Prologue
Janvier
2012
Des confettis. Le papier au fond du plateau. Froissé, raplani, plié et
replié avec la minutie d’un horloger myope, l’obstination d’un élève zen qui
serre ses mâchoires pour étouffer le cri qui résonne dans son crâne. Origamis
approximatifs lentement déchirés au fur et à mesure que la guirlande malmenée
arrive à ses limites. Bouquet final, feu d’artifice. Il ne reste plus rien de
la feuille d’origine, le message publicitaire sur les travaux d’aménagement de
l’aéroport désormais illisible. Puzzle éclaté, impossible à reconstituer. On
n’en devine même plus les couleurs. Tout gris délavé, tout indécis. Était-ce
réellement du gris ces morceaux informes aux teintes bleutées ?
De la pointe des baguettes incluses dans ma boîte
de nouilles, je fais danser les petits bouts de papier. J’aimerais qu’ils
s’animent comme dans cette scène d’American
Beauty où le vent valse avec un sac plastique, reflet de la beauté du monde
qui s’engouffre et transcende, même le plus trivial, le plus minuscule, le plus
sordide. Mais ils ne font que tressauter sur les zigzags incrustés dans le
plastoc du plateau, pathétiques insectes atterris sur le dos agitant leurs
pattes dans un pédalage aérien aussi stérile que dérisoire. Je pose brusquement
les baguettes, dernier tressaillement des scarabées gris mâché. Mon regard se laisse
happer par l’écran de télévision. Tennis. Les joueurs ne sont pas encore en
place. Ils apparaissent par intermittences, anges charnels vêtus de blanc,
comblant autant que possible l’attente de ce moment où ils devront faire leurs
preuves, sur cet onirique terrain bleu ciel futur témoin de leur destin.
L’erreur fatidique déclenchant le couperet de l’échec. La chance saisie à
l’instant T qui saura mener à la victoire.
Le bleu artificiel du terrain de sport, et ces
confettis qui agonisent entre des taches de sauce soja. C’est ce qui focalise
toute mon attention pendant que j’attends mon vol. Je surveille l’écran de
départ, au cas où serait affiché le numéro de ma porte d’embarquement. Toujours
rien. J’ai encore le temps. J’avais prévu large. Je commence à avoir
l’habitude. Ce n’est pourtant que la deuxième fois que j’y vais. Mais c’est
peut-être la première fois que je « rentre », je ne suis pas encore
sûre. Je ne suis plus sûre de grand-chose en ce moment.
Dans ma tête ce n’est ni bleu, ni gris. Ce n’est
même pas noir. C’est plutôt blanc. Mais un blanc opaque, terne, lourd. Un blanc
de plomb. L’absence de pensée, de sentiment. Une sorte d’inconscience éveillée.
Un vertige. Comme si j’étais au bord du vide. Mes sensations s’exacerbent d’une
acuité de nouveau-né pour neutraliser le trouble. Je perçois pour compenser. Je
tente tant bien que mal de m’ancrer dans le concret, dans la seule réalité de cet
instant présent. Mes baguettes de bois, les résidus filandreux qui subsistent à
l’endroit où elles étaient soudées avant que je ne les sépare. L’évolution
muette des tennismen sur ce terrain où se jouera bientôt le match décisif,
leurs gestes fantomatiques, à peine croyables, dans un pays très loin, loin de
l’endroit où je me trouve actuellement, encore plus loin de l’île où je serai
dans une heure et demie. La rumeur des gens qui traînent leurs valises autour
de moi, dans l’atmosphère électrisante et feutrée de cet entre-deux de science-fiction,
cet étrange sas du stand-by dont je suis progressivement devenue familière. J’essaie
de deviner, parmi les visages, qui s’envole, qui revient. Pour moi, c’est un
peu les deux à la fois. Un saut dans l’inconnu, à nouveau. Mais un inconnu que
je connais déjà, que j’ai apparemment peur de retrouver. Peur de m’y perdre,
définitivement ? Moi et tout ce qui me constituait jusqu’alors ? Ou
peur d’y trouver quelque chose, ou quelqu’un ? Sans doute les deux à la
fois, là aussi.
Porte 46. Qu’importe la réponse, elle m’y attend
déjà. Je rassemble mes déchets dans la boîte souillée, les confettis adhèrent
et se colorent au contact des gouttes de sauce brune, aussi rondes sur la
surface plastique de l’emballage que la rosée parmi les brins d’herbe le matin.
Je débarrasse mon plateau dans la poubelle et le dépose sur la pile. Je
déclipse la poignée de ma valise à roulettes. Un dernier regard à la fausse
table de pique-nique que j’abandonne derrière moi pour vérifier que je n’y ai
rien oublié. J’avance vers le
fond du terminal.
ouah c'est bien écrit! par contre j'ai déjà deviné qui est l'assassin. bises! Stéphane
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