Marion rentra chez elle en fin
d’après-midi, d’excellente humeur et croulant sous des sacs plastique remplis
d’ustensiles de cuisine et de victuailles. Pas de nouilles chinoises ce soir
mais des vraies coquillettes ! Avec du vrai pesto en bouteille ! Et
du cheddar râpé (elle n’en avait jamais goûté mais c’était ce qui semblait
s’apparenter le plus à l’emmental ici). Elle ne se souvenait pas avoir jamais
été autant ravie d’avance à l’idée de remplir une casserole d’eau. Dommage
qu’elle ait oublié le sel, par contre… C’était le genre de choses qu’on
achetait une fois et à laquelle on ne pensait plus par la suite. La première
fois qu’elle avait fait les courses pour son studio sa mère était venue avec
elle, et c’était elle qui avait établi une liste des ingrédients indispensables
à un bon stock d’emménagement. Dont le sel faisait partie, évidemment.
Ce jour-là elle avait eu la
sensation étrange de redevenir enfant devant les réflexes aguerris de sa mère. Jamais
elle ne s’était sentie aussi petite dans les rayons de cet hypermarché,
tellement plus grand que celui de leur quartier où elles allaient se fournir
habituellement. Comment pouvait-on jamais être sérieusement considéré en tant
qu’individu si on passait à côté de quelque chose d’aussi primordial que du
sel ? Impensable, pour un adulte, d’oublier un tel fondamental. C’était le
b.a.-ba de la vie indépendante. C’était le genre de questions qu’elle s’était
posée à l’époque, mortifiée d’avance à l’idée de vivre seule, et qui l’avaient
induit à penser qu’elle n’était pas à la hauteur de la tâche. Cela lui avait
paru bizarre de devoir recommencer à zéro par elle-même tant elle était
habituée à la cuisine familiale. Sans même réfléchir, elle avait cherché les
mêmes modèles de poêles que ceux que sa mère utilisait, à tel point qu’elle était
aveugle aux autres. C’était comme s’il n’en existait qu’une sorte.
Aujourd’hui en revanche, ce
n’était pas pour les mêmes raisons qu’elle s’était sentie rajeunir. Elle avait
parcouru chaque rayon deux ou trois fois avec l’enthousiasme d’un bambin lâché
dans un magasin de jouets, posant et reposant les articles qui l’intriguaient
après les avoir détaillés sous tous les angles. Marrants leurs pots de yaourt ! apparemment, ils tablent plutôt dans
le pot familial de 500g que sur des portions individuelles… enfin, à moins
qu’on puisse se payer le luxe du quatre fois les 100g à £0,50. Trop bizarres
ces éponges, on dirait plus de la mousse que des éponges, d’ailleurs… ça lave
vraiment quelque chose, ça ? Elle avait envie de tout essayer. Elle
retrouvait beaucoup de marques similaires, voire même des marques françaises (oh ! du camembert Le Rustique ! à £2.15… ! Hum, peut-être pas.), mais
ces repères semblaient brouillés, légèrement différents, comme à travers le
voile d’un rêve. Tout paraissait nouveau et irrésistiblement attirant. De quoi
avoir envie de s’acheter quatre sortes de biscuits différents afin de dénicher
le meilleur parfum. Ça faisait partie de l’installation, ça aussi,
non ? C’était une référence culturelle comme une autre… Sans doute
n’avait-elle jamais passé autant de temps dans un supermarché. Ou plutôt, sans
doute n’avait-elle jamais passé autant de temps dans un supermarché de son
plein gré. Et en était sortie avec un grand sourire sur le visage. Les néons
blafards des grandes surfaces étaient généralement capables de la vider de son
énergie vitale en quelques secondes. A tel point qu’elle préférait souvent
payer le prix fort à l’épicerie de son quartier (sous couvert de défendre la
bonne cause des services de proximité face à la dévoration progressive des
grands réseaux de distribution) plutôt que de faire le déplacement jusqu’au Géant Casino le plus proche. Jusqu’au
moment où ses placards vides ne lui renvoyaient plus que l’écho des
ronchonnements de Damien. Lui qui était si organisé et se rengorgeait souvent
d’avoir réussi à trouver quelqu’un dont le degré de maniaquerie était quasi
égal au sien (le confortant ainsi dans sa propre névrose) se trouvait
sérieusement décontenancé face à cette faille évidente. Il semblait cependant s’y
être fait avec le temps. Cette bizarrerie devait être rangée dans son archive
« ce que je pige pas chez toi », qu’il ne consultait plus que très
rarement à présent, à la lettre C comme courses
(mots-clés : « incohérence », « organisation » et « budget »)
intercalée entre B comme betterave (mais comment tu peux avaler ça ?! –
« goûts », « étrangetés diverses ») et D comme dictionnaire (il n’avait jamais réussi à
comprendre pourquoi elle s’obstinait à utiliser le pesant dictionnaire
unilingue anglais qu’elle aimait tant quand elle pouvait aussi bien se servir
de la version en ligne, tellement plus pratique – « incohérence »,
« préférences », « trop littéraire pour moi »). Non, cette
fois-ci, faire ses courses avait été l’éclate, et elle avait hâte de le lui
raconter – quitte à ce que cela rajoute une entrée supplémentaire sous
« incohérence ». Le problème, c’était qu’elle avait tout fait dans le
désordre. Elle s’était d’abord éparpillée dans les rayons et avait fourré des
tonnes de produits dans son panier avant de réaliser qu’elle ne possédait rien
pour les consommer. Même pas des couverts. Elle avait alors contenu son
enthousiasme tant bien que mal pour se concentrer sur l’élaboration mentale
d’une liste d’indispensables. Elle avait bien eu l’intention d’en rédiger une
(c’était sur sa liste de choses importantes à faire dans les prochains jours)
mais elle s’était trouvée prise par surprise.
Car elle avait en effet fait une
nouvelle découverte culturelle particulièrement intéressante lors de sa visite
guidée de la ville, à savoir que, au Royaume-Uni, les magasins sont ouverts le
dimanche. Si elle n’était pas encore tout à fait certaine d’approuver cette
pratique – en bonne Française (et en bonne Française élevée dans une mentalité gauchiste),
elle avait tendance à considérer le repos dominical comme un bastion défensif
contrant efficacement l’ultralibéralisme gouvernemental par la
simplicité-même de son argument : il y a une vie après le travail et
le monde continue de tourner même si on ne consomme pas pendant un jour (ou,
comme le résumait si bien son père « pose ta pioche et va pioncer bordel »).
Mais dans sa situation présente, elle était bien forcée d’admettre qu’elle
avait accueilli l’enseigne orange vif du Sainsbury’s
tel un messie inespéré. Ainsi, elle pourrait consacrer sa journée du
lendemain à ses démarches administratives sans avoir à se préoccuper de sa
pitance du soir ; elle possédait bien de quoi assurer sa survie pour une
dizaine de jours maintenant – et ce, même s’il lui manquait du sel (mais sans
doute n’était-ce pas dangereux outre mesure de s’en passer pendant sept jours…
surtout avec des chips à portée de main). Elle n’aurait de toute façon qu’à le placer
en tête de sa liste « cuisine » et le problème serait réglé très
prochainement. Mais ce n’était pas seulement son shopping improvisé qui l’avait
mise de bonne humeur. Ce départ groupé depuis le campus pour le centre-ville
lui avait permis de rencontrer plusieurs autres Erasmus. Dont une Italienne et
deux Allemandes qui lui paraissaient très sympathiques.
Elles avaient commencé à
discuter très simplement. Marion avait demandé à l’une des Allemandes
(Carolina) si elle se trouvait bien au point de rassemblement pour la visite.
Elle lui avait répondu que oui, ou que du moins elle l’espérait puisqu’elle et
les deux autres, à qui elle venait de poser la même question, attendaient ici
pour la même raison qu’elle. L’autre Allemande s’appelait Sonja (avec un J mais ça se prononce ya) et
l’Italienne Martina. Sonja et Martina étaient arrivées ensemble car elles
étaient colocataires. Toutes quatre commencèrent rapidement à discuter et
finirent par marcher côte à côte pendant la visite. Tant et si bien que Marion
n’avait prêté aucune attention au chemin qu’elles avaient pris pour rejoindre
le centre, situé à une bonne vingtaine de minutes du cœur du campus. En
revanche, la guide – une étudiante indienne de deuxième année avec qui Marion
avait parlé au cours du trajet – lui avait heureusement cité les numéros des
bus qu’elle pouvait prendre pour se rendre en ville, ce qui lui avait été bien
utile lorsqu’elle s’était retrouvée à la sortie du Sainsbury’s avec trois sacs remplis à ras bord dans chaque main.
Elle reposa ses doigts
striés de marques rouges quelques minutes avant de se mettre à ranger. Elle
disposait d’une étagère et d’un placard fermé à clé, tous deux ornés de son
numéro de chambre. Rien ne semblait pré-réparti dans le réfrigérateur mais elle
nota que chacun des deux possédait quatre étagères, une pour chaque habitant.
Repensant à l’agencement hasardeux du frigidaire dans L’Auberge Espagnole, elle se demanda avec bonne humeur si elle
devrait affubler son étagère d’un post-it à son nom. Juste au cas où, elle se
contenta de placer ses produits frais sur l’étagère du milieu, préférant
attendre de voir ce que feraient ses colocataires, histoire de ne pas être la
seule niaise à avoir écrit son prénom encadré de grosses fleurs schématisées.
Jonglant avec ses divers achats, elle passait de son étagère à son placard en
sifflotant, réfléchissant aux meilleurs arrangements possibles pour toutes ses
nouvelles affaires. Elle s’était contentée du moins cher, gardant à l’esprit
qu’elle se débarrasserait sans doute du tout au moment de rentrer en France.
Repensant aux ustensiles hyper sophistiqués dont sa mère vantait la qualité au
quotidien, elle avait hésité un peu avant de fourrer une casserole et une poêle
étiquetés Sainsbury’s basics dans son
panier. Cuisiner pendant neuf mois avec une poêle premier prix ne la condamnait
tout de même pas à mourir d’un cancer d’ici la fin de l’année, si ? Après
avoir converti approximativement les prix en livres en euros (£1 = 1€20, c’est
bien ça ?) elle concéda que non. Au cas où, elle éviterait d’aborder le
sujet avec sa mère, très à cheval sur tout ce qui concernait la santé – à tel
point qu’elle s’en rendait souvent malade. Et quand bien même, elle était
contente de s’être acheté le nécessaire, son nécessaire à elle qu’elle avait choisi
toute seule. Ces joies étaient d’une telle simplicité qu’elle avait du mal à
croire qu’elles étaient vraiment la cause de sa gaieté. Mais la légèreté était
là, la faisant virevolter dans sa cuisine comme une princesse Disney
rétrograde, s’attendant presque à voir débarquer deux-trois moineaux et écureuils
pour l’aider à la tâche.
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