Étendue sur la moquette, dans sa chambre. Des
scènes de la soirée jouées sur le plafond, son cerveau en guise de projecteur.
Les bobines se substituaient les unes aux autres, déraillant parfois dans le
changement avec un cliquetis bruyant. Son regard atterrit sur le mur de photos
qu’elle avait mis à jour en réaménageant sa chambre. Après le cinéma, l’expo
photo. Cernée d’images. Aussi présentes que le réel. Et encore plus pesantes,
parfois.
Selma et Yannick, ses deux amis d’enfance, qui
l’avaient accompagnée à chaque étape de sa scolarité.
Nelly, qui irradiait son quotidien d'une énergie
débordante depuis l’année dernière. Sans doute occupée en ce moment même à galoper
d’un sac à l’autre, s’engueulant avec toute sa famille pour mieux décompresser,
comme ils le faisaient toujours chez elle en période de tension.
Damien. Damien qui avait rassemblé les personnes
qu’elle aimait le plus au monde pour une soirée de départ anticipée. Damien qui
lui manquait d’avance et à qui elle n’osait pas le dire. Damien qu’elle avait
peur de perdre.
Sa famille. La photo mal cadrée qu’elle avait prise
pour le cinquante-cinquième anniversaire de sa mère. Son frère et sa sœur
autour de la reine de la fête, posant devant son gâteau. Cyril en train de
faire le con. Aurélie faisant mine de vouloir souffler les bougies pendant que
sa mère la repoussait vers l’arrière en riant. Cyril qui était en train de jouer à la Playstation
dans la pièce d'à côté. A qui elle avait l’impression de ne pas avoir vraiment parlé depuis des
lustres. Aurélie qui tirait la gueule en ce moment. Sa mère qui repassait
devant Desperate Housewives dans le
bureau.
Son père. Son père le jour de son mariage, sa femme
resplendissante à ses côtés. Marion savait qu’il lui faudrait retourner manger
chez eux avant de partir. Elle redoutait d’avance ce repas. Sa relation avec
sa belle-mère était cordiale, mais elle n’arrivait jamais à se sentir tout à
fait à l’aise. Toujours le même pincement désagréable, depuis le divorce, celui
de trahir sa mère dès qu’elle se mettait à apprécier les copines de son père.
Et maintenant il était remarié. Les choses n’étaient plus les mêmes entre eux
non plus. Elle avait grandi. Bien sûr qu’elle n’était plus la petite fille à
son papa. Lui aussi était devenu plus posé, plus sérieux, impliqué dans son
travail avec une passion qu’elle ne lui avait jamais connue. Mais c’était comme
si cette évolution, pourtant positive, avait cassé tout naturel entre eux. Il
convenait à présent de se comporter entre adultes. Son père exhibait des
chemises bien repassées, avec le col bien droit, veillait à avoir une
alimentation bien équilibrée, s’enquérait de ses derniers résultats
universitaires qu’il espérait toujours aussi bons, et lui demandait des
nouvelles de Damien, répétant entre deux phrases que c’était là un garçon bien.
La gêne de Marion n’avait fait que s’accentuer lorsqu’il avait mis en place le
rituel déplacé de lui glisser cinquante euros lorsqu’elle était sur le départ. Si
heureux de sa nouvelle réussite professionnelle (et personnelle) qu’il
souhaitait la partager ? Sans doute. Il ne se rendait pas compte que les
épaisseurs fines de ses billets oranges s’agglutinaient entre eux deux en un écœurant
mille-feuilles. Dénaturaient leur relation, marquant chacune de ses visites du
sceau de l’exceptionnel. Ce n’était pas cet amas sucré qui recollerait les
morceaux de la famille unie qu’ils formaient autrefois. Cela ne lui rendrait
pas le père qui arborait
fièrement le pyjama Snoopy qu’ils lui avaient choisi pour la fête des pères, qui les emmenait à McDonald’s le dimanche midi.
Celui qui enlaçait sa mère aux moments les plus inopportuns pour mieux la faire
râler, de préférence pendant qu’elle cuisinait. Cela ne réparerait pas la
fêlure que son départ avait causée.
Elle ferma les yeux, des impressions en négatif sur
les paupières. Adolescente elle s’était souvent sentie étouffer. Comme si ce
monde était trop petit pour elle, tout comme son corps peinait à contenir les
vagues violentes de ses émotions ravageuses. A cette période-là c’est vrai,
elle rêvait de partir. S’amusait à imaginer. Un monde parfait et rock’n’roll,
pour mieux coller à ses goûts musicaux de l’époque. Et l’Angleterre concordait
bien avec ce rêve fantasmé, puisqu'elle en adorait déjà la langue. Une Angleterre
idéalisée. Avec un bel Anglais rien que pour elle sur le quai de la gare.
Et puis elle avait rencontré Damien. C’était comme si le ciel, jusque-là si oppressant, avait repris sa juste place, loin de la terre, en hauteur, pour former la voûte étoilée qu’elle connaissait maintenant. Elle respirait, s’épanouissait, cheveux au vent, main dans la sienne. C’était cliché mais c’était vrai. Elle avait grandi d’un coup. Le tournesol avait trouvé l’orientation parfaite pour recevoir toute la lumière dont il avait besoin. Éclore, enfin ; enfoncer ses racines ; s’implanter. Mais était-elle de ces fleurs qui pouvaient s’adapter à n’importe quel terreau ? Refleurir à nouveau après avoir été arrachée ? Bien sûr, elle refleurirait, d’une façon ou d’une autre. Mais elle voulait que ses boutons restent inchangés. Les mêmes pétales et le même cœur. C’était ceux-là qui révélaient sa véritable couleur, son véritable parfum.
Et puis elle avait rencontré Damien. C’était comme si le ciel, jusque-là si oppressant, avait repris sa juste place, loin de la terre, en hauteur, pour former la voûte étoilée qu’elle connaissait maintenant. Elle respirait, s’épanouissait, cheveux au vent, main dans la sienne. C’était cliché mais c’était vrai. Elle avait grandi d’un coup. Le tournesol avait trouvé l’orientation parfaite pour recevoir toute la lumière dont il avait besoin. Éclore, enfin ; enfoncer ses racines ; s’implanter. Mais était-elle de ces fleurs qui pouvaient s’adapter à n’importe quel terreau ? Refleurir à nouveau après avoir été arrachée ? Bien sûr, elle refleurirait, d’une façon ou d’une autre. Mais elle voulait que ses boutons restent inchangés. Les mêmes pétales et le même cœur. C’était ceux-là qui révélaient sa véritable couleur, son véritable parfum.
La formule du bonheur était si rare. Si elle
l’avait trouvée maintenant et envoyait voler sa fiole se briser en mille
morceaux de l’autre côté de la Manche, qui sait quand et comment
parviendrait-elle à recréer la solution miracle ? Était-il seulement
possible de la recréer si on perdait, faute de soin, certains des éléments
principaux qui la composaient jusqu'ici ? Elle détailla les visages de tous ceux
qu’elle aimait, les uns après les autres. Revécut son émotion de la veille en
découvrant ses trois meilleurs amis bondir de derrière le canapé en criant
« Surprise ! ». Le sourire attendri de Damien lorsqu’elle se
blottit sur son épaule pour y cacher ses larmes.
Poussant un soupir sonore, elle se redressa pour
relire la carte qu’ils avaient tous signée pour lui souhaiter un bon voyage. Un
petit mot de chacun. La belle écriture italique de Selma. Les lettres rondes de
Nelly. Les bâtons tremblants de Yannick. Les lignes un peu enfantines de
Damien, touchantes par leur contraste avec sa méthodique maturité. Même David
avait trouvé un coin intact où griffonner un mot. Elle se tourna vers le cadeau
de Selma.
Tiens. Je
profite qu’ils soient tous obnubilés par le concours de Wii dance pour te
donner ça. Un cahier recouvert de madras. Fait main. Marion
passa longuement les doigts entre les plis du tissu utilisé pour renforcer la
couverture, s'attardant sur le papier des feuillets pour mieux en sentir
la douceur.
« Il est magnifique. J’adore toutes ces
couleurs…
- Je sais. C’est pour ça que je t’en ai fait un. Je
t’avais vu lorgner sur mon agenda, tu crois quoi.
- Merci Selma. Ça me touche beaucoup.
- Avec plaisir ma belle. »
Une dédicace à l’intérieur. Nouvelle étape, nouveau carnet. Ça va de pair quand on manie la plume
aussi bien que toi ! En espérant que tu te sentiras obligée de concilier
tes formidables aventures britanniques là-dedans puisque ce carnet t’a été
offert et fabriqué dans ce but (et avec amour !) par mes bons soins. Je
n’espère pas que tu passeras une super année là-bas, je sais déjà que ce sera
le cas. Bon vol, ma belle ! Je t’aime.
« Tu écriras, hein ?
- Oui, je sais pas encore quoi mais je
l’utiliserai, c’est sûr.
- En fait, j’ai eu une idée… Tu te souviens du
texto que tu m’as envoyé l’autre jour ? Quand tu es retombée sur ces vieux
journaux intimes qu’on s’était échangés ?
- Ah oui ! Qu’est-ce que j’ai rigolé ce
jour-là ! On volait pas très haut en troisième, quand même…
- Oui, j’avoue... Mais ça m'a donné une idée : je me suis dit que ça pourrait être chouette de recommencer.
- Comment ça ?
- Comment ça ?
- Si on le refaisait pour cette année.
- Sans les péripéties trépidantes de ma
non-relation avec Fabien ? Mais ça n’aurait aucun intérêt !
- Sérieusement Marion. J’aimerais bien vivre cette
expérience avec toi.
- Mais ce sera le cas Selma ! Je te raconterai
tout !
- Je sais bien qu’on se parlera. Il y a plutôt
intérêt ! Mais je sais aussi que cette année va me demander beaucoup
d’efforts pour passer en Master et que je ne serai peut-être pas toujours très rapide pour répondre
aux mails, par exemple. Alors je voulais te proposer quelque chose. Puisque tu
as toujours écrit…
- Bof, tu sais, j’écris pas des masses, hein…
C’était surtout au lycée que je prenais le temps de le faire. Ça fait trois
plombes que j’ai laissé mes ébauches d’histoires en plan.
- Justement. T’es toujours en train de répéter
qu’il faudrait que tu t’y remettes. Je me suis dit que cette année, c’était la
bonne occasion pour le faire. Je me doute que tu seras pas mal occupée, à mon
avis tu vas vivre beaucoup de choses passionnantes… Mais je suis sûre que si tu
prends le temps de les noter quelque part, ça peut donner quelque chose de très
intéressant. Je te connais Marion. Tu mets toujours ces projets-là de côté. Pas
parce que ça demande énormément de temps et d’énergie, parce que tu es
quelqu’un de travailleur et de dynamique quoique tu en penses. Mais parce que
ça te fait peur. Tu as aussi peur de réussir que d’échouer dans ces projets-là.
Parce que c’est ceux qui te tiennent le plus à cœur. Alors tu les enterres. Et
je trouve ça dommage. Alors cette année, je t’oblige un peu à te bouger les
fesses. Je t’offre ce carnet… et le deal, c’est que dès que tu as envie, tu
m’écris. Tu me confies tes états d’âme. Comme on avait fait à quinze ans. Sauf
que là, comme on se verra pas tous les jours pour se raconter ce qu’on s’est
écrit entre temps, on jouera vraiment le jeu. Je ne le lirai qu’à la fin de ton
séjour, quand tu seras rentrée. Bien sûr il y aura des doublons avec certaines
conversations qu’on aura eues entretemps, mais ce qui me plairait, ce serait de lire tes
impressions sur le moment. Comment tu as vécu l’arrivée, l’installation. Ton
stress en appréhendant les premiers cours. On s’en fout si après coup t’es pas
devenue pote avec la fille qui avait l’air cool et dont tu parles dans les
premières pages. Dans la vraie vie il y a toujours énormément de pistes qui
n’aboutissent sur rien. Moi je veux savoir ce que t’as ressenti en la
rencontrant et ce qu’elle t’a apporté, même si tu ne lui auras parlé que trois
fois dans toute l’année. Même si tu me raconteras quasiment la même chose par
mail. Recevoir tout ça à ton retour, ça fera comme un bilan de ton année, et je
suis sûre que même pour toi, ça sera très précieux. T’en dis quoi ?
- … C’est vrai que, maintenant que j’y pense, ils
servaient un peu à rien ces carnets, vu qu’on se racontait tout d’une journée
sur l’autre…
- Sur le coup, oui. Mais regarde comme ça nous fait
rire maintenant !
- Je suis pas sûre d’avoir très envie de retomber
sur ça dans dix ans et de rigoler de ce que j’ai marqué alors que je pensais
que c’était super profond sur le coup… Tout comme j’étais persuadée à quinze ans que Fabien
serait l’homme de ma vie, si seulement il prenait la peine de me remarquer.
- Ce sera différent Marion ! On n’est plus des
gamines maintenant. Forcément qu’il y aura des trucs qui te feront rire à la
relecture, c’est le recul qui fait ça. On se fait toujours des montagnes de
certains événements qui ne prennent qu’une place dérisoire dans notre parcours. Mais on ne pouvait pas le deviner !
- Oui sans doute…
- C’était juste une idée tu sais. Tu peux très bien
l’utiliser comme tu veux si ça ne te tente pas.
- Non c’est pas que ça me tente pas c’est juste
que… le principe des carnets c’est qu’on en avait chacun une pour se les
échanger ensuite. Le faire toute seule…
- T’inquiète, je m’en suis fait un nouveau aussi.
Avec le même tissu que pour celui-là. Je pourrai te raconter en long, en large
et en travers comment c’est dur la vie sans toi.
- Ah oui, sans plus personne à rassurer en
permanence, tu vas t’ennuyer c’est sûr…
- Ne dis pas n’importe quoi Marion. Je vais être
super triste sans toi. Tu imagines ? Ça fait quand même quinze ans qu’on
se connaît. Ça va faire vide… ! »
Au contraire d'elle-même, Selma ne pleurait que très
rarement. A part à la sortie d’un film particulièrement larmoyant. Marion
sentit ses incontournables alliées lacrymales se réveiller devant l’émotion
manifeste de son amie. Elle la serra dans ses bras.
« Et moi, qu’est-ce que je vais faire sans
toi ?
- Tu parles, tu vas rencontrer plein de gens trop
cools dès la première semaine et tu passeras ton temps à faire la
bringue !
- Je préfère nos soirées film débile.
- Mais non, tu verras. Ils en ont aussi en
Angleterre, des films débiles. »
Marion fit craquer le carnet en son milieu et
inspira profondément, le nez entre les pages. Elles sentaient encore la colle.
Tu m’écriras,
hein ? Oui, c’est promis. J’en ferai bon usage.
Je trouve le paragraphe sur "le père" très bien. La première moitié de cet extrait est émouvante d'une manière générale.
ReplyDeleteJ'adore la métaphore sur le tournesol! C'est top!
La référence au cahier recouvert de madras est très mignonne pour ma maman. Claire