« Il me reste plus que le plan d’étude
provisoire pour Galway à faire et les relevés de notes à récupérer et après
j’ai fini ! Rah, ça va être long d’attendre avril ! Je tiens déjà
plus en place !
- Ça c’est parce que tu en es à ton troisième
expresso… Comme si tu avais besoin de café pour sauter partout, de toute façon.
- Très drôle Selma ! Tu garderais les deux
petits monstres que je me coltine tous les lundis toi aussi tu ferais dans la
caféine. Ce qui reste mieux que la nicotine, à ce que je sache. Tu devais pas
arrêter de fumer toi cette année ?
- Mais c’est que ça te rend agressive !
- Et encore, je me retiens ! Je peux même pas
encore légitimement me plaindre puisque j’ai pas rendu le dossier. Ah putain,
il va vraiment falloir que je me trouve quelque chose à faire pour m’occuper en
attendant, je vais devenir folle !
- Y’a Yannick qui va sans doute s’inscrire dans un
club de sport, vous pourrez y aller ensemble…
- Yannick ?! Dans un club de sport ?
- Sérieux ?
- Il a flashé sur un coach…
- Ah ! Je comprends mieux, tout de suite…
- Mais, attends, même… Comment est-ce qu’il a pu
rencontrer le coach en question ? Il faudrait qu’il soit d’abord rentré
dans le club… Et à moins qu’il l’ait vu par la fenêtre…
- Il l’a rencontré en faisant du covoiturage un week-end.
- Haha, sacré Yannick ! Je l’imagine trop dire
de la merde juste pour pouvoir lui tenir la jambe. Ah mais justement, je
voulais m’inscrire dans un club, histoire de me tonifier, me muscler un peu… Ça
se passe comment dans ton club ? Enorme !
- Il se retrouve toujours dans de ces situations
celui-là…
- Oui… Bizarrement, je doute que le type fasse ses
courses dans le même rayon que lui. Ce ne serait pas la première fois qu’il
parie sur le mauvais cheval en plus… mais j’ai pas le cœur de le lui dire.
- Remarque ça pourrait être drôle d’aller faire du
sport avec lui, faudra que je lui en parle !
- Arrête, tu vas juste l’humilier sur les
tapis… ! Son but c’est de briller devant le gars, je te rappelle. Si tu te
ramènes avec ta tresse et ton jogging…
- Roh, tout de suite… C’est toi qui me l’as suggéré
je te signale !
- C’était pour rire… Oh et puis, de toute façon, il
n’avait aucune chance de le séduire de cette manière alors… Débrouillez-vous
tous les deux, vous m’agacez.
- Ça va pas ?
- Si, très bien. Juste fatiguée. Le stress des
exams.
- En mars ? T’es un peu en avance, non ?
- Je sais pas comment c’est en sciences humaines
mais en droit il vaut mieux savoir s’y prendre à l’avance, justement.
- Wah l’autre, hé… Je rigolais Selma, t’as pas
besoin de te la jouer juriste rigide/porte de prison. Bon, de toute façon, je
peux pas rester plus longtemps alors je discuterai cardio avec Yannick une
autre fois. Je vais juste me prendre une barre de céréales, passer au pipi-room
et j’y go. »
Elle descendit les dernières gouttes qui stagnaient
au fond de son verre avant de bondir vers le comptoir.
« Ça va Selma, t’es sûre ?
- Oui, oui. Désolée, je suis fatiguée. Quand elle
est survoltée comme ça, j’ai un peu de mal.
- Je me doute.
- Je t’admire des fois Marion, tu sais ? Je pourrais vraiment
pas traîner avec elle tous les jours.
- Oui, je sais… Des fois je m’admire aussi. »
Elles pouffèrent par-dessus leur tasse. Selma jeta
un coup d’œil à Nelly, qui sautillait sur place dans la file d’attente, le nez
en l’air et un sourire vague sur le visage.
« Elle a une de ces énergies…
- Oui… »
Marion n’avait que très peu décollé le nez de son café
depuis qu’elles s’étaient installées à leur point de rendez-vous habituel, à
deux pas de chez Selma et Yannick.
« Et toi Marion. Comment tu vas ? »
Elle leva les yeux sur elle et se trouva très mal à
l’aise face aux deux perles noires qui la fixaient avec intensité.
« Quoi moi ? Ça va très bien, moi…
- Arrête Marion... Tu crois vraiment que j’ai pas
remarqué que tu étais davantage concentrée sur le déchiquetage minutieux de ta
sucrette que sur notre conversation ? Ça fait quoi, quinze ans qu’on se
connaît et tu penses encore que je ne suis pas capable de voir quand tu ne vas
pas bien ?
- Si, bien sûr… »
Elle soupira.
« Nelly a parlé de son dossier Erasmus pendant
vingt minutes et toi tu n’as pas dit un mot. Or, c’est supposé te concerner
aussi, maintenant… Tu as changé d’avis ?
- Non, non… Enfin… non. Je n’ai pas le choix de
toute façon, il faut que je le fasse. »
Elle touilla un peu plus le reste de son café noir refroidi.
« C’est à cause de Damien, c’est ça ?
- Non… Enfin…
- Enfin si quoi. Tu peux me le dire clairement tu
sais. Ce n’est pas parce que vous avez un souci en ce moment que votre couple
ne fonctionne plus, je ne vais pas vous juger.
- Oui je sais…
- Mais ?
- Mais c’est pas juste un souci en ce moment,
justement. S’il le prend mal déjà maintenant, j’ose même pas imaginer comment
ce sera quand je partirai. Et comment on pourra vivre le truc sereinement
pendant neuf mois… C’est ça qui me fait peur.
- Oh, Marion… »
Selma saisit la main qui traînait à côté des
lambeaux de papier tandis que Marion tentait vainement de camoufler les larmes
qui embuaient ses cils de l'autre.
« Je me sens bête de me mettre dans des états
pareils… Surtout ici, en plus.
- Mais non enfin, c’est tout à fait normal, tu
tiens à lui. Mais t’en fais pas, va. Vous avez pas encore eu la chance d’en
reparler, si ? Quand est-ce que c’était que tu lui as annoncé que tu
voulais partir ?
- Jeudi.
- Bon. Et depuis ?
- Depuis quelques textos, on s’est appelé… Mais ça
reste super froid, j’ai pas osé réaborder le sujet.
- Par téléphone c’est pas le mieux de toute façon. Vous
vous voyez quand ?
- Demain soir…
- Et bien voilà ! Vous allez en rediscuter et
dédramatiser les choses. Tu vas voir. Je suis sûre qu’il a réfléchi de son côté
aussi.
- C’est pas forcément bon signe qu’il réfléchisse.
- Dis-donc, selon la façon dont on le prend ça peut
ne pas être très flatteur pour lui, ça. On pourrait croire que ça ne lui arrive pas
souvent.
- Tu vois ce que je veux dire… !
- Mais tu as souri au moins, c’est déjà ça. Ne
t’inquiète pas comme ça, ma belle. Ça sert à rien de te faire du mauvais sang
tant que vous en avez pas reparlé. C’est normal que ça lui ait fait un choc, il
a besoin de digérer, c’est tout. Laisse-lui un peu de temps.
- Oui tu as sans doute raison… mais ça me fait
tellement peur.
- C’est normal ma belle, c’est normal.
- Allez c’est parti, je vais mater du monstre, woo !
Bah, Marion, qu’est-ce qui va pas ?
- T’inquiète c’est rien…
- Mais non c’est pas rien ! Ne minimise pas
comme ça, tu as le droit d’être inquiète.
- Ah, c’est encore à cause de ton prince, ça.
Gisèle, faut pas voir les choses comme ça ! Je t’ai déjà dit, si tu penses
à tout ce que tu laisses derrière toi, forcément tu deviens dingue. Et comme on
est encore sûres de rien, on peut pas encore se projeter dans notre
destination, même pas se balader dedans avec Googlemaps, donc oui, ça craint un
max pour l’instant parce qu’on nage dans le flou et l’incertitude. Mais j’te
promets, c’est le premier truc qu’on fera une fois qu’on sera fixées ! On
va se faire de ces promenades virtuelles ma fille, quelque chose de bien !
Tu voudras déjà y être ! Et en attendant, ce qu’il faut faire, c’est
profiter de cet éventail de possibilités. T’as déjà choisi tes trois villes,
non ? C’est celles que tu m’as dites ?
- Je suis pas encore tout à fait sûre, faut que je
les revoies…
- Hé ben concentre-toi sur le dossier, choisis tes
villes, google-les à mort, liste tous les trucs qui te font envie, le pourquoi
du comment de tout ce qui sera génial dans ces villes-là, imagine-toi dans les
trois à la fois et écris des méga lettres de motivation à la Marion qui feront
que les profs auront juste envie de brûler tous les autres dossiers en
comparaison avec le tien. Y’a pas photo, ils te donneront ton premier
choix ! Alors te morfonds pas dans tes hypothèses irréalisto-négatives de
Gisèle dépressive qui n’ont aucun fondement. Parce que ton gus, s’il a ne
serait-ce qu’un micro-têtard d’intelligence (et vu qu’il est quand même en
sciences de l’ingénieur, j’imagine qu’il en a même un peu plus que ça), il te
laissera pas tomber sous prétexte que tu seras à une heure d’avion de lui
pendant même pas un an ou sinon il a de la merde dans les yeux et les couilles
pas super bien accrochées. J’ai pas raison ?
- Si, sans doute…
- Et toi Selma, t’es d’accord ou t’es pas d’accord
?
- Entièrement d’accord Nelly. Tu es l’incarnation
de la sagesse contemporaine.
- Ah, merci ! Enfin quelqu’un qui me reconnaît
à ma juste valeur. Non, plus sérieusement Marion, vois pas ce voyage comme un
supplice biblique avant même qu’il ait commencé, quoi. Motive-toi, c’est une
super occasion de voir autre chose, de vivre la Grande-Bretagne de l’intérieur,
de revenir avec un anglais du feu de Dieu et un accent méga posh qui fera briller plein d’étoiles
dans les yeux des profs ! Je vais avoir l’air con moi, à côté, avec mon
accent irlandais. Vois ça comme ton
projet, ton expérience à toi. Si ça se trouve ça sera même une
bonne chose pour vous deux de vivre votre relation différemment, petit couple
pépère là. Allez, faut que j’y aille moi ! Je suis déjà à la bourre ! »
Elle s’entoura de son foulard, s’empara de son
blouson sans prendre le temps de l’enfiler, déposa un baiser sonore sur la joue
de Marion assorti d’un câlin brutal et s’élança vers la porte, bousculant
Yannick qui venait d’entrer. Elle prit le temps de se retourner pour lui
plaquer deux bises et lui crier un « Bonjour, au revoir, j’suis en
retard ! » enthousiaste avant de sortir en trombe. Légèrement
désorienté, il s’assit à leur table et retira précautionneusement chacune de
ses couches de vêtements, les regardant tour à tour.
« Tout va bien, elle va bien Nelly ? Et
vous, ça va ? Bah, Marion, qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle s’essuyait les yeux avec son mouchoir, leur adressant
un sourire tremblotant.
« T’inquiète pas Yann, ça va. Je vois Damien demain,
je suis un peu inquiète, c’est tout. »
Selma serra sa main qu’elle tenait toujours dans la
sienne et se rapprocha pour lui frotter le dos, compatissante.
« Nelly a raison, tu sais. Il faut pas te
pourrir la vie comme ça. Tu verras bien comment ça se passe demain mais à mon
avis, tu n’as pas à t’en faire. Vous êtes ensemble depuis plus de deux ans
maintenant, il va pas te plaquer du jour au lendemain ! Et puis tu pars
pas au Japon, non plus. Londres c’est à deux heures d’ici, même pas.
Concentre-toi sur l’aspect positif, sur ce que cet objectif représente pour
toi. Tu vas découvrir plein de nouvelles choses, tu vas voyager, tu vas
rencontrer des gens ! Et tu vas tellement progresser avec une vie 100% en
anglais ! Rappelle-toi comme tu étais déçue l’année dernière, quand tu
t’es rendu compte que beaucoup de tes cours étaient en français. Tu vas pouvoir
t’immerger à fond, ça va être super ! »
Elle hocha la tête, reconnaissante.
« Merci Selma. Vous êtes tous super.
- Vous parlez d’Erasmus, non ? Non parce que
là je me pose des questions quand même. J’entre et Nelly me rentre dedans avant
de partir en courant, je m’assois et Petit soleil se met à pleurer… Toi t’es
contente de me voir au moins Selma ou tu vas m’annoncer que je dois dégager de
l’appart’ d’ici deux jours ?
- T’es bête, Yannick. Ça n’a rien à voir avec toi.
- Petit soleil… j’avais oublié que tu m’appelais
comme ça.
- J’avoue que j’ai pas dû utiliser ce pseudo
depuis…
- L’école primaire ?
- Non, lycée je dirais. Non parce qu’aujourd’hui
c’était suffisamment surréaliste comme ça, j’ai pas besoin qu’on m’en rajoute.
- Surréaliste ?
- Bizarre, si tu veux.
- Non mais ça va, je ne suis peut-être pas en
histoire de l’Art comme toi, ô cher et bien-aimé coloc’, mais je sais quand
même ce que surréaliste veut dire. Je me demandais pourquoi ta journée était
surréaliste, c’est tout.
- Ben, ça y est, je me suis inscrit au club de
sport. J’aurais jamais cru faire une chose pareille un jour. De mon plein gré
en plus.
- T’as vu le mec alors ?
- Oui, mais c’est pas lui qui m’a fait le bilan…
C’était une fille. Et je crois que je lui plais, en plus. »
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