3 March 2014

Création longue - Extrait 12 (Chapitre 3)


C’était elle qui marchait devant cette fois-ci, et lui qui traînait mollement sa valise à sa suite. Elle dégoulinait de sueur sous le soleil, son sac en bandoulière lui sciant douloureusement les épaules. Elle avait soif, elle était fatiguée, elle avait juste envie de poser ses bagages dans sa chambre et de dormir pour l’éternité (ou presque). Cela faisait bien trois quarts d’heure qu’ils marchaient. La fille qui leur avait expliqué le chemin avait estimé la durée de leur trajet à une quinzaine de minutes et toujours aucun signe d’une quelconque résidence étudiante dans les parages. Ce n’était pas de bon augure.
« T’es sûre que c’est par-là ? »
Marion se retint de se laisser tomber par terre pour hurler en pleurant qu’elle n’en savait rien du tout. Rassemblant les débris de son estime personnelle en un petit tas informe, elle répondit d’une voix qu’elle voulait ferme :
« Bah oui, on a bien suivi la direction qu’elle nous a indiquée, non ?
- Comment ça se fait qu’on soit pas déjà arrivés, alors ? »
Si elle en voulait un peu à Bastien de ne même pas faire un effort pour cacher son manque de volonté depuis le départ, elle s’en voulait encore plus d’être à la source de cette situation profondément inconfortable. Non pas qu’il soit ouvertement désagréable – il ne possédait sans doute pas l’expressivité ou l’énergie nécessaires à cela de toute manière – mais elle pouvait déceler dans sa voix que chaque pas supplémentaire effectué en sa compagnie étouffait un peu plus le vague espoir qu’il avait de rentrer chez lui un jour et d’apprécier la vie à nouveau. Il lui demanderait à intervalles réguliers s'ils étaient bientôt arrivés que le message ne serait pas moins clair. Elle soupira, elle-même excédée et épuisée – surtout par elle-même. Si la fée de l’orthographe s’était penchée sur son berceau à la naissance, celle du sens de l’orientation avait clairement déserté la maternité ce jour-là. A elle aussi, elle lui en voulait.
« En fait, je crois qu’on aurait dû traverser la route.
- Tu veux dire celle qui est de l’autre côté de ce grillage ? »
Sa nonchalance était telle qu'elle en était presque admirative. Dans sa situation, elle aurait été incapable de prononcer une phrase pareille sans y mettre une pointe d’ironie agressive. S’il en avait mis, elle était en tout cas impossible à déceler.
« Oui. Exactement. »
Sans un mot, ils contournèrent le bâtiment à leur gauche pour longer la grille jusqu’à trouver une ouverture qui leur permette de rejoindre le bitume. Elle se sentait tellement idiote de l’avoir suivi, à présent. Elle ne s’était pas doutée que lui emboîter le pas revenait à établir un contrat implicite stipulant un retour de faveur obligatoire. Pour être honnête, elle n’avait même pas été d’une grande aide jusqu’à son propre hall. Si ça se trouve, ça l’avait même fait chier qu’elle vienne avec lui, qu’elle assiste à sa découverte de sa chambre et de son appartement. Toute cette souffrance endurée quand un simple « Bon ben à lundi pour la réunion d’accueil ! » aurait suffi à abréger leur peine partagée... Il aurait suffi qu’elle reste concentrée sur son propre objectif, qu’elle se désintéresse de lui. Mais c’était plus fort qu’elle, si elle rencontrait quelqu’un, elle voulait faire équipe. Deux néophytes fraîchement débarqués en terre inconnue, venant de la même ville. C’était une bonne base pour faire connaissance et s’apprécier, non ? Mais c’était sans compter le fait que leurs personnalités étaient clairement opposées. Aucun atome crochu. Elle le savait depuis le début au fond, mais elle s’était efforcée à gommer cette réalité déplaisante. Naïvement, elle avait pensé que leurs différences de caractère s’estomperaient dans l’enthousiasme de leur entreprise commune. Rester ensemble le premier jour lui avait également paru judicieux afin qu'ils puissent s’entraider et éviter de se perdre. Autant dire que l’expédition n’était pas une réussite de ce point de vue là non plus.
Sa carte du campus ne leur était d’aucune utilité dans l’immédiat étant donné que tous les bâtiments étaient codés par des numéros qui se référaient à une autre page qu’elle n’avait pas jugé bon d’imprimer. Et bien sûr, plus aucun représentant à qui demander son chemin. Il semblait qu’ils se soient égarés dans un coin désert où aucun première année n’était supposé venir se perdre, entre les bâtiments de géographie et d’archéologie. Elle eut la vision d’apprentis archéologues euphoriques dégageant de la terre poussiéreuse deux squelettes figés dans une pathétique traction avant, époussetant leurs téléphones portables et les plaçant dans un sac en plastique soigneusement scellé pour mieux les examiner au laboratoire. Elle savait que toute cette aventure avait un bon potentiel comique qu’elle ne manquerait pas d’exploiter dans le compte-rendu qu’elle enverrait à ses proches mais elle n’avait pas encore le recul nécessaire pour en rire. Et elle n’était pas sûre que Bastien ait très envie de rire avec elle non plus.
Quelques minutes de marche plus tard, ils atteignirent enfin une sortie. En consultant la carte, elle découvrit avec affliction qu’ils se trouvaient à la porte du campus appelée Pepper Lane. Cela signifiait qu’il leur fallait remonter toute la route qu’ils avaient précédemment longée pour rejoindre l’arrêt de bus duquel ils étaient partis deux heures auparavant. Ensuite, ils n’avaient plus qu’à traverser et rejoindre la Northcourt Avenue. Sherfield Hall se trouvait là-bas, à côté du Student Village et du Saint Patrick’s Hall. Marion se sentit rassurée de savoir enfin où ils se situaient avec précision. Son sentiment de soulagement précoce lui fit considérer les choses différemment. Après tout, le campus était magnifique, les arbres gigantesques, elle avait aperçu des pigeons ramiers, il faisait beau et elle avait rencontré quelqu’un de suffisamment sympathique pour l’aider avec ses bagages. Sa compagnie n’était certes pas des plus loquaces et il était même fort probable qu’il la déteste pour toute cette marche forcée mais il était là quand même, ce qui était sans doute mieux que d’être perdue toute seule avec une carte froissée dès le premier jour. Même si, sans lui, elle serait déjà probablement en train de se prélasser sur son lit à l’heure qu’il était.
Le nom Pepper Lane lui fit penser à la chanson Penny Lane des Beatles, puis à Sergent Pepper’s Lonely Hearts club band, puis aux Red Hot Chili Peppers. La sélection aléatoire de son jukebox interne acheva de la mettre de bonne humeur mais elle n’osa pas faire part de ses pérégrinations mentales à son acolyte, lequel paraissait légèrement plus gris que tout à l’heure maintenant qu’elle y regardait de plus près. Avec une pointe de culpabilité, elle se demanda si son bras qui tirait son sac à roulettes se faisait autant sentir que ses propres épaules. Elle chercha quelque chose à dire pour alléger l’atmosphère.
« T’es content de ta résidence alors ? Elle est bien, non ?
- Ouais, pas mal, répondit-il après un temps sur un ton complètement neutre. Mais j’pense que je vais la laisser pour une colocation.
- Comment ça une colocation ? Tu seras en coloc’ aussi à Stenton Hall.
- Ouais mais c’est gavé cher. Je l’ai surtout prise pour avoir un endroit où crécher en attendant de pouvoir trouver une coloc’ à l’extérieur, comme ça ce sera moins cher. »
Elle ouvrit la bouche pour répliquer mais la referma aussitôt. Le gus était tout de même en train de tirer sa valise depuis bientôt une heure, elle n’allait peut-être pas l’accabler moralement en prime. Bien qu’elle se souvienne très bien avec quelle insouciance il avait coché ses vœux de logement au moment où ils avaient rempli ensemble leur préinscription sur internet. Elle s’était rendue à la réunion avec sa liste de préférences, trois résidences qu’elle avait sélectionnées en fonction du prix et de leur emplacement par rapport au campus (Sherfield Hall était en deuxième position). Elle avait dû passer une bonne heure (si ce n’était plus) à récupérer tous les renseignements importants sur le site de l’université et même si elle était sûre de son classement, elle avait quand même stressé au moment de valider ses choix. Alors que lui s’était contenté de marquer les critères de confort les plus hauts – oui, tant qu’à faire, autant avoir une salle de bains perso et un lit double... ! Elle se rappela avoir été sur le point de lui demander s’il avait une idée du prix des chambres à la semaine mais s’être abstenue au dernier moment, de peur qu’il considère son intrusion suspecte. Elle n’était après tout pas censée observer ce qu’il écrivait sur l’écran par-dessus son épaule. Pas étonnant qu’il ait trouvé les prix trop élevés après consultation… Elle ne put tout de même s’empêcher de demander :
« Et t’as le droit de faire ça ? De rendre ta chambre après avoir payé la caution et tout ? »
Il haussa les épaules.
« Ils vont pas me forcer à rester de toute façon. J’trouverais bien un truc à leur dire pour me justifier. »
Elle garda les lèvres pincées et ne tenta plus de relancer une véritable conversation pendant tout le reste du trajet. Elle trouvait très irritants les gens qui n’avaient aucun scrupule à enfreindre des règles quand elle mettait tant d’énergie et de soin à les respecter. Si elle avait monté une combine similaire à la sienne, elle aurait culpabilisé des semaines à l’avance et aurait sans doute très mal dormi à l’idée de devoir trouver un nouveau logement une fois sur place. Mais pour lui, tout était parfaitement posé. Aucun problème, il se mettrait à chercher une coloc’ sous peu, en rejoindrait une à un tarif nettement plus abordable et romprait son engagement sans sourciller. Aussi simple que ça. Une autre fée qui n’avait pas daigné faire le déplacement jusqu’à son berceau : celle de l’insouciance. Et à elle, elle lui en voulait encore plus qu’à celle du sens de l’orientation. Quelque part, elle ne fut pas mécontente que ce soit lui qui prenne en charge de monter son sac de 20 kilos jusqu’au deuxième étage sans ascenseur. Tout en le remerciant chaleureusement pour son aide et en le raccompagnant jusqu’à la porte, elle espéra même puérilement que ses bras s’en souviendraient le lendemain. 

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