3 March 2014

Création longue - Extrait 10 (Chapitre 3)


  Octobre 2011
  

Une douce clarté lumineuse s’infiltrait par-dessous le rideau. Elle décolla momentanément sa tête de l’oreiller et demeura un instant dans l’incompréhension, allongée sur le ventre, les yeux mi-clos et les cheveux en désordre, essayant de se rappeler pour quelle raison elle n’avait pas fermé les volets. Elle déplaça lourdement sa jambe droite sur le côté et l’arrêta à la limite du matelas, mollement surprise de se trouver endormie dans un lit une place. Le drap avait une texture inhabituelle sous ses doigts, plus lisse. Ce réveil avait quelque chose d’étrange. Elle se sentait comme un rongeur sortant d’hibernation, se creusant un chemin dans sa boule de coton pour rejoindre l’extérieur. Elle prit appui sur ses bras pour détailler les lieux. Se redressa dans un sursaut, poussa un cri de douleur à cause de ses épaules courbaturées et retomba assise les fesses sur les talons. Hébétée, elle regarda autour d’elle.
Au pied du lit sa valise à moitié défaite. Son blouson accroché au porte-manteau derrière la porte d’entrée. Ses vêtements de la veille étendus sur le fauteuil contre le mur. Une pile de livres posée sur le bureau, à côté de son ordinateur déjà branché et sagement replié. Elle se passa la main sur le visage. Sherfield Hall. Bien sûr que c’était là qu’elle se trouvait. Comment avait-elle pu oublier ses péripéties de la veille ? C’était tellement bizarre de se réveiller ici. Hier encore elle n’avait aucune idée de ce à quoi sa chambre allait ressembler. Et voilà qu’elle se retrouvait là, plongée dans cette réalité qui l’avait attendue – qu’elle avait attendue – pendant des semaines. Elle avança le bras pour se saisir de sa montre qui traînait sur la table de nuit. Même pas 9H. Elle avait pourtant l’impression d’avoir dormi toute la matinée. Elle laissa son regard désorienté s’égarer parmi les motifs colorés des rideaux. Si elle n’avait pas fermé les volets, c’était surtout parce qu’il n’y en avait pas. Et si cette découverte culturelle ne l’avait pas alarmée hier – ils ne doivent pas en avoir grandement besoin par ici, ce doit être la raison, non ? faible luminosité locale… – cette absence s'annonçait à présent plus problématique que prévu, à en croire son semi-coma actuel.
La démarche aussi tanguante que si elle avait bu, elle se dirigea vers la salle de bains, s’appuyant sur l’armoire au passage. Sa main caressa le mur à la recherche d’un interrupteur jusqu’à ce qu’elle prête attention à un chatouillement le long de son bras. Elle stoppa son tâtonnement pour fixer d’un air interdit la ficelle qui pendait du plafond. Ah oui, c’est vrai. Elle se revit la veille, tirant sur la cordelette avec enthousiasme – trop kitsch ! On se croirait dans les années cinquante ! Réitérant le geste – l’euphorie en moins – une ventilation sonore se déclencha en même temps que la lumière fut. Elle examina son visage du matin dans la glace et laissa échapper un grognement. Elle avait connu auréole plus flatteuse que le néon placé au-dessus du miroir. Elle farfouilla dans sa trousse de toilette en quête de son eau tonifiante à la lavande avant de se rappeler qu’elle l’avait laissée dans la salle de bains familiale, fort chagrinée de constater que la bouteille était trop large pour rentrer dans le sac plastique supposé contenir tous les liquides de ses bagages. Ce ne fut qu’en abordant le sujet avec sa mère sur le chemin de l’aéroport qu’elle se rendit compte qu’elle s’était compliquée la vie inutilement puisque ces restrictions ne s’appliquaient qu’aux bagages à main. Elle avait beau savoir que Lush était une marque de cosmétique anglaise et qu’elle n’aurait aucun mal à s’en procurer sur place, elle n’en fut pas moins dépitée en repensant au pauvre pulvérisateur abandonné dans l’armoire de la salle de bains – et non moins agacée en pensant au temps qu’elle avait perdu à respecter scrupuleusement les consignes de sécurité. Au moins elle savait qu’elle pouvait l’emporter pour son prochain voyage. Si tant est qu’Aurélie ne se soit pas approprié le produit d’ici Noël. Machinalement, elle sortit un à un les flacons du sac en plastique, les alignant sagement les uns à la suite des autres sur son unique étagère au-dessus du lavabo. Il ne lui manquait plus qu’à plier l’extrémité du papier toilette en pointe pour se sentir comme dans un hôtel. Elle s’amusa un instant à présenter ses produits de beauté de la manière la plus sophistiquée possible. En fait c’était exactement ça. Elle avait l’impression de s’installer dans une chambre d’hôtel. Le début d’un séjour. Comme quand ils louaient cette maison de vacances avec sa mère, son frère et sa sœur et que chacun s’appropriait son placard, son armoire. Elle se souvint avoir passé des heures à trouver l’endroit le mieux adapté pour tous ses jouets. Les Petits Poneys près de la fenêtre, les peluches près du lit, les Polly Pocket dans un coin du salon. Avec le recul, elle se demandait si ce n’était pas le moment qu’elle préférait. Ce moment où elle déballait progressivement toutes ses affaires, apprivoisait petit à petit un lieu anonyme pour le faire sien. Elle ressentait aujourd’hui la même excitation sommeiller dans le fond de son ventre. Rien n’avait encore commencé, tout était possible. Quel serait l’événement majeur de ces vacances dont elle ferait une rédaction à la rentrée ? Un nouveau compagnon de jeu, un concours de château de sable, des poissons multicolores perdus dans des flaques d’eau entre les rochers de la plage ? Chaque année apportait son lot de nouveautés. Ce n’était pas si différent, finalement. Sauf qu’aujourd’hui elle était plus âgée, seule, dans un pays étranger, pas en vacances, pas près de la plage et qu’elle s’installait pour une période nettement plus longue que quinze jours. Ayant vidé sa trousse de toilette, elle chercha où la ranger avant de la poser, en désespoir de cause, au-dessus des WC avec ses protections hygiéniques.
De retour dans sa chambre, elle ouvrit les rideaux pour laisser la lumière pénétrer pleinement la pièce. Ravie, elle grimpa sur le bureau et s’assit sur le rebord de la fenêtre afin de contempler la vue. Elle n’avait rien d’extraordinaire à dire la vérité. La première chose qui sautait aux yeux, c’étaient les couleurs vives des containers de recyclage. Mais c’était sa vue. La vue qu’elle aurait sous les yeux tous les jours au réveil pendant neuf mois. Et elle préférait s’attarder sur la ronde des six arbres plantés sur le carré de pelouse au centre que sur les voitures garées en bas. Elle entrouvrit la fenêtre et approcha ses yeux au maximum de l’ouverture. Dommage qu’elle ne puisse ouvrir qu’au tiers, elle aurait bien pris une grande respiration pleine de bon oxygène et écarté les bras autant que possible façon Jack Dawson jouant au roi du monde dans Titanic. La symbolique n’était pas tout à fait la même lorsqu’on se tenait les fesses en arrière et les jambes repliées, les deux mains crispées de chaque côté de la figure sur le rebord de la vitre pour éviter de déraper, avec seulement le bout du nez dehors. Son bâtiment était le deuxième d’un groupe de cinq, tous divisés en trois appartements de huit chambres, un par étage. Comme la plupart des constructions de la ville – elle avait pu le constater lors de son trajet en bus à travers le centre – Sherfield Hall était bâti en briques. On aurait dit un tranquille petit village pavillonnaire. Les feuilles commençaient à rougir au sommet des arbres, mais on se serait cru en été plutôt qu’en automne. Elle qui s’était empressée d’enfiler son manteau en sortant de l’avion avait été très surprise par la température de bienvenue à laquelle elle avait eu droit. A tel point qu’elle avait troqué son sweat pour un débardeur au moment d’aller faire des courses. Elle suivit du regard en souriant le vol d’une pie au-dessus des toits. Quelques voitures supplémentaires s’étaient accumulées autour des bâtiments D et E depuis hier. Des familles bien matinales qui collaboraient à l’emménagement de leur tête blonde. Ce spectacle l’avait amusée pendant qu’elle traversait le campus. Des coffres remplis de cartons et de boîtes en plastique, débordant de casseroles et de vêtements, que les parents déchargeaient petit à petit pour aider leur oisillon à s’installer dans son nouveau nid. Détaillant leurs visages, elle s’était demandé si tous ceux qui étaient là accompagnés de leur famille entraient en première année. Si sa mère aurait fait de même s’ils avaient été anglais. S’était amusée à imaginer sa mère si elle était anglaise (difficile de la voir blonde avec la coupe brune à la garçonne qu’elle lui avait toujours connue...). Observant plus attentivement la silhouette qui marchait sur la pelouse à pas dynamiques, elle reconnut le réceptionniste qui lui avait donné ses clés hier et lui adressa de grands signes enjoués. Ce n’est qu’en voyant le bonhomme s’immobiliser pour la fixer d’un air interdit qu’elle se rendit compte qu’elle était en train de faire coucou à un homme maigrichon d’une cinquantaine d’années aux bras couverts de tatouages. Elle stoppa son geste, embarrassée d’avance, lorsqu’il lui renvoya son salut. Son expression demeurait indéchiffrable, le reflet de la lumière sur ses lunettes cachant le bleu électrique de ses yeux, mais elle était sûre qu’il souriait, du même sourire espiègle qu’il lui avait adressé la veille. Ils restèrent un instant à agiter la main respectivement. Lorsqu’il fut retourné à ses affaires, elle gloussa de sa propre stupidité. Maintenant qu’elle y pensait, on devait à peine la reconnaître d’en bas, avec la barre blanche de la fenêtre qui venait lui cacher la moitié de la tête. Pas étonnant qu’il ait eu un instant d’hésitation. Les Anglais avaient l’air sympa. Lui, il lui plaisait bien en tout cas. Peut-être à cause de sa salopette. Quelqu’un qui portait une salopette apparaissait forcément sympathique d’emblée, non ? Ou alors c’était le côté « style décalé » qui lui avait tapé dans l’œil. La façon dont il avait écarquillé les yeux lorsqu’elle avait prononcé son nom à la française. Son rire malicieux. Et son commentaire absurde en lui tendant le trousseau. Ne faites pas attention au numéro sur la clé, votre numéro de chambre c’est celui qui est écrit sur la carte magnétique, le B22, pas le B23. Vous pouvez toujours essayer d’ouvrir la B23 mais ça ne marchera pas. Elle n’avait pas essayé. En d’autres termes : Welcome to England

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