25 March 2014

Création longue - Extrait 18 (Chapitre 3)

La porte de la 153 était ouverte lorsqu'elle arriva. Marion découvrit quelques étudiants déjà installés. Elle s'assit sur un des sièges et attendit, faisant de son mieux pour ne pas paraître trop surexcitée. Son premier seminar. Rien que le changement de décor indiquait que celui-ci n'aurait aucun rapport avec les autres cours en TD ou magistraux. Une table basse, une dizaine de fauteuils dépareillés. Pas de pupitre, juste un bloc-notes posé sur les genoux. Marion imita ses collègues et sortit le polycopié qu'elle s'acharnait encore à déchiffrer une demi-heure avant de partir. Elle regardait autour d'elle, feignant la nonchalance sans grand succès. Une nouvelle étudiante s'installa dans leur cercle, saluant ceux qu'elle connaissait déjà. D'après leurs dires, le professeur les avait invités à entrer pendant qu'il allait faire des photocopies.
Sa curiosité était telle qu'elle avait du mal à rester en place. Derrière elle se trouvait le bureau personnel du professeur, à moitié enseveli sous d'immenses piles de livres aux titres imposants. Epic : Britain's Historic Muse ; Beyond Arthurian Romances, The Reach of Victorian Medievalism ; The Vikings and the Victorians ; Tennis for Dummies (attends, Le tennis pour les nuls ? celui-là s'était sans doute égaré...). On distinguait à peine les murs derrière les bibliothèques remplies d'ouvrages, certaines étagères susceptibles d'exploser à tout moment. Elle remarqua une photo de famille qui trônait près de la lampe en cuivre. D'après les gros cœurs rouges dégoulinants qui en ornaient chaque coin, on devinait que le cadre était artisanal, probablement l’œuvre de la tête blonde qu'on apercevait sur l'image. Les boiseries qui empiétaient sur la tapisserie vert pâle faisait régner dans la pièce une atmosphère feutrée et confortable. Elle s'imagina un grand barbu en longue robe de savant, penché sur ses parchemins à la lueur de son unique bougie, rédigeant page sur page à l'aide d'une grande plume d'oie dont il éprouvait la douceur entre ses doigts lors de ses pauses méditatives. Elle allait adorer ce cours, elle le savait d'avance.
Son Dumbledore mental s'effaça pour faire place au vrai professeur (la trentaine, les cheveux courts, un grand sourire enthousiaste lui occupant la moitié du visage et les prunelles azur pétillant derrière des lunettes rectangulaires) qui se présenta comme Harry Jones et insista pour qu'on l'appelle Harry. Marion resta sans voix tandis qu'elle se représentait devant un banquet festif et aviné avec les autres, en train de donner de grandes tapes amicales dans le dos de Harry. En deux minutes à peine, il s’était assis et relevé au moins cinq fois, animé par sa présentation du module, impatient de commencer. Son débit était si rapide que cela mobilisait toute la concentration de Marion. Au vu de l'énergie qu'il déployait actuellement, il paraissait relativement incongru de l'imaginer rester assis à son bureau pour lire pendant plus d'un quart d'heure. Elle le voyait bien soulever des haltères en rythme d'une main tout en lisant un épais volume placé dans l'autre. D’ailleurs, à y regarder de plus près, il paraissait plutôt musclé, non ? Les épaules bien droites. Une barbe de quelques jours qui venait encadrer sa mâchoire carrée. Son regard d'aigle se tourna soudain vers elle, la faisant rougir comme une pivoine. Son immense sourire faisait perler une lueur de folie dans ses yeux clairs. Il en était à faire l'appel et l'avait repérée d'emblée comme l'unique étrangère de la classe – n'hésitez pas à me dire si je parle trop vite ! Elle acquiesça vingt secondes après qu'il ait fini de parler, alors que deux autres personnes avaient répondu présent après elle. Peut-être juste un tantinet trop vite...

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