8 April 2014

Création longue - Extrait 22 (Chapitre 4)


Elle raccrocha peu de temps après, abattue. Elle aurait aimé pouvoir se promener autour du lac. Ses rivages boisés avaient le don de l’apaiser quel que soit l’émotion qui l’agitait. Une nouvelle habitude qu’elle s’était créée ici. Mais la pluie continuait de tomber à l’extérieur et il faisait déjà nuit. Nuit à 17H. Ça, c’était rude. Elle contempla sa montre d’un air dépité, comme si elle espérait que les aiguilles allaient se lancer dans une ronde folle jusqu’à ce que le soleil réapparaisse – et avec lui la félicité universelle. Une heure de différence à peine par rapport à la France mais cela avait son importance. C’était la première fois qu’elle voyait le jour tomber aussi tôt. Comme si sa journée était déjà terminée. A cinq heures de l’après-midi. Déprimant.
Mais ce n’était pas seulement le changement d’heure qui provoquait en elle cette humeur morose. Elle sentait bien le picotement d’une épine plus insidieuse qu’elle n’avait pas le courage de regarder en face. Son sentiment de décalage avec la France n’était pas seulement temporel. Ces derniers temps, à chaque fois qu’elle sortait d’une conversation skype avec ses proches, elle ressentait une sorte de vide. Ils semblaient en attente permanente d’anecdotes, de péripéties extraordinaires qu’elle n’était pas en mesure d’apporter. Au début, c’est vrai, elle avait du mal à endiguer son flot de parole. Elle avait dû noyer tout le monde sous son abondance de détails, d’observations et de comparaisons livrés en désordre. L’excitation des premières semaines, de la découverte. Elle marchait normalement dans la rue quand quelque chose venait la frapper, elle sentait alors son cœur bondir tandis qu’elle réalisait, putain mais je vis ici ! Pour de vrai ! Pas un voyage temporaire, une immersion, sur la longueur. S’imprégner en profondeur, s’étonner, comprendre. S’installer. C’était si différent de toutes les vacances à l’étranger qu’elle avait connues jusque-là. Elle ne voulait pas en perdre une miette. Quitte à se retrouver ensevelie sous une montagne d’éléments insignifiants accumulés en vrac, tel un mulot étouffé par ses propres réserves.
Cette différence était devenue sa norme, maintenant. Son quotidien. Si elle se sentait heureuse d’être là et de pouvoir vivre cette expérience, la retranscrire à ceux qui n’en connaissaient pas l’ambiance semblait difficile. Voire impossible. De sorte qu’elle trouvait nettement plus facile de parler avec ses copines internationales rencontrées le mois dernier qu’avec ses amis de toujours. Ce qui ne manquait pas de lui laisser une impression étrange. Avec Nelly c’était différent, elles se comprenaient mieux  par le fait qu’elles vivaient une situation similaire. Mais elle était aussi occupée qu’elle, de sorte qu’elles prenaient à peine le temps de s’envoyer des mails. Depuis le skype de trois heures qu’elles avaient fait mi-octobre, elles s’étaient surtout échangées des messages courts, histoire de partager des instants de vie pris sur le vif. Une façon de montrer qu’elles pensaient l’une à l’autre. Et cela leur suffisait. Connectées à distance. Elles avaient discuté ensemble de leur ressenti sur le sujet. C’est bizarre, mais d’une certaine façon j’ai l’impression que vous êtes avec moi. Je me dis que si je suis arrivée jusque-là, c’est parce que je vous ai rencontrés. Que vous avez fait de moi ce que je suis devenue... tu vois ce que je veux dire ? Carrément. C’est super poétique, c’que tu dis là Gisèle. Mais je te suis. A 100 % ! J’ai toujours la série de photos débiles qu’on avait prise dans le photomaton de la gare. A chaque fois que j’ouvre mon portefeuille je vois ta bouille et je rigole toute seule comme une plouc. Mes potes Erasmus s’y sont habitués. Ils pensent que j’ai vaporisé mon truc avec du gaz hilarant.
Si Damien, sa famille, Selma et Yannick lui manquaient, ce n’était pas tant parce qu’ils ne s’étaient pas vus depuis un certain temps, mais surtout parce qu’elle aurait eu envie de partager tout ce qu’elle vivait avec eux. Ça, ça aurait fait rire Yann. Tiens, faudra que je raconte ça à Selma. Si Damien avait pu voir ça ! C’était comme leur envoyer des cartes postales mentales en permanence. Ils étaient présents, d’une certaine manière. Constamment avec elle. Et pourtant...
     Et pourtant lorsqu’il s’agissait de leur parler en direct, elle ne trouvait plus grand-chose à dire. Tout devenait laborieux, difficile à mettre en mots. S’ils étaient là, elle pourrait leur montrer. Tout deviendrait beaucoup plus simple puisqu’ils seraient dans le même espace-temps. Ils constateraient les différences par eux-mêmes, ressentiraient les changements avec elle, dans ce que tout cela avait d’imperceptible, dans les vibrations même de l’air qui les entourait. Elle ne savait pas comment décrire ce qu’elle éprouvait au quotidien. Des trucs tout bêtes, qui se ramolliraient jusqu’à devenir sans consistance, fades et racornis sortis de leur contexte. Comment expliquer sa joie toute simple à voir les rayures rouges, blanches et bleues de l’enseigne du coiffeur (le barber’s pole) s’enrouler sur elles-mêmes ? Le charme cosy des maisons mitoyennes à l’anglaise, avec leurs fenêtres en saillies et leurs jardinets proprets ? Le caractère victorien classieux des lampadaires et des panneaux indicateurs dans les intersections ? Les boîtes aux lettres rouge vermillon qui ressemblaient à des cheminées de paquebot, les incontournables cabines téléphoniques disséminées dans toute la ville ? Ils avaient une idée de ce à quoi tout cela pouvait ressembler, évidemment. Ils l’avaient vu, par le biais d’images, de films, de photos. Mais ils ignoraient comment ces petits éléments s’assemblaient pour créer un tout, cette atmosphère dans laquelle elle baignait en ce moment. L’ambiance à la British. Vécue dans la richesse du contexte international Erasmus. C’était dur à formuler. Dur à accepter aussi. Insidieusement, subrepticement, la Manche avait réussi à creuser son sillon entre elle et ceux qu’elle aimait. Et elle avait le sentiment d’être la seule à s’en rendre compte. Isolée par cette étrange position d’entre-deux. Car eux continuaient à vivre leur vie, tranquillement, sans elle. Ils s’adaptaient au fait qu’elle n’était plus là, tout comme elle s’adaptait à son nouvel environnement. Au fond d’elle-même, Marion craignait que, si elle restait éloignée trop longtemps, l’eau ne parvienne à s’infiltrer dans le creux qu’elle avait laissé en partant, le comblant petit à petit de sable et de cailloux, jusqu’à ce que l’on oublie qu’il y ait jamais eu quelqu’un à cet endroit. Elle comprit que c’était là la vraie peur qui avait entravé sa décision pendant si longtemps.

No comments:

Post a Comment