3 February 2014

Création longue - Extrait 2 (Chapitre 1)

« Oui ben c’est bien, qu’est-ce que tu veux que je te dise. Fais-le si c’est ce que tu veux. »
Il triturait la télécommande, grattant avec son ongle la pellicule de plastique qui s’effritait entre les touches, pluie noire et poussiéreuse sur les boutons multicolores. Marion restait figée, ne sachant quoi dire pour le rassurer. C’était lui d’habitude, qui trouvait les bons mots, ceux qui apaisent, qui minimisent les doutes et les angoisses. Les rôles s’inversaient et elle demeurait muette, poisson hors de l’eau aux gros yeux ronds aussi vides que la bulle d’eau dans son cerveau. Elle peinait déjà à se rassurer elle-même. Candidement, elle avait espéré que cette fois encore il aurait su faire ressortir le bon côté qu’elle peinait à entrevoir, l’aurait encouragée, poussée en avant. Elle se rendait compte à présent à quel point cet espoir était puéril, égoïste même. C’était elle qui lui annonçait qu’elle partait et lui qui était supposé la réconforter. La prendre dans ses bras et lui dire que tout irait bien, comme il le faisait toujours. Elle aurait aimé trouver la même spontanéité en elle, la même chaleur dans son étreinte. L’embrasser et sourire, regarder son inquiétude fondre comme neige au soleil tandis qu’elle l’enlaçait. Peut-être était-ce ce qu’il attendait ? Elle était gelée sur place.
Fais-le si c’est ce que tu veux. C’est ce que sa mère lui avait dit aussi. Avec elle, ç’avait été facile. Elle était fière de son ambition, l’encourageait dans ses études, même si elle ne suivait pas toujours tout ou que l’intérêt lui échappait parfois. Elle comprenait les choses dans leur globalité. C’est ton rêve, vas-y. Mais ce n’était pas son rêve, ça. Ce n’était pas son rêve que de quitter Damien, sa famille et ses amis pour de l’inconnu. De quitter le soleil de son Sud-Ouest natal pour la brume et la pluie d’une île sans attache. Son rêve c’était l’après, continuer la fac, se spécialiser, se lancer dans la recherche. La continuité, le fleuve tranquille – pas une rupture. Elle n’avait pas besoin d’ailleurs, tout se trouvait déjà là. Toute cette histoire lui tombait dessus et la voilà coincée dans cette situation absurde, sa mère émue d’avance de la voir décoller, Nelly surexcitée, Damien recroquevillé. Et elle au milieu, qui ne ressentait rien de tout ça, juste cette chape de béton qui lui plombait les épaules et l’empêchait de voir quoique ce soit devant elle. Et toi alors ? Tu te situes où là-dedans ? Nulle part. Au milieu. Impuissante. Je l’annonce et je reste plantée là. J’attends.

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