« J’ai cru qu’il finirait jamais ce discours. C’était
super chiant. »
Laura ne cherchait pas à savoir ce qu’ils en pensaient. Elle
énonçait un fait. Et qu’importe si Alessandro ne parlait pas
français ou que Bénédicte se sentait coupable de leur avoir fait
passer un mauvais moment.
« C’est intéressant de voir comment ça fonctionne en
tout cas. Même si ça m’a paru un peu… faux, quelque part.
Surtout les Reps.
- Ah toi aussi ! J’avais trop l’impression de me
retrouver devant un groupe de quarterbacks et de
cheerleaders ! Ils faisaient tellement…
- Parfaits ?
- Non pas tellement parfaits, j’aurais plutôt dit… straight.
- Hétéros ?
- Heu, non, merde, je voulais dire comme straight hair, tu
sais, les cheveux lisses… smooth, c’est ça, ils
font lisses. »
L’amalgame malheureux les fit rire. Béné avait un rire sonore et
communicatif. Elle paraissait beaucoup plus joviale que ce matin, et
Marion eut l’impression que cela se rapprochait davantage de son
caractère habituel. Elle se demanda en revanche si Laura possédait
les facultés physiques nécessaires pour se montrer satisfaite de
quoique ce soit. Ses sourcils en accent circonflexe ne semblaient pas
capables d’exprimer autre chose que de l’irritation, et ce
n’était pas sa marche rapide solitaire en avant d’eux qui serait
venue contrecarrer son hypothèse. On aurait dit qu’elle essayait
de leur faire comprendre son déplaisir de façon implicite. Aucun
des trois ne se pressa outre mesure pour la rattraper.
Le fast-food se trouvait dans la même rue que l’épicerie tenue
par les Pakistanais, plus proche des arrêts de bus pour le
centre-ville. Il faisait aussi kebab mais l’enseigne mettait
surtout en avant le poulet frit. Marion en avait aperçu plusieurs
depuis le bus. Des sortes de sous KFC semés un peu partout qui
appâtaient les étudiants par des prix bas et des horaires nocturnes
avancées. Alors qu’ils étaient installés à table, Béné combla
leur attente en faisant un récapitulatif de leurs mésaventures
jusqu’à ce que Laura et elle tombent sur Marion. Tout avait
commencé avec son bagage en soute, qui pesait trois kilos de plus
que le poids réglementaire. Affolée par la charge alarmante
qu’on lui demandait de payer, elle avait d’abord tenté
d’argumenter – comment se faisait-il que la balance de sa salle
de bains ait pu faire un tel écart ? ne pouvait-on pas le
repeser ? peut-être y’avait-il une erreur, une défaillance
dans leur machine ? – avant de s’efforcer de transvaser le
maximum d’affaires dans son bagage à mains. Mais celui-ci étant
devenu trop gros pour tenir dans les dimensions autorisées, elle
avait dû défaire son transvasement et sortir sa carte bleue. Au
contrôle sécurité, on lui avait ensuite reproché d’avoir gardé
une bouteille d’eau en plastique dont elle avait oublié de se
débarrasser dans sa panique. L’agent crut alors bon de lui
dresser la liste de tous les objets interdits à bord et les raisons
pour lesquelles ils étaient interdits, malgré le stress évident de
Béné. Tous ces retardements enfilés les uns après les autres
firent qu’elles ne disposaient plus que de dix minutes pour
traverser l’aéroport et trouver leur porte d’embarquement. Elles
arrivèrent en sueur devant la borne d’enregistrement, leur manteau
sous le bras et leur ceinture à la main, tout cela pour s’entendre
dire que l’embarquement ne commencerait pas avant une vingtaine de
minutes pour cause d’incident technique. Elles attendirent
finalement plus d’une heure avant de pouvoir monter à bord. Le
trajet en avion se déroula sans encombre – ce qui constituait en
soi une bonne raison de se réjouir – mais les ennuis reprirent dès
leur arrivée à Londres. Une fois descendues à la gare de
l’aéroport de Gatwick, elles patientèrent jusqu’à ce que le
prochain train pour Reading arrive à quai. La mauvaise nouvelle leur
vint du contrôleur : les tickets qu’elles avaient prépayés
sur Internet n’étaient valides que pour un certain itinéraire, et
ayant évidemment dû prendre un train ultérieur à celui qu’elles
avaient initialement repéré à cause du retard de leur avion, elles
se voyaient maintenant obligées de payer la différence entre les
deux billets.
« Donc vous voyez, quand on est enfin arrivées à Sherfield
après avoir perdu vingt bonnes minutes à chercher dans la mauvaise
rue en nous traînant nos sacs de 20 kilos – non, pardon, 23 kilos ! – et que j’ai vu que
ma carte d’accès ne fonctionnait pas, j’ai cru que j’allais me
foutre à chialer. Heureusement que Marion a volé à notre
rescousse ! »
Marion sourit, un peu gênée. Elle ne savait jamais comment se
comporter quand on la complimentait ou qu’on la remerciait, même
lorsque c’était ce qu’elle recherchait ou qu’elle le méritait.
Le fait que Laura ait gardé les mâchoires serrées pendant tout le
récit et ne regarda pas une seule fois dans sa direction, même
après que Béné l’ait mentionnée, ne l’aida pas à se sentir
plus à l’aise. Si Bénédicte semblait prendre ces coups du sort
avec bonne humeur maintenant qu’ils étaient derrière elle, Laura
n’avait manifestement pas le recul nécessaire pour en rire – si
du moins elle savait rire.
« Ça met super longtemps. C’est quand même pas dur de faire
griller trois bouts de poulet. »
Personne n’osa relever. Marion n’arrivait pas à comprendre ce
qui poussait cette fille à être aussi désagréable. Etait-elle en
colère après Bénédicte pour toutes ces péripéties ? Si
oui, pourquoi persistait-elle à rester avec eux, si ce n’était
pour être sûre que leur soirée soit gâchée autant que sa
journée l’avait été ? Elle tentait tant bien que mal de
trouver un nouveau sujet de conversation lorsque Béné aperçut
quelqu’un à l’extérieur. Elle se précipita et revint quelques
minutes plus tard en compagnie d’une fille au sourire éblouissant
et aux longs cheveux frisés. Elle les salua d’un ample ciao!
qui ne laissa aucun doute quant à sa nationalité. Le visage
d’Alessandro s’illumina, plein d’espoir. Béné la désigna au
reste du groupe comme Claudia et lui indiqua les prénoms des autres
en retour. En les voyant discuter aussi naturellement que si elles se
connaissaient depuis toujours, Marion s’interrogea. Comment
était-il possible qu’elle connaisse déjà tant de monde ?
Elle-même était arrivée la veille et c’était pourtant Bénédicte
qui semblait au fait de tout ce qui se passait ici, nettement plus à
l’aise avec les particularités anglo-saxonnes en général et déjà
tellement installée qu’elle se retrouvait à faire les
présentations. C’était tout de même elle qui lui avait fait
savoir qu’un de ses colocataires était arrivé ! Et ce
n’était que lorsqu’elle avait prononcé son prénom
qu’Alessandro s’était tout à fait détendu – « Ah,
Bene! s’était-il exclamé de la même façon qu’il
aurait dit « c’est bien ! » en italien. Sì, sì,
okay, I’ll come with you! ». A croire que son nom était
le sésame ouvre-toi des relations sociales. Marion avait tout
d’abord cru à une mauvaise coïncidence – elle était occupée
en ville au moment où il avait débarqué, voilà tout – mais à
voir avec quelle aisance elle conversait avec la belle Italienne,
elle commençait à avoir quelques soupçons. Maintenant qu’elle la
regardait un peu plus attentivement, elle fut forcée de remarquer
quelques traits de ressemblance avec… Nelly. Les grandes jambes
athlétiques, le visage allongé, l’énergie chaleureuse qu’elle
dégageait… et la sociabilité évidente. Sauf que ses cheveux
étaient beaucoup plus foncés, entre le brun et le châtain, et
qu’elle les portait lâchés sur les épaules, en dégradé, ce qui
contrastait avec l’éternelle natte blond cendré de Nelly. Elle
retint un sourire. C’était tellement flagrant maintenant qu’elle
s’en était aperçu ! Sauf que cette Nelly-là paraissait
beaucoup plus posée et responsable. Non pas que l’originale soit
habituellement incapable de se gérer – Marion lui enviait beaucoup
son audace et sa débrouillardise – mais il se trouvait que dans
certains domaines, c’était elle qui l’épaulait. Notamment dans
tout ce qui était académique ou administratif. Nelly n’avait ni
la patience ni la minutie pour ce genre de choses. C’était là
qu’elle venait pallier le manque, trouvant ainsi un équilibre dans
leur relation. Elle était plus sérieuse et réfléchie, Nelly plus
fun et je-m’en-foutiste. Qu’en était-il de Béné ? Elle
sentait une connexion facile entre elles. Mais peut-être Bénédicte
avait-elle un bon contact avec tout le monde ? Qu’aucun lien
privilégié ne s’établissait entre elles ? Marion se demanda
si elle n’était pas en train de jeter son dévolu sur toutes les
personnes avec qui elle échangeait trois phrases. Se sentait-elle
seule ? Attendait-elle désespérément de rencontrer des gens
qui deviendraient ses amis pour avoir enfin le sentiment d’être
installée ? Etait-ce possible de s’estimer chez soi quelque
part si on n’y avait pas d’amis sur qui compter ? Le
sentiment d’être aimée était-il indispensable à la vie ?
Pouvait-on survivre uniquement dans l’indifférence ? Et
toutes ces questions ne venaient-elles pas un peu tôt, elle qui,
hier matin encore, se réveillait dans la chambre où elle avait
grandi ? C’était la première fois qu’elle se retrouvait
dans une telle situation. Elle connaissait Selma et Yannick depuis la
maternelle, et bien que leurs relations aient évidemment beaucoup
changé au fur et à mesure qu’ils grandissaient, ils avaient
toujours été liés. Surtout avec Selma. Elle était son point fixe,
elle l’avait toujours été. Elle avait passé tellement
d’après-midis, de week-ends et de soirées pyjama chez elle
qu’elle s’y sentait aussi à l’aise que dans sa propre maison.
Elle avait parfois l’impression d’être plus proche de la petite
sœur de Selma, Malika, que de sa propre sœur – sans doute parce
qu’il ne s’agissait pas de sa vraie sœur. Et depuis que Yannick
et Selma partageaient un appartement dans le centre-ville, elle avait
pris l’habitude d’aller s’échouer régulièrement chez eux
après les cours. C’était presque étourdissant de prendre
conscience qu’ils n’étaient plus à ses côtés. Qui était-elle
si elle ne pouvait plus s’en référer à des repères aussi
stables ? Elle passa en revue les visages qui l’entouraient.
Elle ne signifiait encore rien pour ces gens. Elle pouvait être
n’importe qui. Elle pouvait même s’inventer toute une vie si
elle le désirait, personne n’en saurait rien. Mais elle ne voulait
pas de cette liberté. Elle ne voulait rien changer. Juste se montrer
telle qu’elle était, en toute simplicité. En espérant que ce
soit suffisant pour être appréciée – aimée dans le meilleur des
cas.
Elle réalisa que Claudia venait de poser une question qui
s’adressait à l’ensemble de la tablée et qu’elle attendait
une réponse. Elle fit de son mieux pour se raccrocher à la réalité
du moment présent et observa les expressions des autres afin
d’essayer de deviner de quoi il retournait, acquiesçant avec eux.
Elle déduisit de la suite de la conversation que Claudia avait été
invitée à se joindre à eux mais avait détourné l’invitation
car elle avait déjà rendez-vous avec d’autres personnes. Afin de
renvoyer la balle, elle leur avait proposé de les retrouver dans un
pub un peu plus loin. Alors qu’elle trempait ses frites bien salées
dans le ketchup, Marion regretta un peu d’avoir suivi le mouvement
à l’aveuglette. Elle n’était pas sûre d’avoir l’énergie
nécessaire pour sortir, et encore moins après un hamburger.
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