C’était elle qui marchait devant
cette fois-ci, et lui qui traînait mollement sa valise à sa suite. Elle dégoulinait
de sueur sous le soleil, son sac en bandoulière lui sciant douloureusement les
épaules. Elle avait soif, elle était fatiguée, elle avait juste envie de poser
ses bagages dans sa chambre et de dormir pour l’éternité (ou presque). Cela
faisait bien trois quarts d’heure qu’ils marchaient. La fille qui leur avait expliqué
le chemin avait estimé la durée de leur trajet à une quinzaine de minutes et
toujours aucun signe d’une quelconque résidence étudiante dans les parages. Ce
n’était pas de bon augure.
« T’es sûre que c’est
par-là ? »
Marion se retint de se laisser
tomber par terre pour hurler en pleurant qu’elle n’en savait rien du tout. Rassemblant
les débris de son estime personnelle en un petit tas informe, elle répondit
d’une voix qu’elle voulait ferme :
« Bah oui, on a bien suivi
la direction qu’elle nous a indiquée, non ?
- Comment ça se fait qu’on soit
pas déjà arrivés, alors ? »
Si elle en voulait un peu à
Bastien de ne même pas faire un effort pour cacher son manque de volonté depuis
le départ, elle s’en voulait encore plus d’être à la source de cette situation
profondément inconfortable. Non pas qu’il soit ouvertement désagréable – il ne
possédait sans doute pas l’expressivité ou l’énergie nécessaires à cela de
toute manière – mais elle pouvait déceler dans sa voix que chaque pas supplémentaire
effectué en sa compagnie étouffait un peu plus le vague espoir qu’il avait de
rentrer chez lui un jour et d’apprécier la vie à nouveau. Il lui demanderait à intervalles réguliers s'ils étaient bientôt arrivés que le message ne serait pas moins clair. Elle soupira, elle-même excédée et épuisée – surtout
par elle-même. Si la fée de l’orthographe s’était penchée sur son berceau à la
naissance, celle du sens de l’orientation avait clairement déserté la maternité
ce jour-là. A elle aussi, elle lui en voulait.
« En fait, je crois qu’on
aurait dû traverser la route.
- Tu veux dire celle qui est de
l’autre côté de ce grillage ? »
Sa nonchalance était telle qu'elle en était presque admirative. Dans sa situation, elle aurait été incapable de prononcer une
phrase pareille sans y mettre une pointe d’ironie agressive. S’il en avait
mis, elle était en tout cas impossible à déceler.
« Oui. Exactement. »
Sans un mot, ils contournèrent
le bâtiment à leur gauche pour longer la grille jusqu’à trouver une ouverture
qui leur permette de rejoindre le bitume. Elle se sentait tellement idiote de
l’avoir suivi, à présent. Elle ne s’était pas doutée que lui emboîter le pas
revenait à établir un contrat implicite stipulant un retour de faveur
obligatoire. Pour être honnête, elle n’avait même pas été d’une grande aide
jusqu’à son propre hall. Si ça se
trouve, ça l’avait même fait chier qu’elle vienne avec lui, qu’elle assiste à
sa découverte de sa chambre et de son appartement. Toute cette souffrance
endurée quand un simple « Bon ben à lundi pour la réunion d’accueil ! »
aurait suffi à abréger leur peine partagée... Il aurait suffi qu’elle reste
concentrée sur son propre objectif, qu’elle se désintéresse de lui. Mais
c’était plus fort qu’elle, si elle rencontrait quelqu’un, elle voulait faire
équipe. Deux néophytes fraîchement débarqués en terre inconnue, venant de la
même ville. C’était une bonne base pour faire connaissance et s’apprécier,
non ? Mais c’était sans compter le fait que leurs personnalités
étaient clairement opposées. Aucun atome crochu. Elle le savait depuis le début
au fond, mais elle s’était efforcée à gommer cette réalité déplaisante. Naïvement,
elle avait pensé que leurs différences de caractère s’estomperaient dans l’enthousiasme
de leur entreprise commune. Rester ensemble le premier jour lui avait également paru
judicieux afin qu'ils puissent s’entraider et éviter de se perdre. Autant dire que
l’expédition n’était pas une réussite de ce point de vue là non plus.
Sa carte du campus ne leur était
d’aucune utilité dans l’immédiat étant donné que tous les bâtiments étaient
codés par des numéros qui se référaient à une autre page qu’elle n’avait pas
jugé bon d’imprimer. Et bien sûr, plus aucun représentant à qui demander son
chemin. Il semblait qu’ils se soient égarés dans un coin désert où aucun
première année n’était supposé venir se perdre, entre les bâtiments de
géographie et d’archéologie. Elle eut la vision d’apprentis archéologues
euphoriques dégageant de la terre poussiéreuse deux squelettes figés dans une pathétique
traction avant, époussetant leurs téléphones portables et les plaçant dans un
sac en plastique soigneusement scellé pour mieux les examiner au laboratoire.
Elle savait que toute cette aventure avait un bon potentiel comique qu’elle ne
manquerait pas d’exploiter dans le compte-rendu qu’elle enverrait à ses proches mais elle n’avait pas encore le recul nécessaire pour
en rire. Et elle n’était pas sûre que Bastien ait très envie de rire avec elle non
plus.
Quelques minutes de marche plus
tard, ils atteignirent enfin une sortie. En consultant la carte, elle découvrit
avec affliction qu’ils se trouvaient à la porte du campus appelée Pepper Lane.
Cela signifiait qu’il leur fallait remonter toute la route qu’ils avaient précédemment
longée pour rejoindre l’arrêt de bus duquel ils
étaient partis deux heures auparavant. Ensuite, ils n’avaient plus qu’à
traverser et rejoindre la Northcourt Avenue. Sherfield Hall se trouvait là-bas,
à côté du Student Village et du Saint Patrick’s Hall. Marion se sentit rassurée
de savoir enfin où ils se situaient avec précision. Son sentiment de
soulagement précoce lui fit considérer les choses différemment. Après tout, le
campus était magnifique, les arbres gigantesques, elle avait aperçu des pigeons
ramiers, il faisait beau et elle avait rencontré quelqu’un de suffisamment
sympathique pour l’aider avec ses bagages. Sa compagnie n’était certes pas des
plus loquaces et il était même fort probable qu’il la déteste pour toute cette
marche forcée mais il était là quand même, ce qui était sans doute mieux que
d’être perdue toute seule avec une carte froissée dès le premier jour. Même si,
sans lui, elle serait déjà probablement en train de se prélasser sur son lit à
l’heure qu’il était.
Le nom Pepper Lane lui fit
penser à la chanson Penny Lane des
Beatles, puis à Sergent Pepper’s Lonely
Hearts club band, puis aux Red Hot Chili Peppers. La sélection aléatoire de
son jukebox interne acheva de la mettre de bonne humeur mais elle n’osa pas
faire part de ses pérégrinations mentales à son acolyte, lequel paraissait
légèrement plus gris que tout à l’heure maintenant qu’elle y regardait de plus
près. Avec une pointe de culpabilité, elle se demanda si son bras qui tirait son
sac à roulettes se faisait autant sentir que ses propres épaules. Elle chercha
quelque chose à dire pour alléger l’atmosphère.
« T’es content de ta
résidence alors ? Elle est bien, non ?
- Ouais, pas mal, répondit-il
après un temps sur un ton complètement neutre. Mais j’pense que je vais la
laisser pour une colocation.
- Comment ça une
colocation ? Tu seras en coloc’ aussi à Stenton Hall.
- Ouais mais c’est gavé cher. Je
l’ai surtout prise pour avoir un endroit où crécher en attendant de pouvoir
trouver une coloc’ à l’extérieur, comme ça ce sera moins cher. »
Elle ouvrit la bouche pour
répliquer mais la referma aussitôt. Le gus était tout de même en train de tirer
sa valise depuis bientôt une heure, elle n’allait peut-être pas l’accabler
moralement en prime. Bien qu’elle se souvienne très bien avec quelle
insouciance il avait coché ses vœux de logement au moment où ils avaient rempli
ensemble leur préinscription sur internet. Elle s’était rendue à la réunion
avec sa liste de préférences, trois résidences qu’elle avait sélectionnées en
fonction du prix et de leur emplacement par rapport au campus (Sherfield Hall
était en deuxième position). Elle avait dû passer une bonne heure (si ce
n’était plus) à récupérer tous les renseignements importants sur le site de
l’université et même si elle était sûre de son classement, elle avait quand
même stressé au moment de valider ses choix. Alors que lui s’était contenté de marquer
les critères de confort les plus hauts – oui, tant qu’à faire, autant avoir une
salle de bains perso et un lit double... ! Elle se rappela avoir été sur
le point de lui demander s’il avait une idée du prix des chambres à la semaine mais
s’être abstenue au dernier moment, de peur qu’il considère son intrusion
suspecte. Elle n’était après tout pas censée observer ce qu’il écrivait sur
l’écran par-dessus son épaule. Pas étonnant qu’il ait trouvé les prix trop
élevés après consultation… Elle ne put tout de même s’empêcher de
demander :
« Et t’as le droit de faire
ça ? De rendre ta chambre après avoir payé la caution et
tout ? »
Il haussa les épaules.
« Ils vont pas me forcer à
rester de toute façon. J’trouverais bien un truc à leur dire pour me
justifier. »
Elle garda les lèvres pincées et
ne tenta plus de relancer une véritable conversation pendant tout le reste du
trajet. Elle trouvait très irritants les gens qui n’avaient aucun scrupule à
enfreindre des règles quand elle mettait tant d’énergie et de soin à les
respecter. Si elle avait monté une combine similaire à la sienne, elle aurait
culpabilisé des semaines à l’avance et aurait sans doute très mal dormi à
l’idée de devoir trouver un nouveau logement une fois sur place. Mais pour lui,
tout était parfaitement posé. Aucun problème, il se mettrait à chercher une
coloc’ sous peu, en rejoindrait une à un tarif nettement plus abordable et
romprait son engagement sans sourciller. Aussi simple que ça. Une autre fée qui
n’avait pas daigné faire le déplacement jusqu’à son berceau : celle de
l’insouciance. Et à elle, elle lui en voulait encore plus qu’à celle du sens de
l’orientation. Quelque part, elle ne fut pas mécontente que ce soit lui qui
prenne en charge de monter son sac de 20 kilos jusqu’au deuxième étage sans
ascenseur. Tout en le remerciant chaleureusement pour son aide et en le
raccompagnant jusqu’à la porte, elle espéra même puérilement que ses bras s’en
souviendraient le lendemain.
No comments:
Post a Comment