10 March 2014

Création longue - Extrait 14 (Chapitre 3)

   Marion rentra chez elle en fin d’après-midi, d’excellente humeur et croulant sous des sacs plastique remplis d’ustensiles de cuisine et de victuailles. Pas de nouilles chinoises ce soir mais des vraies coquillettes ! Avec du vrai pesto en bouteille ! Et du cheddar râpé (elle n’en avait jamais goûté mais c’était ce qui semblait s’apparenter le plus à l’emmental ici). Elle ne se souvenait pas avoir jamais été autant ravie d’avance à l’idée de remplir une casserole d’eau. Dommage qu’elle ait oublié le sel, par contre… C’était le genre de choses qu’on achetait une fois et à laquelle on ne pensait plus par la suite. La première fois qu’elle avait fait les courses pour son studio sa mère était venue avec elle, et c’était elle qui avait établi une liste des ingrédients indispensables à un bon stock d’emménagement. Dont le sel faisait partie, évidemment.
Ce jour-là elle avait eu la sensation étrange de redevenir enfant devant les réflexes aguerris de sa mère. Jamais elle ne s’était sentie aussi petite dans les rayons de cet hypermarché, tellement plus grand que celui de leur quartier où elles allaient se fournir habituellement. Comment pouvait-on jamais être sérieusement considéré en tant qu’individu si on passait à côté de quelque chose d’aussi primordial que du sel ? Impensable, pour un adulte, d’oublier un tel fondamental. C’était le b.a.-ba de la vie indépendante. C’était le genre de questions qu’elle s’était posée à l’époque, mortifiée d’avance à l’idée de vivre seule, et qui l’avaient induit à penser qu’elle n’était pas à la hauteur de la tâche. Cela lui avait paru bizarre de devoir recommencer à zéro par elle-même tant elle était habituée à la cuisine familiale. Sans même réfléchir, elle avait cherché les mêmes modèles de poêles que ceux que sa mère utilisait, à tel point qu’elle était aveugle aux autres. C’était comme s’il n’en existait qu’une sorte.
Aujourd’hui en revanche, ce n’était pas pour les mêmes raisons qu’elle s’était sentie rajeunir. Elle avait parcouru chaque rayon deux ou trois fois avec l’enthousiasme d’un bambin lâché dans un magasin de jouets, posant et reposant les articles qui l’intriguaient après les avoir détaillés sous tous les angles. Marrants leurs pots de yaourt ! apparemment, ils tablent plutôt dans le pot familial de 500g que sur des portions individuelles… enfin, à moins qu’on puisse se payer le luxe du quatre fois les 100g à £0,50. Trop bizarres ces éponges, on dirait plus de la mousse que des éponges, d’ailleurs… ça lave vraiment quelque chose, ça ? Elle avait envie de tout essayer. Elle retrouvait beaucoup de marques similaires, voire même des marques françaises (oh ! du camembert Le Rustique ! à £2.15… ! Hum, peut-être pas.), mais ces repères semblaient brouillés, légèrement différents, comme à travers le voile d’un rêve. Tout paraissait nouveau et irrésistiblement attirant. De quoi avoir envie de s’acheter quatre sortes de biscuits différents afin de dénicher le meilleur parfum. Ça faisait partie de l’installation, ça aussi, non ? C’était une référence culturelle comme une autre… Sans doute n’avait-elle jamais passé autant de temps dans un supermarché. Ou plutôt, sans doute n’avait-elle jamais passé autant de temps dans un supermarché de son plein gré. Et en était sortie avec un grand sourire sur le visage. Les néons blafards des grandes surfaces étaient généralement capables de la vider de son énergie vitale en quelques secondes. A tel point qu’elle préférait souvent payer le prix fort à l’épicerie de son quartier (sous couvert de défendre la bonne cause des services de proximité face à la dévoration progressive des grands réseaux de distribution) plutôt que de faire le déplacement jusqu’au Géant Casino le plus proche. Jusqu’au moment où ses placards vides ne lui renvoyaient plus que l’écho des ronchonnements de Damien. Lui qui était si organisé et se rengorgeait souvent d’avoir réussi à trouver quelqu’un dont le degré de maniaquerie était quasi égal au sien (le confortant ainsi dans sa propre névrose) se trouvait sérieusement décontenancé face à cette faille évidente. Il semblait cependant s’y être fait avec le temps. Cette bizarrerie devait être rangée dans son archive « ce que je pige pas chez toi », qu’il ne consultait plus que très rarement à présent, à la lettre C comme courses (mots-clés : « incohérence », « organisation » et « budget ») intercalée entre B comme betterave (mais comment tu peux avaler ça ?! – « goûts », « étrangetés diverses ») et D comme dictionnaire (il n’avait jamais réussi à comprendre pourquoi elle s’obstinait à utiliser le pesant dictionnaire unilingue anglais qu’elle aimait tant quand elle pouvait aussi bien se servir de la version en ligne, tellement plus pratique – « incohérence », « préférences », « trop littéraire pour moi »). Non, cette fois-ci, faire ses courses avait été l’éclate, et elle avait hâte de le lui raconter – quitte à ce que cela rajoute une entrée supplémentaire sous « incohérence ». Le problème, c’était qu’elle avait tout fait dans le désordre. Elle s’était d’abord éparpillée dans les rayons et avait fourré des tonnes de produits dans son panier avant de réaliser qu’elle ne possédait rien pour les consommer. Même pas des couverts. Elle avait alors contenu son enthousiasme tant bien que mal pour se concentrer sur l’élaboration mentale d’une liste d’indispensables. Elle avait bien eu l’intention d’en rédiger une (c’était sur sa liste de choses importantes à faire dans les prochains jours) mais elle s’était trouvée prise par surprise.
Car elle avait en effet fait une nouvelle découverte culturelle particulièrement intéressante lors de sa visite guidée de la ville, à savoir que, au Royaume-Uni, les magasins sont ouverts le dimanche. Si elle n’était pas encore tout à fait certaine d’approuver cette pratique – en bonne Française (et en bonne Française élevée dans une mentalité gauchiste), elle avait tendance à considérer le repos dominical comme un bastion défensif contrant efficacement l’ultralibéralisme gouvernemental par la simplicité-même de son argument : il y a une vie après le travail et le monde continue de tourner même si on ne consomme pas pendant un jour (ou, comme le résumait si bien son père « pose ta pioche et va pioncer bordel »). Mais dans sa situation présente, elle était bien forcée d’admettre qu’elle avait accueilli l’enseigne orange vif du Sainsbury’s tel un messie inespéré. Ainsi, elle pourrait consacrer sa journée du lendemain à ses démarches administratives sans avoir à se préoccuper de sa pitance du soir ; elle possédait bien de quoi assurer sa survie pour une dizaine de jours maintenant – et ce, même s’il lui manquait du sel (mais sans doute n’était-ce pas dangereux outre mesure de s’en passer pendant sept jours… surtout avec des chips à portée de main). Elle n’aurait de toute façon qu’à le placer en tête de sa liste « cuisine » et le problème serait réglé très prochainement. Mais ce n’était pas seulement son shopping improvisé qui l’avait mise de bonne humeur. Ce départ groupé depuis le campus pour le centre-ville lui avait permis de rencontrer plusieurs autres Erasmus. Dont une Italienne et deux Allemandes qui lui paraissaient très sympathiques.
Elles avaient commencé à discuter très simplement. Marion avait demandé à l’une des Allemandes (Carolina) si elle se trouvait bien au point de rassemblement pour la visite. Elle lui avait répondu que oui, ou que du moins elle l’espérait puisqu’elle et les deux autres, à qui elle venait de poser la même question, attendaient ici pour la même raison qu’elle. L’autre Allemande s’appelait Sonja (avec un J mais ça se prononce ya) et l’Italienne Martina. Sonja et Martina étaient arrivées ensemble car elles étaient colocataires. Toutes quatre commencèrent rapidement à discuter et finirent par marcher côte à côte pendant la visite. Tant et si bien que Marion n’avait prêté aucune attention au chemin qu’elles avaient pris pour rejoindre le centre, situé à une bonne vingtaine de minutes du cœur du campus. En revanche, la guide – une étudiante indienne de deuxième année avec qui Marion avait parlé au cours du trajet – lui avait heureusement cité les numéros des bus qu’elle pouvait prendre pour se rendre en ville, ce qui lui avait été bien utile lorsqu’elle s’était retrouvée à la sortie du Sainsbury’s avec trois sacs remplis à ras bord dans chaque main.
Elle reposa ses doigts striés de marques rouges quelques minutes avant de se mettre à ranger. Elle disposait d’une étagère et d’un placard fermé à clé, tous deux ornés de son numéro de chambre. Rien ne semblait pré-réparti dans le réfrigérateur mais elle nota que chacun des deux possédait quatre étagères, une pour chaque habitant. Repensant à l’agencement hasardeux du frigidaire dans L’Auberge Espagnole, elle se demanda avec bonne humeur si elle devrait affubler son étagère d’un post-it à son nom. Juste au cas où, elle se contenta de placer ses produits frais sur l’étagère du milieu, préférant attendre de voir ce que feraient ses colocataires, histoire de ne pas être la seule niaise à avoir écrit son prénom encadré de grosses fleurs schématisées. Jonglant avec ses divers achats, elle passait de son étagère à son placard en sifflotant, réfléchissant aux meilleurs arrangements possibles pour toutes ses nouvelles affaires. Elle s’était contentée du moins cher, gardant à l’esprit qu’elle se débarrasserait sans doute du tout au moment de rentrer en France. Repensant aux ustensiles hyper sophistiqués dont sa mère vantait la qualité au quotidien, elle avait hésité un peu avant de fourrer une casserole et une poêle étiquetés Sainsbury’s basics dans son panier. Cuisiner pendant neuf mois avec une poêle premier prix ne la condamnait tout de même pas à mourir d’un cancer d’ici la fin de l’année, si ? Après avoir converti approximativement les prix en livres en euros (£1 = 1€20, c’est bien ça ?) elle concéda que non. Au cas où, elle éviterait d’aborder le sujet avec sa mère, très à cheval sur tout ce qui concernait la santé – à tel point qu’elle s’en rendait souvent malade. Et quand bien même, elle était contente de s’être acheté le nécessaire, son nécessaire à elle qu’elle avait choisi toute seule. Ces joies étaient d’une telle simplicité qu’elle avait du mal à croire qu’elles étaient vraiment la cause de sa gaieté. Mais la légèreté était là, la faisant virevolter dans sa cuisine comme une princesse Disney rétrograde, s’attendant presque à voir débarquer deux-trois moineaux et écureuils pour l’aider à la tâche. 

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