Octobre
2011
Une douce clarté lumineuse
s’infiltrait par-dessous le rideau. Elle décolla momentanément sa tête de
l’oreiller et demeura un instant dans l’incompréhension, allongée sur le
ventre, les yeux mi-clos et les cheveux en désordre, essayant de se rappeler
pour quelle raison elle n’avait pas fermé les volets. Elle déplaça lourdement
sa jambe droite sur le côté et l’arrêta à la limite du matelas, mollement
surprise de se trouver endormie dans un lit une place. Le drap avait une texture
inhabituelle sous ses doigts, plus lisse. Ce réveil avait quelque chose
d’étrange. Elle se sentait comme un rongeur sortant d’hibernation, se creusant
un chemin dans sa boule de coton pour rejoindre l’extérieur. Elle prit appui
sur ses bras pour détailler les lieux. Se redressa dans un sursaut, poussa un
cri de douleur à cause de ses épaules courbaturées et retomba assise les fesses
sur les talons. Hébétée, elle regarda autour d’elle.
Au pied du lit sa valise à
moitié défaite. Son blouson accroché au porte-manteau derrière la porte d’entrée.
Ses vêtements de la veille étendus sur le fauteuil contre le mur. Une pile de
livres posée sur le bureau, à côté de son ordinateur déjà branché et sagement
replié. Elle se passa la main sur le visage. Sherfield Hall. Bien sûr que
c’était là qu’elle se trouvait. Comment avait-elle pu oublier ses péripéties de
la veille ? C’était tellement bizarre de se réveiller ici. Hier encore
elle n’avait aucune idée de ce à quoi sa chambre allait ressembler. Et voilà
qu’elle se retrouvait là, plongée dans cette réalité qui l’avait attendue –
qu’elle avait attendue – pendant des semaines. Elle avança le bras pour se
saisir de sa montre qui traînait sur la table de nuit. Même pas 9H. Elle avait
pourtant l’impression d’avoir dormi toute la matinée. Elle laissa son regard désorienté
s’égarer parmi les motifs colorés des rideaux. Si elle n’avait pas fermé les
volets, c’était surtout parce qu’il n’y en avait pas. Et si cette découverte
culturelle ne l’avait pas alarmée hier – ils ne doivent pas en avoir grandement
besoin par ici, ce doit être la raison, non ? faible luminosité locale… –
cette absence s'annonçait à présent plus problématique que prévu, à en croire son semi-coma actuel.
La démarche aussi tanguante que
si elle avait bu, elle se dirigea vers la salle de bains, s’appuyant sur
l’armoire au passage. Sa main caressa le mur à la recherche d’un interrupteur
jusqu’à ce qu’elle prête attention à un chatouillement le long de son bras.
Elle stoppa son tâtonnement pour fixer d’un air interdit la ficelle qui pendait
du plafond. Ah oui, c’est vrai. Elle se revit la veille, tirant sur la
cordelette avec enthousiasme – trop kitsch ! On se croirait dans les années
cinquante ! Réitérant le geste – l’euphorie en moins – une ventilation
sonore se déclencha en même temps que la lumière fut. Elle examina son visage
du matin dans la glace et laissa échapper un grognement. Elle avait connu
auréole plus flatteuse que le néon placé au-dessus du miroir. Elle farfouilla
dans sa trousse de toilette en quête de son eau tonifiante à la lavande avant
de se rappeler qu’elle l’avait laissée dans la salle de bains familiale, fort
chagrinée de constater que la bouteille était trop large pour rentrer dans le
sac plastique supposé contenir tous les liquides de ses bagages. Ce ne fut
qu’en abordant le sujet avec sa mère sur le chemin de l’aéroport qu’elle se
rendit compte qu’elle s’était compliquée la vie inutilement puisque ces
restrictions ne s’appliquaient qu’aux bagages à main. Elle avait beau savoir
que Lush était une marque de
cosmétique anglaise et qu’elle n’aurait aucun mal à s’en procurer sur place,
elle n’en fut pas moins dépitée en repensant au pauvre pulvérisateur abandonné dans
l’armoire de la salle de bains – et non moins agacée en pensant au temps
qu’elle avait perdu à respecter scrupuleusement les consignes de sécurité. Au
moins elle savait qu’elle pouvait l’emporter pour son prochain voyage. Si tant
est qu’Aurélie ne se soit pas approprié le produit d’ici Noël. Machinalement,
elle sortit un à un les flacons du sac en plastique, les alignant sagement les
uns à la suite des autres sur son unique étagère au-dessus du lavabo. Il
ne lui manquait plus qu’à plier l’extrémité du papier toilette en pointe pour
se sentir comme dans un hôtel. Elle s’amusa un instant à présenter ses produits
de beauté de la manière la plus sophistiquée possible. En fait c’était
exactement ça. Elle avait l’impression de s’installer dans une chambre d’hôtel.
Le début d’un séjour. Comme quand ils louaient cette maison de vacances avec sa
mère, son frère et sa sœur et que chacun s’appropriait son placard, son
armoire. Elle se souvint avoir passé des heures à trouver l’endroit le mieux adapté
pour tous ses jouets. Les Petits Poneys près de la fenêtre, les peluches près
du lit, les Polly Pocket dans un coin du salon. Avec le recul, elle se
demandait si ce n’était pas le moment qu’elle préférait. Ce
moment où elle déballait progressivement toutes ses affaires, apprivoisait
petit à petit un lieu anonyme pour le faire sien. Elle ressentait aujourd’hui
la même excitation sommeiller dans le fond de son ventre. Rien n’avait encore
commencé, tout était possible. Quel serait l’événement majeur de ces vacances
dont elle ferait une rédaction à la rentrée ? Un nouveau compagnon de jeu,
un concours de château de sable, des poissons multicolores perdus dans des
flaques d’eau entre les rochers de la plage ? Chaque année apportait son
lot de nouveautés. Ce n’était pas si différent, finalement. Sauf qu’aujourd’hui
elle était plus âgée, seule, dans un pays étranger, pas en vacances, pas près de
la plage et qu’elle s’installait pour une période nettement plus longue que quinze
jours. Ayant vidé sa
trousse de toilette, elle chercha où la ranger avant de la poser, en désespoir
de cause, au-dessus des WC avec ses protections hygiéniques.
De retour dans sa chambre, elle ouvrit
les rideaux pour laisser la lumière pénétrer pleinement la pièce. Ravie, elle
grimpa sur le bureau et s’assit sur le rebord de la fenêtre afin de contempler
la vue. Elle n’avait rien d’extraordinaire à dire la vérité. La première chose
qui sautait aux yeux, c’étaient les couleurs vives des containers de recyclage.
Mais c’était sa vue. La vue qu’elle aurait sous les yeux tous les jours au
réveil pendant neuf mois. Et elle préférait s’attarder sur la ronde des six
arbres plantés sur le carré de pelouse au centre que sur les voitures garées en
bas. Elle entrouvrit la fenêtre et approcha ses yeux au maximum de l’ouverture.
Dommage qu’elle ne puisse ouvrir qu’au tiers, elle aurait bien pris une grande
respiration pleine de bon oxygène et écarté les bras autant que possible façon
Jack Dawson jouant au roi du monde dans Titanic. La symbolique n’était pas tout à fait la
même lorsqu’on se tenait les fesses en arrière et les jambes repliées, les deux
mains crispées de chaque côté de la figure sur le rebord de la vitre pour
éviter de déraper, avec seulement le bout du nez dehors. Son bâtiment était le
deuxième d’un groupe de cinq, tous divisés en trois appartements de huit
chambres, un par étage. Comme la plupart des constructions de la ville – elle
avait pu le constater lors de son trajet en bus à travers le centre – Sherfield
Hall était bâti en briques. On aurait dit un tranquille petit village
pavillonnaire. Les feuilles commençaient à rougir au sommet des arbres, mais on
se serait cru en été plutôt qu’en automne. Elle qui s’était empressée d’enfiler
son manteau en sortant de l’avion avait été très surprise par la température de
bienvenue à laquelle elle avait eu droit. A tel point qu’elle avait troqué son
sweat pour un débardeur au moment d’aller faire des courses. Elle suivit du
regard en souriant le vol d’une pie au-dessus des toits. Quelques voitures
supplémentaires s’étaient accumulées autour des bâtiments D et E depuis hier.
Des familles bien matinales qui collaboraient à l’emménagement de leur tête
blonde. Ce spectacle l’avait amusée pendant qu’elle traversait le campus. Des
coffres remplis de cartons et de boîtes en plastique, débordant de casseroles
et de vêtements, que les parents déchargeaient petit à petit pour aider leur oisillon
à s’installer dans son nouveau nid. Détaillant leurs visages, elle s’était
demandé si tous ceux qui étaient là accompagnés de leur famille entraient en première
année. Si sa mère aurait fait de même s’ils avaient été anglais. S’était amusée
à imaginer sa mère si elle était anglaise (difficile de la voir blonde avec la
coupe brune à la garçonne qu’elle lui avait toujours connue...). Observant plus
attentivement la silhouette qui marchait sur la pelouse à pas dynamiques, elle reconnut
le réceptionniste qui lui avait donné ses clés hier et lui adressa de grands
signes enjoués. Ce n’est qu’en voyant le bonhomme s’immobiliser pour la fixer
d’un air interdit qu’elle se rendit compte qu’elle était en train de faire
coucou à un homme maigrichon d’une cinquantaine d’années aux bras couverts de
tatouages. Elle stoppa son geste, embarrassée d’avance, lorsqu’il lui renvoya
son salut. Son expression demeurait indéchiffrable, le reflet de la lumière sur
ses lunettes cachant le bleu électrique de ses yeux, mais elle était sûre qu’il
souriait, du même sourire espiègle qu’il lui avait adressé la veille. Ils
restèrent un instant à agiter la main respectivement. Lorsqu’il fut retourné à
ses affaires, elle gloussa de sa propre stupidité. Maintenant qu’elle y
pensait, on devait à peine la reconnaître d’en bas, avec la barre blanche de la
fenêtre qui venait lui cacher la moitié de la tête. Pas étonnant qu’il ait eu
un instant d’hésitation. Les Anglais avaient l’air sympa. Lui, il lui plaisait
bien en tout cas. Peut-être à cause de sa salopette. Quelqu’un qui portait une
salopette apparaissait forcément sympathique d’emblée, non ? Ou alors
c’était le côté « style décalé » qui lui avait tapé dans l’œil. La
façon dont il avait écarquillé les yeux lorsqu’elle avait prononcé son nom à la
française. Son rire malicieux. Et son commentaire absurde en lui tendant le
trousseau. Ne faites pas attention au
numéro sur la clé, votre numéro de chambre c’est celui qui est écrit sur la
carte magnétique, le B22, pas le B23. Vous pouvez toujours essayer d’ouvrir la
B23 mais ça ne marchera pas. Elle n’avait pas essayé. En d’autres termes : Welcome to England.
On sent bien le vécu! Claire P
ReplyDelete