3 February 2014

Création longue - Extrait 3 (Chapitre 1)

« Il me reste plus que le plan d’étude provisoire pour Galway à faire et les relevés de notes à récupérer et après j’ai fini ! Rah, ça va être long d’attendre avril ! Je tiens déjà plus en place !
- Ça c’est parce que tu en es à ton troisième expresso… Comme si tu avais besoin de café pour sauter partout, de toute façon.
- Très drôle Selma ! Tu garderais les deux petits monstres que je me coltine tous les lundis toi aussi tu ferais dans la caféine. Ce qui reste mieux que la nicotine, à ce que je sache. Tu devais pas arrêter de fumer toi cette année ?
- Mais c’est que ça te rend agressive !
- Et encore, je me retiens ! Je peux même pas encore légitimement me plaindre puisque j’ai pas rendu le dossier. Ah putain, il va vraiment falloir que je me trouve quelque chose à faire pour m’occuper en attendant, je vais devenir folle !
- Y’a Yannick qui va sans doute s’inscrire dans un club de sport, vous pourrez y aller ensemble…
- Yannick ?! Dans un club de sport ?
- Sérieux ?
- Il a flashé sur un coach…
- Ah ! Je comprends mieux, tout de suite…
- Mais, attends, même… Comment est-ce qu’il a pu rencontrer le coach en question ? Il faudrait qu’il soit d’abord rentré dans le club… Et à moins qu’il l’ait vu par la fenêtre…
- Il l’a rencontré en faisant du covoiturage un week-end.
- Haha, sacré Yannick ! Je l’imagine trop dire de la merde juste pour pouvoir lui tenir la jambe. Ah mais justement, je voulais m’inscrire dans un club, histoire de me tonifier, me muscler un peu… Ça se passe comment dans ton club ? Enorme !
- Il se retrouve toujours dans de ces situations celui-là…
- Oui… Bizarrement, je doute que le type fasse ses courses dans le même rayon que lui. Ce ne serait pas la première fois qu’il parie sur le mauvais cheval en plus… mais j’ai pas le cœur de le lui dire.
- Remarque ça pourrait être drôle d’aller faire du sport avec lui, faudra que je lui en parle !
- Arrête, tu vas juste l’humilier sur les tapis… ! Son but c’est de briller devant le gars, je te rappelle. Si tu te ramènes avec ta tresse et ton jogging…
- Roh, tout de suite… C’est toi qui me l’as suggéré je te signale !
- C’était pour rire… Oh et puis, de toute façon, il n’avait aucune chance de le séduire de cette manière alors… Débrouillez-vous tous les deux, vous m’agacez.
- Ça va pas ?
- Si, très bien. Juste fatiguée. Le stress des exams.
- En mars ? T’es un peu en avance, non ?
- Je sais pas comment c’est en sciences humaines mais en droit il vaut mieux savoir s’y prendre à l’avance, justement.
- Wah l’autre, hé… Je rigolais Selma, t’as pas besoin de te la jouer juriste rigide/porte de prison. Bon, de toute façon, je peux pas rester plus longtemps alors je discuterai cardio avec Yannick une autre fois. Je vais juste me prendre une barre de céréales, passer au pipi-room et j’y go. »
Elle descendit les dernières gouttes qui stagnaient au fond de son verre avant de bondir vers le comptoir.
« Ça va Selma, t’es sûre ?
- Oui, oui. Désolée, je suis fatiguée. Quand elle est survoltée comme ça, j’ai un peu de mal.
- Je me doute.
- Je t’admire des fois Marion, tu sais ? Je pourrais vraiment pas traîner avec elle tous les jours.
- Oui, je sais… Des fois je m’admire aussi. »
Elles pouffèrent par-dessus leur tasse. Selma jeta un coup d’œil à Nelly, qui sautillait sur place dans la file d’attente, le nez en l’air et un sourire vague sur le visage.
« Elle a une de ces énergies…
- Oui… »
Marion n’avait que très peu décollé le nez de son café depuis qu’elles s’étaient installées à leur point de rendez-vous habituel, à deux pas de chez Selma et Yannick.
« Et toi Marion. Comment tu vas ? »
Elle leva les yeux sur elle et se trouva très mal à l’aise face aux deux perles noires qui la fixaient avec intensité.
« Quoi moi ? Ça va très bien, moi…
- Arrête Marion... Tu crois vraiment que j’ai pas remarqué que tu étais davantage concentrée sur le déchiquetage minutieux de ta sucrette que sur notre conversation ? Ça fait quoi, quinze ans qu’on se connaît et tu penses encore que je ne suis pas capable de voir quand tu ne vas pas bien ?
- Si, bien sûr… »
Elle soupira.
« Nelly a parlé de son dossier Erasmus pendant vingt minutes et toi tu n’as pas dit un mot. Or, c’est supposé te concerner aussi, maintenant… Tu as changé d’avis ?
- Non, non… Enfin… non. Je n’ai pas le choix de toute façon, il faut que je le fasse. »
Elle touilla un peu plus le reste de son café noir refroidi.
« C’est à cause de Damien, c’est ça ?
- Non… Enfin…
- Enfin si quoi. Tu peux me le dire clairement tu sais. Ce n’est pas parce que vous avez un souci en ce moment que votre couple ne fonctionne plus, je ne vais pas vous juger.
- Oui je sais…
- Mais ?
- Mais c’est pas juste un souci en ce moment, justement. S’il le prend mal déjà maintenant, j’ose même pas imaginer comment ce sera quand je partirai. Et comment on pourra vivre le truc sereinement pendant neuf mois… C’est ça qui me fait peur.
- Oh, Marion… »
Selma saisit la main qui traînait à côté des lambeaux de papier tandis que Marion tentait vainement de camoufler les larmes qui embuaient ses cils de l'autre.
« Je me sens bête de me mettre dans des états pareils… Surtout ici, en plus.
- Mais non enfin, c’est tout à fait normal, tu tiens à lui. Mais t’en fais pas, va. Vous avez pas encore eu la chance d’en reparler, si ? Quand est-ce que c’était que tu lui as annoncé que tu voulais partir ?
- Jeudi.
- Bon. Et depuis ?
- Depuis quelques textos, on s’est appelé… Mais ça reste super froid, j’ai pas osé réaborder le sujet.
- Par téléphone c’est pas le mieux de toute façon. Vous vous voyez quand ?
- Demain soir…
- Et bien voilà ! Vous allez en rediscuter et dédramatiser les choses. Tu vas voir. Je suis sûre qu’il a réfléchi de son côté aussi.
- C’est pas forcément bon signe qu’il réfléchisse.
- Dis-donc, selon la façon dont on le prend ça peut ne pas être très flatteur pour lui, ça. On pourrait croire que ça ne lui arrive pas souvent.
- Tu vois ce que je veux dire… !
- Mais tu as souri au moins, c’est déjà ça. Ne t’inquiète pas comme ça, ma belle. Ça sert à rien de te faire du mauvais sang tant que vous en avez pas reparlé. C’est normal que ça lui ait fait un choc, il a besoin de digérer, c’est tout. Laisse-lui un peu de temps.
- Oui tu as sans doute raison… mais ça me fait tellement peur.
- C’est normal ma belle, c’est normal.
- Allez c’est parti, je vais mater du monstre, woo ! Bah, Marion, qu’est-ce qui va pas ?
- T’inquiète c’est rien…
- Mais non c’est pas rien ! Ne minimise pas comme ça, tu as le droit d’être inquiète.
- Ah, c’est encore à cause de ton prince, ça. Gisèle, faut pas voir les choses comme ça ! Je t’ai déjà dit, si tu penses à tout ce que tu laisses derrière toi, forcément tu deviens dingue. Et comme on est encore sûres de rien, on peut pas encore se projeter dans notre destination, même pas se balader dedans avec Googlemaps, donc oui, ça craint un max pour l’instant parce qu’on nage dans le flou et l’incertitude. Mais j’te promets, c’est le premier truc qu’on fera une fois qu’on sera fixées ! On va se faire de ces promenades virtuelles ma fille, quelque chose de bien ! Tu voudras déjà y être ! Et en attendant, ce qu’il faut faire, c’est profiter de cet éventail de possibilités. T’as déjà choisi tes trois villes, non ? C’est celles que tu m’as dites ?
- Je suis pas encore tout à fait sûre, faut que je les revoies…
- Hé ben concentre-toi sur le dossier, choisis tes villes, google-les à mort, liste tous les trucs qui te font envie, le pourquoi du comment de tout ce qui sera génial dans ces villes-là, imagine-toi dans les trois à la fois et écris des méga lettres de motivation à la Marion qui feront que les profs auront juste envie de brûler tous les autres dossiers en comparaison avec le tien. Y’a pas photo, ils te donneront ton premier choix ! Alors te morfonds pas dans tes hypothèses irréalisto-négatives de Gisèle dépressive qui n’ont aucun fondement. Parce que ton gus, s’il a ne serait-ce qu’un micro-têtard d’intelligence (et vu qu’il est quand même en sciences de l’ingénieur, j’imagine qu’il en a même un peu plus que ça), il te laissera pas tomber sous prétexte que tu seras à une heure d’avion de lui pendant même pas un an ou sinon il a de la merde dans les yeux et les couilles pas super bien accrochées. J’ai pas raison ?
- Si, sans doute…
- Et toi Selma, t’es d’accord ou t’es pas d’accord ?
- Entièrement d’accord Nelly. Tu es l’incarnation de la sagesse contemporaine.
- Ah, merci ! Enfin quelqu’un qui me reconnaît à ma juste valeur. Non, plus sérieusement Marion, vois pas ce voyage comme un supplice biblique avant même qu’il ait commencé, quoi. Motive-toi, c’est une super occasion de voir autre chose, de vivre la Grande-Bretagne de l’intérieur, de revenir avec un anglais du feu de Dieu et un accent méga posh qui fera briller plein d’étoiles dans les yeux des profs ! Je vais avoir l’air con moi, à côté, avec mon accent irlandais. Vois ça comme ton projet, ton expérience à toi. Si ça se trouve ça sera même une bonne chose pour vous deux de vivre votre relation différemment, petit couple pépère là. Allez, faut que j’y aille moi ! Je suis déjà à la bourre ! »
Elle s’entoura de son foulard, s’empara de son blouson sans prendre le temps de l’enfiler, déposa un baiser sonore sur la joue de Marion assorti d’un câlin brutal et s’élança vers la porte, bousculant Yannick qui venait d’entrer. Elle prit le temps de se retourner pour lui plaquer deux bises et lui crier un « Bonjour, au revoir, j’suis en retard ! » enthousiaste avant de sortir en trombe. Légèrement désorienté, il s’assit à leur table et retira précautionneusement chacune de ses couches de vêtements, les regardant tour à tour.
« Tout va bien, elle va bien Nelly ? Et vous, ça va ? Bah, Marion, qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle s’essuyait les yeux avec son mouchoir, leur adressant un sourire tremblotant.
« T’inquiète pas Yann, ça va. Je vois Damien demain, je suis un peu inquiète, c’est tout. »
Selma serra sa main qu’elle tenait toujours dans la sienne et se rapprocha pour lui frotter le dos, compatissante.
« Nelly a raison, tu sais. Il faut pas te pourrir la vie comme ça. Tu verras bien comment ça se passe demain mais à mon avis, tu n’as pas à t’en faire. Vous êtes ensemble depuis plus de deux ans maintenant, il va pas te plaquer du jour au lendemain ! Et puis tu pars pas au Japon, non plus. Londres c’est à deux heures d’ici, même pas. Concentre-toi sur l’aspect positif, sur ce que cet objectif représente pour toi. Tu vas découvrir plein de nouvelles choses, tu vas voyager, tu vas rencontrer des gens ! Et tu vas tellement progresser avec une vie 100% en anglais ! Rappelle-toi comme tu étais déçue l’année dernière, quand tu t’es rendu compte que beaucoup de tes cours étaient en français. Tu vas pouvoir t’immerger à fond, ça va être super ! »
Elle hocha la tête, reconnaissante.
« Merci Selma. Vous êtes tous super.
- Vous parlez d’Erasmus, non ? Non parce que là je me pose des questions quand même. J’entre et Nelly me rentre dedans avant de partir en courant, je m’assois et Petit soleil se met à pleurer… Toi t’es contente de me voir au moins Selma ou tu vas m’annoncer que je dois dégager de l’appart’ d’ici deux jours ?
- T’es bête, Yannick. Ça n’a rien à voir avec toi.
- Petit soleil… j’avais oublié que tu m’appelais comme ça.
- J’avoue que j’ai pas dû utiliser ce pseudo depuis…
- L’école primaire ?
- Non, lycée je dirais. Non parce qu’aujourd’hui c’était suffisamment surréaliste comme ça, j’ai pas besoin qu’on m’en rajoute.
- Surréaliste ?
- Bizarre, si tu veux.
- Non mais ça va, je ne suis peut-être pas en histoire de l’Art comme toi, ô cher et bien-aimé coloc’, mais je sais quand même ce que surréaliste veut dire. Je me demandais pourquoi ta journée était surréaliste, c’est tout.
- Ben, ça y est, je me suis inscrit au club de sport. J’aurais jamais cru faire une chose pareille un jour. De mon plein gré en plus.
- T’as vu le mec alors ?
- Oui, mais c’est pas lui qui m’a fait le bilan… C’était une fille. Et je crois que je lui plais, en plus. »

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