Elle raccrocha
peu de temps après, abattue. Elle aurait aimé pouvoir se promener autour du
lac. Ses rivages boisés avaient le don de l’apaiser quel que soit l’émotion qui
l’agitait. Une nouvelle habitude qu’elle s’était créée ici. Mais la pluie
continuait de tomber à l’extérieur et il faisait déjà nuit. Nuit à 17H. Ça,
c’était rude. Elle contempla sa montre d’un air dépité, comme si elle espérait
que les aiguilles allaient se lancer dans une ronde folle jusqu’à ce que le
soleil réapparaisse – et avec lui la félicité universelle. Une heure de
différence à peine par rapport à la France mais cela avait son importance.
C’était la première fois qu’elle voyait le jour tomber aussi tôt. Comme si sa
journée était déjà terminée. A cinq heures de l’après-midi. Déprimant.
Mais ce n’était
pas seulement le changement d’heure qui provoquait en elle cette humeur morose.
Elle sentait bien le picotement d’une épine plus insidieuse qu’elle n’avait pas
le courage de regarder en face. Son sentiment de décalage avec la France
n’était pas seulement temporel. Ces derniers temps, à chaque fois qu’elle
sortait d’une conversation skype avec ses proches, elle ressentait une sorte de
vide. Ils semblaient en attente permanente d’anecdotes, de péripéties
extraordinaires qu’elle n’était pas en mesure d’apporter. Au début, c’est vrai,
elle avait du mal à endiguer son flot de parole. Elle avait dû noyer tout le
monde sous son abondance de détails, d’observations et de comparaisons livrés
en désordre. L’excitation des premières semaines, de la découverte. Elle marchait
normalement dans la rue quand quelque chose venait la frapper, elle sentait
alors son cœur bondir tandis qu’elle réalisait, putain mais je vis
ici ! Pour de vrai ! Pas un voyage temporaire, une immersion, sur
la longueur. S’imprégner en profondeur, s’étonner, comprendre. S’installer.
C’était si différent de toutes les vacances à l’étranger qu’elle avait connues
jusque-là. Elle ne voulait pas en perdre une miette. Quitte à se retrouver
ensevelie sous une montagne d’éléments insignifiants accumulés en vrac, tel un
mulot étouffé par ses propres réserves.
Cette
différence était devenue sa norme, maintenant. Son quotidien. Si elle se
sentait heureuse d’être là et de pouvoir vivre cette expérience, la
retranscrire à ceux qui n’en connaissaient pas l’ambiance semblait difficile.
Voire impossible. De sorte qu’elle trouvait nettement plus facile de parler
avec ses copines internationales rencontrées le mois dernier qu’avec ses amis
de toujours. Ce qui ne manquait pas de lui laisser une impression étrange. Avec
Nelly c’était différent, elles se comprenaient mieux par le fait qu’elles
vivaient une situation similaire. Mais elle était aussi occupée qu’elle, de
sorte qu’elles prenaient à peine le temps de s’envoyer des mails. Depuis le
skype de trois heures qu’elles avaient fait mi-octobre, elles s’étaient surtout
échangées des messages courts, histoire de partager des instants de vie pris
sur le vif. Une façon de montrer qu’elles pensaient l’une à l’autre. Et cela
leur suffisait. Connectées à distance. Elles avaient discuté ensemble de leur
ressenti sur le sujet. C’est bizarre, mais d’une certaine façon j’ai
l’impression que vous êtes avec moi. Je me dis que si je suis arrivée
jusque-là, c’est parce que je vous ai rencontrés. Que vous avez fait de moi ce
que je suis devenue... tu vois ce que je veux dire ? Carrément. C’est
super poétique, c’que tu dis là Gisèle. Mais je te suis. A 100 % !
J’ai toujours la série de photos débiles qu’on avait prise dans le photomaton
de la gare. A chaque fois que j’ouvre mon portefeuille je vois ta bouille et je
rigole toute seule comme une plouc. Mes potes Erasmus s’y sont habitués. Ils
pensent que j’ai vaporisé mon truc avec du gaz hilarant.
Si Damien, sa
famille, Selma et Yannick lui manquaient, ce n’était pas tant parce qu’ils ne s’étaient
pas vus depuis un certain temps, mais surtout parce qu’elle aurait eu envie de
partager tout ce qu’elle vivait avec eux. Ça, ça aurait fait rire Yann.
Tiens, faudra que je raconte ça à Selma. Si Damien avait pu voir ça !
C’était comme leur envoyer des cartes postales mentales en permanence. Ils
étaient présents, d’une certaine manière. Constamment avec elle. Et pourtant...
Et pourtant
lorsqu’il s’agissait de leur parler en direct, elle ne trouvait plus
grand-chose à dire. Tout devenait laborieux, difficile à mettre en mots. S’ils
étaient là, elle pourrait leur montrer. Tout deviendrait beaucoup plus simple
puisqu’ils seraient dans le même espace-temps. Ils constateraient les
différences par eux-mêmes, ressentiraient les changements avec elle, dans ce
que tout cela avait d’imperceptible, dans les vibrations même de l’air qui les
entourait. Elle ne savait pas comment décrire ce qu’elle éprouvait au
quotidien. Des trucs tout bêtes, qui se ramolliraient jusqu’à devenir sans
consistance, fades et racornis sortis de leur contexte. Comment expliquer sa
joie toute simple à voir les rayures rouges, blanches et bleues de l’enseigne
du coiffeur (le barber’s pole) s’enrouler sur elles-mêmes ? Le charme
cosy des maisons mitoyennes à l’anglaise, avec leurs fenêtres en saillies et
leurs jardinets proprets ? Le caractère victorien classieux des
lampadaires et des panneaux indicateurs dans les intersections ? Les
boîtes aux lettres rouge vermillon qui ressemblaient à des cheminées de
paquebot, les incontournables cabines téléphoniques disséminées dans toute la
ville ? Ils avaient une idée de ce à quoi tout cela pouvait ressembler,
évidemment. Ils l’avaient vu, par le biais d’images, de films, de photos. Mais
ils ignoraient comment ces petits éléments s’assemblaient pour créer un tout,
cette atmosphère dans laquelle elle baignait en ce moment. L’ambiance à la
British. Vécue dans la richesse du contexte international Erasmus. C’était dur
à formuler. Dur à accepter aussi. Insidieusement, subrepticement, la Manche
avait réussi à creuser son sillon entre elle et ceux qu’elle aimait. Et elle
avait le sentiment d’être la seule à s’en rendre compte. Isolée par cette
étrange position d’entre-deux. Car eux continuaient à vivre leur vie,
tranquillement, sans elle. Ils s’adaptaient au fait qu’elle n’était plus là,
tout comme elle s’adaptait à son nouvel environnement. Au fond d’elle-même,
Marion craignait que, si elle restait éloignée trop longtemps, l’eau ne
parvienne à s’infiltrer dans le creux qu’elle avait laissé en partant, le comblant
petit à petit de sable et de cailloux, jusqu’à ce que l’on oublie qu’il y ait
jamais eu quelqu’un à cet endroit. Elle comprit que c’était là la vraie peur
qui avait entravé sa décision pendant si longtemps.
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