Marion n’était plus la seule
habitante de son appartement. Elle avait un coloc’ italien. Et ils marchaient
maintenant côte à côte, derrière Béné et Laura, en route pour le JCR et son
buffet gratuit. Cela lui paraissait incroyablement cool. L’Auberge Espagnole II était lancée. Et Alessandro avait le même
prénom que l’Italien dans le film en plus ! Cela dit, elle n’était pas
sûre de lui avoir fait une très bonne première impression.
A peine avait-elle refermé la
porte d’entrée derrière les deux Montpelliéraines que son esprit s’emballa.
Elle se représenta un brun rondouillard à moustache en train de mouliner sa
machine à pâtes fraîches dans la cuisine avec un entrain bavard. Elle se vit goûter à
une sauce tomate maison aux arômes envoûtants marinant dans une
immense cocotte-minute et se faire rabrouer par quelques exclamations
colériques bien senties. Mais cet éclat méditerranéen n’explosait que pour leur
permettre de mieux en rire ensemble une fois la crise passée, le petit Ale lui
donnant de grandes tapes amicales dans le dos tandis qu’ils entrechoquaient
jovialement leurs tasses à expresso.
Elle s’empressa de finir son
rangement pour aller frapper à la porte de la B23. Un grand brun maigrichon lui
ouvrit, l’air vaguement soupçonneux. Mis à part la couleur des cheveux, il
n’avait pas grand-chose à voir avec ce qu’elle s’était imaginée. (Maintenant
qu’elle y pensait, son Alessandro mental avait beaucoup emprunté à ce dessin de
chef italien caricatural qui ornait les boîtes en carton du pizzaiolo du coin
de sa rue. Ce qui était un peu décevant de la part de son imaginaire, dont elle
estimait habituellement les capacités) Mais ce pauvre garçon n’y était pour
rien s’il décevait ses pseudo attentes. Même sans moustache de Mario, il y
avait fort à parier que c’était un type génial. Il s’agissait de son
colocataire italien, après tout ! Elle se présenta alors dans un flot
d’anglais euphorique, balançant son prénom, sa nationalité et son enthousiasme
pour la langue italienne dans une seule et même phrase. Ses yeux allèrent
plusieurs fois de son visage à sa main avant de s’en saisir sans conviction. Il
ne semblait pas certain de son geste, comme s’il signait un contrat qu’il
n’avait pas lu. Elle répéta en pointant du doigt vers sa propre porte :
« I live next door. »
L’expression anglaise n’avait
peut-être jamais trouvé une signification aussi littérale.
« Oh, OK. »
Il semblait soulagé. Sa façon de
dire OK à l’italienne (un genre de o-kaye
très appuyé sur la fin) la replongea dans un bain de félicité suprême qu’elle
s’efforça de contenir. Elle se demandait parfois pourquoi elle étudiait
l’anglais quand une autre langue étrangère était capable de la faire fondre
ainsi, comme gelato au soleil. Sans
doute était-elle plus habituée à l’anglais, d’une certaine manière, avec tous
les films, toutes les séries et tous les groupes de musique anglophones qui ponctuaient
son quotidien. Et elle en entendait encore plus depuis qu’elle avait commencé
la fac. D’où une légère surexcitation à discerner quelque chose de plus
exotique, peut-être.
Elle retourna dans sa chambre un
quart d’heure plus tard, enchantée de cette nouvelle rencontre. Elle avait
passé les premières minutes à le harceler de questions. Sa curiosité était
telle qu’elle avait dû se retenir de les poser toutes en même temps. Elle
n’avait cependant pas tardé à se rendre compte qu’Alessandro n’était
manifestement pas très à l’aise en anglais. A chaque fin de phrase, il la
fixait de ses grands yeux noirs, l’air effrayé, et restait hébété quelques
instants avant de répondre. Elle savait maintenant qu’il venait de Rome et
qu’il étudiait la finance. Pour une raison incongrue, cela ne fit que renforcer
son admiration naissante et elle s’était mise à lui parler avec emphase de
l’Italie, de ses promenades à Rome l’été dernier, et de cette visite marquante
au village antique de Pompéi (ou bien était-ce Herculanum ?) pendant un
voyage scolaire quand elle était encore au collège. Puis elle avait repris
conscience de son air hagard, s’était rendu compte qu’elle était presque
essoufflée à force de parler, s’était souvenue qu’il avait débarqué
aujourd’hui, avait remarqué que son ordinateur était allumé sur son bureau avec
ce qui semblait être Skype lancé en fond, et elle décida de le laisser
tranquille. Sans oublier toutefois de l’inviter à se joindre à elles pour le
buffet gratuit du JCR, ce qu’il avait à sa grande surprise accepté. Et
maintenant elle marchait à côté de lui. Sa première sortie entre colocs !
Et avec son coloc italien, qui plus
est ! Certes la salle commune se trouvait à peine à deux minutes, à côté de la réception. Mais tout de même.
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