18 March 2014

Création longue - Extrait 17 (chapitre 3)

« Great speech, right? »
Marion se retourna pour voir à qui appartenait la main qui venait de se poser sur son épaule. Carolina souriait. Derrière elle, Sonja lui adressa un signe distrait. Elle était plongée dans une intense discussion avec Martina.
« Il a l’air trop gentil ! J’ai presque envie de m’inventer des problèmes pour aller me faire réconforter dans son bureau avec une couverture sur les épaules et une tasse de chocolat chaud. »
Carolina se mit à rire.
« C’est vrai qu’il est super sympa. Je m’attendais à un discours beaucoup plus formel en fait. Genre un récapitulatif des trucs à faire… Bon il l’a rappelé vite fait pour qu’il n’y ait pas d’oubli mais au final, c’était vraiment un discours de bienvenue !
- J’ai trouvé ça trop cool son top 10 des trucs à faire à Reading.
- Oui ! Le restaurant qui fait des tourtes là, ça a l’air délicieux ! Avec les filles on s’est dit qu’on irait un de ces jours.
- Oh ! Prenez-moi avec vous ! Je veux absolument y aller moi aussi ! »
Marion reconnut la haute silhouette de Bastien derrière Martina et elle croisa les doigts pour qu’il ne l’ait pas entendue. Déjà qu’il devait l’avoir répertoriée comme « fille paumée cherche amis désespérément »… Mais Carolina paraissait emballée par l’idée.
« Avec plaisir ! J’allais justement te proposer : on s’est dit qu’on irait se promener au bord de la Tamise ce week-end, un de mes colocs anglais m’a dit que c’était une promenade très agréable et puisque le beau temps est de la partie en ce moment, autant en profiter tout de suite avant que ça se dégrade ! Ça t’intéresse ?
- Super ! En plus ça enlèvera un truc de notre top 10 !
- Exactement ! Comme quoi mon coloc ne tire pas forcément toujours la chasse derrière lui mais il dit pas que des conneries, c’est bon à savoir. On pensait faire ça dimanche, pour se détendre avant la rentrée… ! Sonja s’est déjà un peu baladée par-là et elle connaît un restaurant assez typique qui fait apparemment de la très bonne viande. On pourrait aller manger là-bas avant d’entamer la promenade digestive…
- Parfait ! J’adorerais essayer tout ça !
- Tu as un numéro anglais ou pas encore ? »
La veille, Marion les avait suivies dans un magasin de téléphonie mobile toutes marques confondues dans lequel Martina tenait absolument à aller. Elles avaient demandé conseil aux vendeurs sur les meilleurs tarifs possibles pour leur situation. Martina avait finalement été la seule à acheter un pack téléphone basique + carte SIM anglaise + forfait mensuel. Elle semblait surtout pressée d’avoir un vrai numéro depuis lequel appeler son copain en Italie.
« Non pas encore. Même si je pense que je prendrais sans doute la même chose que Martina. C’est ce que le type nous a décrit comme le plus avantageux, de toute façon…
- C’est ce que je pensais aussi. Mais on vient d’en parler avec ce gars, et apparemment on s’est fait avoir, il existe des formules nettement moins chères. »
Elle pointait Bastien du doigt. S’il était dépité de la trouver là en train de parler aux mêmes personnes que lui, il n’en montra rien. Son visage restait aussi inexpressif qu’à l’accoutumée, ce qui ne fit que renforcer son malaise. Elle lui marmonna un vague « salut ».
« Tu connais Bert ? »
Prononcé à l’anglaise on aurait presque dit qu'elle disait « beurk ».
« Bert ?
- Oui, lui. C’est lui qui vient de nous parler des forfaits d’Orange. »
Bastien dépassa Martina et Sonja et se pencha pour lui faire la bise, impassible. Marion le dévisagea avec incertitude.
« Bert ? »
Il haussa les épaules.
« Personne n’arrive à prononcer Bastien correctement. Bert c’est bien. Plus idiomatique. »
Sa façon de présenter les choses rendait les choses si évidentes qu’elle renonça à enquêter plus en avant. Elle doutait jamais arriver à comprendre sa logique – BERT ? Mais qui aurait volontairement choisi de se faire appeler ainsi s'il n'avait pas été affublé de ce prénom à sa naissance ?
« Martina est dégoûtée, elle hésite à aller se faire rembourser.
- Rembourser ? C’est peut-être un peu tard pour ça…
- Mais pourquoi il m’en a pas parlé ce fils de pute ? »
Son accent italien était d’autant plus exacerbé que son irritation était grande. Marion resta bouche bée face au motherf***er qu’elle venait de lancer. Si l’injure ne lui était bien sûr pas inconnue, le contexte lui paraissait relativement léger pour une insulte aussi chargée.
Bien que la question se rapproche davantage de l’interrogation rhétorique que de la véritable adresse, elle recula instinctivement d’un pas. Elle ne se sentait soudain plus l’envie de remettre son projet en cause. Elle doutait sérieusement que le frêle bonhomme au teint pâle qui avait eu la malchance de les renseigner la veille fasse le poids contre la fureur italienne qui se déployait devant elle. A la voir, Marion avait la sensation qu’elle allait se mettre en route séance tenante pour aller dépecer le responsable de son malheur. Mort ou vif.
« On ira voir comment ça fonctionne à Orange, Martina. Je suis sûre que tu pourras changer facilement. »
Martina hocha la tête, obtempérant à la sagesse allemande malgré son agacement. Ses yeux verts lançaient des éclairs autour d’elle, si bien que Marion n’osa pas s’approcher d’elle pour lui dire bonjour. Souhaiter une bonne journée dans ces conditions ne serait peut-être pas très bien perçu.
Tandis qu’elle s’éloignait, l’adresse mail de Carolina en poche, elle se demanda si elle pourrait manger face à face avec Martina le dimanche suivant sans craindre une nouvelle éruption subite – que se passerait-il si elle l’éclaboussait de sauce par maladresse ? Voire même si elle aurait le cran de l’ajouter à sa liste d’amis Facebook. Il n’y avait manifestement pas que les anglo-saxons avec lesquels elle allait devoir se familiariser cette année… 

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