« Peinaaaaard » commenta-t-il en découvrant la pièce.
Sa résidence faisait partie des plus
récentes. En consultant la carte, Marion avait constaté avec une pointe de
jalousie qu’elle se trouvait juste à côté du lac, en plus d’être placée en
plein campus. Elle n’osait se réjouir par avance de son propre hall mais
elle remarqua non sans un sournois plaisir qu’au lieu d’une vue sur le lac,
Bastien avait plutôt écopé d’une vue sur les travaux. Un panneau annonçait
fièrement l’ouverture de toutes nouvelles résidences pour septembre 2012. Dommage
pour cette année… ! Du reste, c'était en effet plutôt peinard. Sa
chambre disposait non seulement d’une salle de bains personnelle mais aussi
d’un lit double. Marion ne se souvenait plus de l’estimation du loyer à la
semaine pour ce type de chambre. Elle se souvenait surtout avoir très vite
abandonné l’idée d’en louer une. Les couleurs étaient un peu froides à son goût
mais la fenêtre prenait tout l’espace au-dessus du bureau. Très lumineux et
propre. Rien à redire. Elle espérait fortement pouvoir en dire autant de sa
propre chambre d’ici quelques minutes.
Bastien s’était laissé tomber
sur son lit sans même avoir ôté son blouson. Les bras en croix, il souriait aux
anges, prêtant autant d’attention à Marion qu’à ses bagages, laissés en plan
dans l’entrée. Elle hésita, mal à l’aise. Elle avait la désagréable impression
de s’immiscer dans son intimité. Etait-elle supposée l’attendre ? Comme
ils avaient cherché sa résidence ensemble, elle avait vaguement espéré qu’il l’escorterait
jusqu’à la sienne. C’était la suite logique, non ? D’autant qu’elle était
presque sûre d’avoir fait un détour en venant jusqu’ici, car l’arrêt de bus où
ils étaient descendus était probablement celui situé tout près de Sherfield
Hall… Ce serait la moindre des choses qu’il lui rende la pareille… Mais
maintenant qu’il était affalé, elle pouvait sentir son énergie (déjà
relativement basse par rapport à la moyenne) s’affaisser lentement sur
elle-même, drainée par l’épaisseur du matelas.
Elle sentait bien qu’ils ne
feraient pas la paire. Depuis qu’ils étaient tombés l’un sur l’autre à
l’aéroport, tous les deux sortant du même avion, (et de la même façon que cela
s’était déjà produit à chaque fois qu’ils se rencontraient lors des réunions
Erasmus) elle n’avait cessé de piailler comme un poussin à qui on aurait fait
subir un électrochoc. Alors que lui restait totalement impassible, apparemment
tout aussi indifférent à l’idée de quitter son pays natal que d’en découvrir un
autre. Elle était presque surprise de le voir manifester un semblant d’émotion positive
par le biais du sourire qu’il arborait actuellement. Peut-être souriait-il
seulement lorsqu’un de ses besoins naturels était comblé ? Elle eut une
vision de son frère en train de mordre dans un Subway, ses yeux se plissant dans ce qui semblait être un sentiment
de délectation suprême si on en croyait le « Hmm ! » de plaisir qui
l’accompagnait. Etait-ce possible que la vie soit aussi simple pour certains
individus ? Pendant qu’elle avait l’impression de trépigner
perpétuellement dans le tremblement de ses émotions irisées, pouvant passer de
la colère à l’angoisse ou de la tristesse à l’excitation en un éclair. Elle
avait beau faire un effort, admirer Bouddha et croire qu’après tout, c’était
bien possible d’acquérir une sagesse et un calme olympiens en méditant au pied
d’un arbre pendant des plombes – elle trouvait même ça magnifique, quelque part
– elle n’arrivait à s’y résoudre. Ce serait quand même assez injuste qu’elle
soit obligée de se débattre dans ce marasme miroitant et fluctuant pendant que
d’autres pouvaient simplement profiter de leur tranquillité d’esprit innée. De
toute façon, elle n’arrivait même pas à le concevoir. Pendant leur trajet en
train depuis l’aéroport de Gatwick, ayant renoncé à faire la conversation face
à l’indolence désespérante de son compagnon de voyage improvisé, elle avait
commencé à s’inventer toute une histoire pour justifier de son mutisme partiel.
Un passé tragique, une enfance douloureuse. Une mère décédée brusquement, alors
qu’il n’avait que deux ans, un père trop absorbé par sa carrière pour combler
le vide affectif certain de son jeune fils. A moins que, dévasté par la
disparition de sa compagne, il n’ait sombré dans la drogue et l’alcoolisme. La
dépression. Peut-être que Bastien avait eu une nourrice pour colmater tant bien
que mal cette brèche irréparable. Peut-être celle-ci lui avait été arrachée à
son tour, rappelée à son pays d'origine, le Danemark… ou non, l’Angleterre plutôt,
ça expliquerait pourquoi il étudiait l’anglais. En vérité, après avoir observé
ses paupières tombantes un peu plus attentivement, elle avait conclu qu’il
était nettement plus probable qu’il ait tout bêtement fumé un joint avant de
monter dans l’avion. Encore heureux, il ne semblait pas en posséder sur lui –
ou bien il n’y avait pas eu de vérification poussée de ses bagages. Dans les
deux cas, c’était une chance. En revanche, cela n’était pas bon signe pour sa
situation présente. Elle regarda autour d’elle dans l’espoir de trouver une
remarque intelligente à faire qui lui permettrait de lui rappeler sa présence.
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