La porte s’ouvrit d’un coup. Marion sentit ses poils se hérisser et ses yeux s’écarquiller de terreur sans que son corps ne bouge d’un millimètre.
« Putain Aurélie, tu pourrais frapper. »
Celle-ci ignora superbement sa remarque, la
dévisageant avec la consternation mêlée de pitié qu’elle lui réservait ces
derniers temps.
« Mais qu’est-ce que tu fiches ? »
Reprenant conscience de son environnement, force
fut pour elle de constater qu’elle semblait la seule survivante d’une explosion
qui n’aurait affecté que sa chambre. Assise en tailleur au milieu
d’innombrables monticules de vêtements, on aurait en effet pu croire qu’elle se
trouvait au centre d’un cratère surréaliste. Une sorte de concept artistique
contemporain critiquant la surabondance de la société de consommation, entassée
là sous la forme d’habits de toute sorte et de toute saison afin de cacher une
béance existentielle abyssale propre à l'espèce humaine.
« Je fais mon sac.
- Ton sac pour quoi ?
- Ben, l’Angleterre. »
Aurélie prit une profonde respiration, invoquant la
déesse Patience elle-même pour l’aider à faire face à l’imbécilité flagrante de
sa sœur.
« Marion. Tu pars dans deux semaines.
- Ah c’est vrai ? Merci de me le rappeler,
j’avais oublié la date.
- Mais enfin, qu’est-ce qui te prend de vouloir
faire tes bagages maintenant, ça ne sert strictement à rien !
- Je sais… »
Sa mine boudeuse la fit lever les yeux au ciel.
« Ben alors pourquoi tu le fais !
- Mais c’est la seule chose qui me reste…
- Comment ça ?
- J’ai fait tout ce que je pouvais faire ! Il
ne me reste plus que ça à faire. »
Ça et partir,
plus exactement.
Aurélie la fixait du regard, interdite.
« T’es vraiment pas croyable.
- Quoi ?
- Mais si t’as tout fait pourquoi tu te prends le
chou alors ? Profite quoi, j’sais pas moi. J’vais pas t’apprendre à vivre
quand même.
- Je t’ai jamais demandé de m’apprendre à vivre que
je sache… »
C’est moi
l’aînée, qu’est-ce qu’elle croit, elle. Que je l’ai attendue pour porter mes
couches ? Je fais ma vie, oh !
« Tu verrais ta tête…
- Quoi, qu’est-ce qu’elle a ma tête ?
- T’as l’air d’un chaton perdu, ça fait peur.
- Peur ?
- Ça fait peur parce que t’as vingt ans, merde.
Prends ta vie en mains un peu.
- Bah, t’es drôle, toi ! Je fais quoi là tu
crois ? Je retourne en maternelle ? Je vais valider ma li-cen-ce à l’é-tran-ger. Dans une université an-glai-se. »
Elle contra l’offensive de son articulation forcée
d’un haussement d’épaule.
« On le saura.
- Et ça veut dire quoi, ça ?
- Ça veut dire qu’on peut difficilement parler
d’autre chose ici depuis que t’as lâché ton appart’ pour revenir vivre avec
nous.
- Bah excuse-moi de me préoccuper de ce qui va
m’arriver à la rentrée… Ce n’est pas comme si je déménageais à l’étranger et
que j’avais une foule de choses à régler. Quel monstre d’égoïsme je fais !
- Tu comprends pas ce que je veux dire. »
Aurélie était rarement à court d’arguments. Et
encore plus entêtée que Marion. Mais sa crispation actuelle était telle qu’elle
semblait sur le point de battre en retraite. Trop énervée pour s’exprimer de
façon cohérente.
« Quoi alors ? Vas-y, explique-moi, je
t’écoute.
- Tu dégoulines d’angoisse. A nous noyer tous
dedans. Alors que c’est bien ce qui
t’arrive. En plus c’est toi qui l’as choisi, putain. Tu pourrais pas assumer ce
que tu fais au moins une fois dans ta vie, sans nous en foutre plein la tronche ?
Sans monopoliser tous les sujets de conversation, toute l’attention de
maman ? Tu nous saoules tellement avec ton Erasmus qu’elle ne parle plus
que de ça. Je l’entends quand elle a Tata au téléphone. Elle ne parle que de
toi. Et toi, avec tes notes parfaites, ton dossier parfait, ton copain parfait,
tu t’en vas pile à l’endroit que tu voulais pour y faire ce que tu rêvais de
faire et t’es toujours pas contente. Non, mademoiselle angoisse, mademoiselle
pleure et fait tout un ramdam, tout ça pour qu’on te plaigne alors même que
tout va bien dans ta putain de vie parfaite ! Et comme tu es parfaitement
organisée, tu te retrouves là à pleurnicher parce que t’as plus rien à faire alors que tu
pourrais tout aussi bien en être simplement contente et profiter d’être ici avant
de t’en aller. Profiter de Damien, de nous, aussi, accessoirement. Mais non, tu
préfères te morfondre dans ta mare de larmes, rester à trembler dans ton coin
comme une idiote tout ça parce que t’as peur de pas y arriver alors que tout,
tout ce que tu entreprends tu le réussis toujours et que tout, tout ce que tu
fais est toujours désespérément parfait. »
Marion avait voulu nuancer, préciser que, tout de
même, ce n’était pas tout à fait son rêve, elle ne voulait pas partir en
Erasmus, on lui avait un peu forcé la main… Mais la colère de sa sœur était
telle qu’elle lui cloua les mâchoires. Elle se sentait minable. Tellement loin
d’être la perfection incarnée qu’elle lui reprochait d’être. Aurélie la
toisait, ses prunelles brunes brillant d’une hostilité qu’elle ne lui avait que très rarement vue. En suspens. Quelques braises pour raviver le feu de cette
dispute qu’elle attisait depuis longtemps ? Trop tard, elle se sentait
déjà vaincue. Réduite en cendres. Impuissante, elle sentit les larmes monter,
lance d’eau obsolète contre les flammes victorieuses. Les yeux baissés, elle
tenta un vague mouvement défensif.
« Mais… c’est pas facile tu sais… Tout le
monde a repris les cours, Nelly est partie, je peux pas vraiment me projeter… C’est
pas facile quoi, j’me retrouve un peu toute seule et j’ai rien à faire pour
m’occuper…
- Ah, parce que nous on est pas là. En même temps
ça pourrait aussi bien être le cas puisqu’il n’y a que toi qui comptes.
- Mais Aurélie… »
Elle s’arrêta net. L’expression de son visage était
si transparente qu’elle la gifla en pleine face. Tu me dégoûtes. Sa sœur attendit un instant une réponse qui ne vint
pas. Confirmant son opinion. Elle ferma brusquement la porte et cria au
travers :
« On mange, au fait. »
Marion essuya ses pleurs inutiles. Elle sentait
bien qu’Aurélie était à cran depuis qu’elle avait réétabli ses quartiers dans
la résidence familiale. Cette éruption subite ne l’étonnait qu’à moitié – ce
n’aurait pas été la première fois qu’elles se fritaient, toutes les deux.
C’était la violence de l’explosion qui l’avait prise par surprise. A croire que
sa sœur avait emmagasiné énormément de récriminations à son égard en attendant
l’occasion de les lui déverser dessus. Elle l’avait cru simplement irritée, une
raison x prolongeant sa crise d’adolescence, exacerbant son tempérament
volcanique… Mais elle n’avait pas imaginé une seule seconde être la source de
cette humeur exécrable. Elle ne pensait pas avoir été aussi abjecte… Etait-elle
vraiment aussi égocentrique qu’Aurélie l’avait décrit ? Elle qui avait
horreur de ce trait de caractère…
Maintenant qu’elle y pensait, c’était vrai qu’elle
avait beaucoup parlé. De ses inquiétudes quant aux changements à venir, des
démarches qui lui restaient à accomplir, de ses découvertes sur le site
internet de l’université… Mais c’était légitime, quand on s’apprêtait à changer
d’environnement, voire de vie… La famille était là pour ça, pour encourager…
non ? Peut-être avait-elle exagéré, en effet. Peut-être exagérait-elle aussi
l’importance de ce départ. Un événement dérisoire affectant l’existence d’un
grain de poussière parmi des milliards d’autres… Peut-être Aurélie avait-elle
raison. Peut-être ne savait-elle pas vraiment vivre, finalement. Elle avait
toujours trouvé sa petite sœur mille fois plus courageuse qu’elle. Elle
n’hésitait pas comme elle quand il s’agissait de prendre une décision. Elle avait
toujours été plus ferme, plus assurée. Elle, elle ne savait pas. Elle n’était
jamais sûre. Elle ne pouvait pas s’empêcher de douter, de s’interroger, de
peser le pour et le contre... Et d’angoisser, oui. Avant. Après. Pendant. Au
cas où elle prendrait, serait en train de prendre, aurait pris la mauvaise
décision. Pourtant, si on considérait les choses de façon objective, c’était
vrai que tout lui réussissait. Mais subsistait toujours cette anxiété en elle,
ce besoin de réconfort, d’approbation permanente. Sans qu’elle comprenne bien
pourquoi. C’était planté en elle, comme un germe qui n’attendait qu’une
occasion, qu’une brèche, pour grandir, grossir, jusqu’à l’enserrer, l’étrangler
de ses racines, de ses tiges et de ses feuilles, l’aveugler par le poison de sa
sève. Comme du chiendent, il repoussait après avoir été arraché. C’était si
fréquent qu’elle avait abandonné le combat. C’était à peine si elle y prêtait
attention à présent. Habituée à n’être qu’une marionnette victime de ses
émotions. Une poupée de chiffon dépassée par l’ampleur du sortilège vaudou
qu’on lui avait jeté.
Hypersensibilité. C’était la maladie dont elle
subissait les affres depuis sa naissance.
Cela ne l’empêchait pas tout à fait de s'accomplir, cela dit. Elle arrivait à être efficace, parfois. En quête d’une
confirmation, elle se saisit de sa liste de « choses importantes à faire
avant de partir », papier flétri vacillant au sommet d’une pile de
t-shirts, chaque élément inscrit rayé avec application.
Banque – truc
option internationale
Changer € -> £
Sécu -> assurance
-> mutuelle
Logement -> caution
-> prévenir résidence date d'arrivée
-> réserver bedding
pack
-> demander adresse précise pour l'inscription au Mirail
Fac -> Reading : online enrolment
-> Toulouse : inscription fac (cf liste docs pour inscription administrative et pédagogique)
Il ne lui restait plus qu’à attendre que le Study abroad office lui renvoie son provisional learning agreement sur
lequel figurait la liste des cours où elle avait été acceptée (ou non
acceptée). Elle avait aussi
déjà acheté un adaptateur pour les prises électriques.
Un seul item n’avait pas été raturé :
Sac
Elle contempla avec un soupir découragé les
décombres de sa chambre ravagée par son semblant de premier tri. Sans doute
aurait-elle besoin d’une liste à part pour noter tous les éléments indispensables
au bon déroulement de son séjour. Une foule d’objets se mit aussitôt à léviter
dans sa tête, se pressant les uns contre les autres dans un désordre carnavalesque.
Elle s’empara du bloc-notes qui dépassait de son bureau pour les nommer les uns
après les autres avant qu’ils ne lui échappent, allant jusqu’à se mêler
elle-même à la foule pour récupérer les plus malins qui tentaient de
s’éclipser par les coulisses.
« MARION ! ON T’ATTEND ! »
Les objets se fracassèrent au sol tandis que le
bloc-notes vola dans les airs. Ces moments d’absence la rendaient de plus en
plus nerveuse lorsque la réalité reprenait ses droits. Elle tâcha au mieux de
calmer les battements de son cœur avant de répondre en bondissant vers la porte :
« Pardon, désolée, j’arrive ! »
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