22 April 2014

Création longue - Extrait 25 (Chapitre 4)

« Attends je suis plus, là… tende ce n’est pas un pluriel. C’est masculin singulier.
- Non, c’est féminin pluriel. La tenda, le tende. »
Il poussa un long soupir découragé.
« Pourquoi est-ce que j’ai retenu que c’était masculin ? Bon, soit. Féminin pluriel. Le tende… Comment on dit curtains en français ?
- Des rideaux. Masculin pluriel. »
Le visage de Steven s’allongea de six pieds. A tel point que Marion ne put s’empêcher d’éclater de rire.
« Je n’aurais jamais imaginé provoquer un tel effet sur quelqu’un en prononçant ces deux mots-là. Désolée… ! Tu as l’air tellement triste !
- Pas triste… désespéré ! Pourquoi les belles choses sont-elles forcément compliquées ? »
Marion détacha son regard des grands yeux mélancoliques de Steven pour redessiner une lettre sur son brouillon. Une mèche de cheveux lui tomba sur le nez comme elle baissait la tête et elle s’empressa de la rabattre derrière son oreille.
« Peut-être qu’on les trouverait moins belles si elles étaient simples ? »
Elle avait lancé la phrase comme une boutade mais il la considéra avec sérieux.
« Je n’avais jamais pensé à ça… But that would make sense, actually. »
Make sense. C’était une des nombreuses expressions anglaises que Marion adorait. Deux mots accolés suffisaient pour qu’un rien fasse sens. Cela devenait nettement plus laborieux lorsqu’il s’agissait de le rendre en français. Il retourna à son manuel et corrigea son erreur à grands traits de stylo rouge.
« Ça va aller, tu vas t’en remettre ? demanda Marion alors que son collègue s’embarquait à nouveau dans un soupir à fendre l’âme.
- Oui, oui… J’espère juste ne pas avoir fait une erreur en m’inscrivant à ce cours. Déjà qu’on me dit que je suis fou parce que je me rajoute du boulot supplémentaire… Si en plus je me sens dépassé dès les bases…
- Mais justement ! C’est le début. Ce sont de nouveaux mécanismes à acquérir, c’est tout. C’est normal que ça ne coule pas de source.
- Tu peux parler, t’as fait un sans faute pendant les exercices.
- Mais moi je suis française, c’est différent. Je suis habituée à ce genre de règles et à leur manque de cohérence. Avoir à ingérer une grammaire pas possible pour utiliser à peu près correctement sa propre langue, ça fait relativiser quand on en apprend une autre, crois-moi !
- Si tu le dis…
- Non mais attends, c’est normal d’avoir besoin d’un temps d’adaptation. L’anglais c’est tellement simple en comparaison ! Pas de genre pour les mots en dehors des personnes, des conjugaisons minimales… C’est d’une sobriété… ! Les langues romanes c’est un bain de sang cérébral à côté !
- Tu crois ?
- Bien sûr ! Il suffit de regarder les diapos qu’on a faites ! Regarde ! »
Elle posa son bloc-notes sur le fauteuil et alla le rejoindre à son bureau. Elle remonta jusqu’à la première page et fit défiler les suivantes une à une.
« Tu comptes les articles définis italiens, moi les anglais, OK ?
- Il, lo, la, i, gli, le… Ça fait 6.
- Et moi j’ai une traduction unique pour toutes ces variantes-là : the. On passe aux indéfinis ?
- Non, c’est bon, je vois où tu veux en venir.
- Je me doute. Tu n’es pas en thèse pour rien. »
Il eut un petit rire. Marion retourna s’asseoir et récupéra son bloc. Pendant un instant ils gribouillèrent l’un et l’autre sur leurs feuilles respectives.
« Revenir à la slide récapitulative aurait suffi, tu sais.
- C’est sûr. Mais je trouvais ma démonstration plus pédagogique.
- Ça l’est !
- Oui, hein ? Je suis assez fière de moi.
- On dirait que j’ai choisi la bonne partenaire pour faire cet exposé.
- Tu me flattes Steve. Mais on ne peut pas vraiment dire que tu m’aies choisie. J’étais là, tu sais. »
S’ils se retrouvaient à devoir travailler ensemble pour un exposé de grammaire italienne, c’était surtout parce qu’ils avaient débarqué le même jour dans le cours et que tous les autres étaient déjà en binômes.
« C’est vrai. Mais si j’avais eu le choix je t’aurais choisie quand même.
- Vraiment ? Tu n’aurais pas pris Kimberley ?
- Pourquoi Kimberley ? »
Marion haussa un sourcil incrédule. Kimberley était absolument magnifique. Un vrai mannequin. Afro-américaine, grande et mince, des lèvres pulpeuses, un sourire éblouissant. Sa voix cassée et le rire rauque qu’elle n’hésitait jamais à faire résonner dans la salle à chaque fois qu’elle se trompait ajoutaient énormément à son charisme. Marion l’avait détestée avant même de savoir qu’elle finissait un Master en archéologie et qu’elle était bilingue anglais/espagnol. Le pire restait sans doute qu’elle était aussi adorable. Steve éclata de rire.
« OK, d’accord, j’aurais choisi Kimberley. Comme tous les autres gars.
- Merci. J’apprécie ton honnêteté.
- Quoique… je ne suis pas sûr que ce soit le bon plan. Tu as vu comment le type qui bossait avec elle la regardait ?
- J’avais presque peur qu’il se mette à baver… Ç’aurait été embarrassant.
- Clairement ! ... Non, tu vois, je reviens sur ce que j’ai dit, c’est vraiment toi que j’aurais choisie. Au moins je suis sûr de vraiment bosser et de progresser.
- Plutôt que de rester admiratif et bouche bée devant ma fulgurante beauté, tu veux dire ? Je vais prendre ça pour un compliment.
- Non mais au moins tu es très didactique !
- Merci Steve. J’ai à peine l’impression d’être une prof bientôt ménopausée bientôt à la retraite, désespéramment célibataire et éleveuse de chats, à t’entendre.
- Non mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Evidemment. C’est juste que tu n’es pas vraiment comparable à Kimberley.
- De mieux en mieux… ! Je savais que la maladresse faisait partie du charme British mais là tu me gâtes, vraiment. »
Steven ne se laissa pas démonter par ses piques. Il avait un port très noble. Le dos bien droit, il n’y avait que ses épaules, qui se voûtaient légèrement lorsqu’il était assis, et la teinte claire de ses yeux pour laisser entrevoir une certaine faiblesse. Lorsqu’il réfléchissait en regardant au loin, comme il le faisait souvent, il se pétrifiait en une parfaite icône romantique. Le décor le plus banal semblait alors se métamorphoser à l’arrière-plan tandis qu’on se perdait dans son visage séraphique. Tables et chaises se muaient en une lande fauve et aride, uniquement peuplée de rochers abrupts sur lesquels il venait trouver repos pour son âme tourmentée ; son écharpe, son cache-misère et ses cheveux bruns balayés par le vent froid qui régnait en maître sur la plaine. Elle n’avait été qu’à moitié étonnée lorsqu’il lui avait dit qu’il commençait une thèse sur un poète allemand relativement peu connu du XIXe siècle. Du reste, il semblait bien ancré sur ses deux jambes et sûr de lui, plus qu’on ne l’aurait attendu de la part de quelqu’un qui aimait autant la poésie. Il la regarda dans les yeux avec une franchise qu’elle avait du mal à égaliser.
« Voyons Marion. Tu sais très bien ce que je veux dire. Kimberley et toi ne vous ressemblez pas, mais ça ne veut pas dire que tu n’es pas mignonne, au contraire. Toi tu es plus petite, plus menue, plus discrète. Et pourtant, tu dégages une sacrée énergie. Une sorte d’éclat… Je ne saurais pas trop comment décrire. »
Elle n’avait pas mis longtemps pour renoncer à soutenir le bleu-vert de ses yeux au profit de la moquette beigeasse. Etait-il vraiment possible d’avoir des yeux bleu-vert, d’ailleurs ? Elle ne l’avait pas remarqué avant et elle n’allait certainement pas relever la tête pour vérifier. Ce genre de couleur ne devrait pas être admis pour des iris. C’était beaucoup trop déstabilisant. Elle sentit ses joues s’empourprer et son sentiment de mortification enfler. Les rôles s’étaient inversés sans crier gare. C’était lui qui était supposé se sentir maladroit et gêné. Et voilà qu’elle se trouvait rougie comme une idiote, à fixer le sol dans le fol espoir de s’y creuser une échappatoire.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu te ne sens pas bien ? »
Elle percevait un certain amusement dans sa voix.
« Les compliments me mettent toujours un peu mal à l’aise… »
Le fait de l’admettre lui redonna courage. Elle se racla la gorge et se redressa. L’intensité joueuse de ses deux mares vert d’eau lui coupa le souffle.
« Joli collier, lança-t-il avec une œillade malicieuse vers son pendentif.
- Merci… »
Sa moue faussement agacée le fit rire, ce qui la détendit un peu. Elle préférait lorsqu’il se plaignait de la difficulté des langues romanes. Ça lui laissait une place plus définie. Elle se rendit compte qu’elle avait spontanément délaissé le fauteuil pour s’asseoir sur son lit. Ce qui ne lui paraissait plus du tout naturel, à présent. La chambre lui sembla soudain très cloisonnée, ce qui était accentué par la nuit tombante. Elle se demanda s’il avait trouvé curieux qu’une fille qu’il voyait pour la cinquième fois de sa vie s’installe sans plus de façon sur son matelas. Peut-être l’avait-il remarqué sans toutefois le souligner, en bon gentleman. Peut-être avait-il pensé qu’elle était très décontractée, ou manquait de pudeur. Des manières françaises, peut-être…
« Bon, on s’y remet à cet exposé ? Ça va faire trois heures qu’on y est.
- Ah parce que tu comptes l’heure et demie qu’on a passé à discuter à Dolche Vita comme du boulot ?
- Absolument. J’appelle ça « apprendre à connaître ses collègues avant de travailler avec eux ».
- En fait… »
Marion consulta sa montre avec une grimace d’excuse.
« ... je vais pas pouvoir rester beaucoup plus longtemps. J’ai un rendez-vous skype dans une demi-heure. »
Il fit claquer ses mains sur ses cuisses avec une résignation exacerbée.
« Très bien, très bien ! Va-t’en puisque tu n’as aucun professionnalisme !
- Désolée Steve.
- Je plaisante. A vrai dire je n’en peux plus moi non plus. Je crois que j’ai besoin d’une pause cerveau. Ou bien d’une pause clope. Ah oui, une cigarette c’est bien aussi. Avant de m’atteler à… ça. »
Il désigna une pile de volumes épais à l’air poussiéreux et hostile.
« Je compatis.
- Ne fais jamais de thèse Marion. Jamais.
- Je t’ai dit que c’était mon rêve, non ?
- Choisis-en un autre. Pars élever des chèvres dans une contrée éloignée où ton directeur de recherche ne pourra pas te joindre pour t’imposer d’écrire un article en trois semaines. N’importe quoi d’autre. Fais-moi confiance.
- Je croyais que tu étais content, justement. Qu’étudier la littérature allemande pouvait paraître absurde, futile ou ennuyeux pour beaucoup mais que c’était ce qui te rendait heureux et que tu préférais donc faire ce qui te rendait heureux puisque, après tout, on a qu’une vie ? reprit-elle, faisant volontairement écho à son discours ampoulé de l’après-midi.
- Oui, en effet. Je suis heureux. Mais bon. »
Il poussa un long soupir qui envoya virevolter une farandole de feuilles mortes dans l’imagination de Marion.
« Tu vois ce que je veux dire. Ils font six cents pages chacun quoi.
- Je vois, je vois. »
Ils échangèrent un regard, indécis. Lui peu motivé à l’idée de ce qui l’attendait après son départ ; elle découragée d’avance par son trajet de retour dans le froid.
« Je t’accompagne. Comme ça je vais pouvoir m’en griller une. »
Tandis qu’elle enfilait son manteau, elle remarqua une photo au-dessus de son bureau. Ayers Rock.
« Tu as été en Australie ?
- Oui, cet été.
- Génial ! Tu avais des amis sur place ?
- Non. Ma copine. Elle y est pour un an. »
De l’automne à l’hiver en quelques phrases. La transition n’avait rien de poétique cette fois-ci. D’après le sourire peu convaincu qu’il lui adressa, elle devina qu’il valait mieux ne pas pousser le sujet plus en avant. Ils sortirent en silence, Steve lui tenant courtoisement les lourdissimes portes coupe-feu à chaque fois que cela s’avérait nécessaire. Elle resta un instant avec lui, le temps qu’il allume sa cigarette, comblant son embarras par quelques commentaires insipides sur la météo, s’agitant sur place pour se réchauffer. En bon Anglais, Steve n’avait pas cru bon se munir d’une quelconque veste pour affronter la fin du mois de novembre.
« Vous les Anglais, vous êtes complètement fous. »
Il haussa les épaules, un léger sourire en coin tandis qu’il tirait sur sa Lucky.
« C’est pas ce que dit Obélix tout le temps, ça ?
- Tu connais Astérix et Obélix ?
- Bien sûr, c’est un classique de mon enfance. »
Encore un point commun auquel elle ne s’attendait pas. Si elle s’était permis de le taquiner aussi rapidement, c’était sans doute parce qu’ils avaient passé près de deux heures à se raconter leur vie avant de se décider à bouger afin d’échapper à la tentation de procrastiner davantage. Cela faisait longtemps que Marion n’avait pas eu une discussion aussi passionnée avec quelqu’un – un inconnu qui plus est. Elle se sentait admirative devant l’étendue de sa culture. Un quart d’heure de conversation et elle en était déjà à une dizaine de titres de livres ou de films qui, selon lui et selon leurs références communes, seraient susceptibles de lui plaire. Leur amour pour la littérature lui avait très vite fait comprendre qu’ils allaient se comprendre à un niveau qu’elle ne retrouvait qu’avec peu de personnes de son entourage. Selma, principalement. Pas besoin de justifier ses goûts, ses choix, ses attirances, d’expliquer en quoi cela l’intéressait. Steve et elle avaient la même dynamique, la même soif de connaissances, la même ambition. Etablir ces bases-là permettait de sauter quelques échelons. C’était reposant de se sentir sur la même longueur d’ondes. Cela lui rappela Nelly, leur complicité silencieuse quand elles s’étalaient dans l’herbe au Jardin des Plantes, à sourire aux nuages dans un bain de soleil commun. Damien, quand il la serrait dans ses bras et qu’ils se contentaient de savourer ce contact sans aucun mot pour le décrire. L’absence de cette étreinte lui sauta au visage sous forme d’une morsure glaciale. Elle frissonna.
« Vas-y si tu as froid. Je ne voudrais pas que tu attrapes un rhume. Et je ne veux pas me retrouver comme un imbécile à devoir faire l’exposé tout seul ! Je compte sur toi.
- Tu peux. Je suis la pédagogue moche mais didactique, tu te souviens ?
- Et de ce fait, digne de confiance.
- Exactement. On essaie de se revoir ce week-end pour boucler tout ça ?
- OK. Si je survis à ma soirée tête à tête avec Goethe et Hölderlin d’ici là. »
Lorsqu’elle se retourna pour lui faire signe, elle crut voir quelques macabres fumets de brume danser autour de sa silhouette. Lorsqu’elle se retourna à nouveau pour vérifier, elle le vit simplement appuyé contre le mur de briques sous la lumière blafarde du porche. Il regardait dans sa direction.
Une bruine légère se mit à tomber. Elle accéléra le pas en se frottant les bras.  

1 comment:

  1. très bien, amusant, nouveau personnage sympathique, hâte de connaître la suite
    Claire P

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