seconde couche d’appréhension : le départ de janvier serait-il aussi difficile que celui d’octobre ? S’exposait-elle aux mêmes troubles en effectuant cet aller-retour ? Autant de questions dont elle redoutait la réponse et lui donnaient envie d’aller s’enterrer au fond de son lit. Tout plutôt que de réfléchir aux défaites victorieuses des héros nordiques. Et pourtant. Cet essay n’allait pas s’écrire tout seul.
Soupirant à nouveau, elle reprit ses brouillons et ses volumes critiques. A défaut d’avoir le courage d’exorciser ses démons, elle s’en prenait à sa mère, qui n’y était pour rien. C’était tellement plus facile. Aucune gloire à tirer d’une défaite aussi lamentable.

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